Vie de parent

Elza renvoyée de l’école
pour ses collants trop transparents

Célia*, maman de deux jeunes filles, dont Elza*, 12 ans, nous raconte avec une rage et une indignation contenue, l’absurde mésaventure de sa fille qui se rendait à son cours de latin dans l’insouciance des jours ensoleillés. La suite est sidérante. Souhaitons que l’histoire ne s’arrête pas là.

Elza renvoyée de l’école pour ses collants trop transparents

Une matinée semblable aux autres. Un peu plus chaude que les dernières semaines. Elza s’habille pour partir à l’école. En route, direction un établissement du réseau libre de Saint-Gilles (Bruxelles). Elza s’apprête à entrer dans l’enceinte de l’école pour rejoindre son cours de latin, sans doute dans l’automatisme des habitudes du quotidien. Sauf qu’aujourd’hui, la jeune fille ne pourra pas rentrer. Barrage humain. Verdict sans appel de son éducatrice : « Repartez chez vous pour vous changer ». La suite, c'est Célia, la maman d'Elza, qui nous la raconte

Vous avez posté illico une photo de votre fille pour montrer la façon dont elle était habillée, pouvez-vous nous la décrire ?
Célia : « Elza est une jeune fille assez pudique. Elle se cache derrière un gros sweat qu’elle portait ce matin. Elle portait un short et des collants noirs. Jugés donc pas assez opaques, mais on y reviendra. D’ailleurs, elle porte des collants alors qu’il fait 26°C. Cette façon de se cacher, c’est aussi une manière de se parer face aux injonctions sur les poils, la peau. Des trucs de son âge, quoi. En un mot, rien ne justifiait qu’on la renvoie chez elle. »

Comment a-t-elle réagi ?
C. : « Elle m’a appelé tout de suite, en pleurs. Le plus difficile pour elle, je pense, c’est qu’on ne lui a donné aucune explication. On l’a renvoyé comme ça. Elle est revenue, elle s’est changée, elle a enfilé un legging et elle est repartie. Et au moment où je vous parle, je ne comprends pas moi-même ce qu’il s’est passé. J’ai appelé l’école - que je ne connais pas et dans laquelle je ne suis jamais rentrée, covid oblige - pour que l’on m’explique. On a commencé à me dire : ‘Hier, y en a qui ont vraiment abusé sur leurs tenues’. Je crois comprendre que les garçons sont aussi visés que les filles. Mais ça ne semble pas clair. Un peu plus tard, j’ai enfin réussi à avoir l’éducatrice qui a éconduit ma fille. Je lui ai demandé quelles lignes du ROI (règlement d’ordre intérieur), que j’ai épluché pour l’occasion, justifient son renvoi . Et je m’aperçois qu’elle ne le connaît pas. J’y ai vu des choses très louches comme 's’habiller avec bon goût', des propos absurdes sur des mèches, des boucles d’oreilles, mais rien qui ne corresponde à la tenue de ma fille. Je me retrouve donc à parler des degrés d’opacité des collants d’Elza avec cette éducatrice qui ne connaît pas le contenu d’un règlement qu’elle fait pourtant appliquer. Mes questions restent sans réponse. Elles me semblent légitimes pourtant : à qui ça pose problème ? Qui a du mal avec ça ? On protège qui ? Les garçons ? Les adultes ? L’éducatrice tourne en boucle, elle cesse de me répéter : 'On voit ses genoux'.  J'ai capitulé, notre discussion n'allait nulle part. »

Quelle situation absurde…
C. : « De quel droit empêche-t-on une jeune fille de 12 ans de se rendre à son cours de latin parce qu’on voit ses genoux ? Depuis quand ça empêche l’accès à l’éducation ? Et puis quel rappel à l’ordre. Toi, enfant, toi petite fille, d’un coup, un adulte te remet à ta place. Ton corps est sexualisé. Alors que l’on est en plein débat sur le voile dans l’administration publique, de l’autre côté, on dit aux filles de ne pas venir trop dévêtue à l’école. Alors, quoi, trop couvert, pas assez couvert, il faut se décider. »

Comment avez-vous expliqué cette situation à Elza ?
C. : « Je lui ai rappelé encore et encore que je n’allais pas la lâcher. Qu’elle n’est pas seule et que je suis là, derrière elle. Qu’elle peut compter sur moi. Je suis déjà très en conflit avec cette école qui ne faisait pas partie de mes choix. Je suis une victime de CIRI (la commission qui gère pour les inscriptions dans le secondaire, ndlr). Je voulais la changer pour plusieurs raisons, notamment celle du cumul de plus 200 heures d’absence de cours cette année. Je ne veux pas m’écraser, pas faire profil bas, pas moyen que j’en reste là. Je me bats au quotidien pour l’égalité homme/femme, c’est mon boulot. Hors de question que je laisse passer une telle chose. Ma fille sait qu’elle est soutenue. C’est une expérience pas drôle, on va en parler longtemps, mais c’est aussi l’occasion de porter ce combat à un niveau plus politique. »

Justement, que diriez-vous aux parents qui sont dans cette situation et qui n’ont pas forcément toutes les armes pour réagir ?
C. : « Je pense qu’il y a plusieurs niveaux d’actions. De par ma profession, j’ai plusieurs contacts au niveau politique. La force de ce pays, c’est qu’on peut très vite interpeller un·e député·e ou un·e ministre. Je pense qu’il faut d’abord rassurer son enfant. Lui expliquer que l’on est tout autant désemparé·e que lui. Il faut la ou le soutenir. Nous sommes séparés, son papa et moi, mais nous allons nous rendre ensemble à l’école. Plein de gens depuis ce matin m’ont conseillé de faire circuler une pétition et de mettre en place des actions basées sur le principe de la journée de la jupe (inaugurée le 25 novembre 2010 par l’association Ni putes ni soumises qui appelle toutes les femmes à porter une jupe à l'occasion de la journée contre les violences qui leurs sont faites, ndlr). J’aime beaucoup cette idée de mobilisation. Sans bien sûr laisser cette responsabilité à une enfant de 12 ans. Il ne faut jamais hésiter à interpeller. Je suis tombée d’ailleurs sur cette pétition en ligne, très bien rédigée, qui explique que les élèves sont ramenés à leurs corps. Elle dénonce aussi les ROI et leur aspect absurde et disparate. »

Quels sont les réflexes à avoir, les organismes et assos à interpeller ?
C. : « J’ai contacté immédiatement le PO (pouvoir organisateur) de l’école. J’ai écrit au Ségec, à la Fapeo et à l’Ufapec. On m’a conseillé de m’adresser à l’association des parents de l’école, d’alerter le Délégué aux Droits de l’Enfant. Mais après, pas plus d’idée. On est vite sans ressources. Je suis tombé également sur le hashtag #BalanceTonBahut que je trouve très inspirant.

On grimpe dans la DeLorean de Retour vers le Futur, vous avez 12 ans, il vous arrive la même histoire qu’à votre fille, comment réagissez-vous ?
C. : « J’aurai fait pareil qu’elle. Je serais rentrée me changer. Je l’ai vu sidérée. J’aurai ressenti la même sidération. Elle n’a pas captée. Tu es censée venir dans un établissement qui écrit noir sur blanc dans son règlement qu’il porte une attention au bien-être des enfants et les accepte avec toutes leurs singularités. La seule différence avec ma fille, c’est que moi, je n’ai jamais connu d’histoire comme ça à son âge. Et je n’en ai jamais entendu de semblables. Or, depuis peu, on n’a de cesse de relater des cas comme ça à chaque fois qu’il fait chaud et qu’on a envie de s’habiller légèrement. Ça en dit long sur le retour de la morale pudibonde dans notre société. À mettre en lien avec le fait que nos ados sont en pleine construction. Ils se réfèrent à des modèles. Le plus souvent hyper sexualisés. Dans les séries, sur les app., dans la pub. Et là, on leur dit que leur tenue ne convient pas. Ils sont pris dans quelque chose de contradictoire. Ça doit être compliqué à gérer. »

* à la demande des protagonistes, les prénoms ont été modifiés

Propos recueillis par Yves-Marie Vilain-Lepage

Le débat de l’été ?

Voilà un marronnier que l’on aimerait bien ne plus couvrir que les tenues jugées trop légères. Débat fugace de saison, qui réapparaît été après été, sans fondements et encore moins de suivi politique. Il se fait cette année dans un contexte très tendu entre les parents et leur école. Nous ne manquons pas de le rappeler, beaucoup d’entre eux comme Célia n’aperçoivent de l’école qu’une porte qui leur est close. Il va falloir trouver une solution pour réparer ce lien distant dont vous êtes beaucoup à vous plaindre. Nous consacrerons un dossier en septembre sur la question parents-profs et élèves et tenterons de dégager des pistes pour consolider les relations.
Pour l’heure, depuis l’interview, Célia a retrouvé sa fille qui a une discussion avec son éducatrice. Célia nous envoyé un message : « Elle est venue la voir à l'intercours pour lui redire que c'était la longueur de la jupe qui n'était pas suffisante (alors qu’elle portait un short) et qu'il fallait mettre des collants super opaques ». Non, le débat n’est pas clos…