Vie de parent

Plein pot vers l’école numérique ?
Pas si vite !

L’après-Covid passera-t-il par une numérisation accélérée de l’école ? Peut-être, mais il faut, avant tout, sérieusement s’attaquer à ce dossier et pas seulement essayer de pérenniser ce qui a été fait durant la crise. Ou sinon, il y a le risque de renforcer les inégalités scolaires et de passer à côté du sujet. C’est la conclusion d’une étude de la Ligue des familles.

Plein pot vers l’école numérique ? Pas si vite

C’est un travail bien instructif auquel s’est livrée la Ligue des familles. En mars et avril dernier, elle a sondé les parents concernant l’enseignement à distance qui a été de mise ces derniers mois dans le cadre des mesures sanitaires. En tout, plus de 1 500 parents ont répondu à un questionnaire sur la façon dont eux et leurs enfants ont vécu cette numérisation scolaire forcée. Que ce soit d’un point vue pédagogique, humain ou financier. Sur ce dernier volet, les enseignements sont particulièrement édifiants.

Au départ, la Ligue des familles expose des pourcentages tirés du baromètre 2020 de l’inclusion numérique de la Fondation Roi Baudouin et d’un rapport sorti en 2018 par Digital Wallonia : 29% des ménages à faible revenu ne sont pas connectés à internet, 12% des 16-24 ans plus défavorisés n’ont qu’un smartphone pour se connecter. Fracture numérique, puisque ce dernier pourcentage tombe à 2% lorsqu’il est question des classes plus favorisées. D’emblée se pose la question d’une absence d’équipement numérique qui renforce les inégalités scolaires.

Des aides mal ventilées

Durant ces derniers mois, la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) a mis en place des systèmes pour essayer de limiter la casse. Notamment via des aides (limitées) ou un fonds de solidarité. Sur ce point, la Ligue des familles note que nombreuses sont les familles « qui ont dû s’équiper à leur frais ». Même lorsqu’elles sont moins favorisées.

D’un point de vue « justice sociale », Maxime Michiels, l’auteur de l’étude, relève « le fait que les familles les plus aisées aient reçu autant d’aide de la FWB que les familles les plus précaires » C’est un des deux points qui l’a le plus marqué en analysant les données chiffrées. « Vu la méthode de répartition de la stratégie numérique, c’était attendu, relève-t-il. Mais ça reste fort de le voir en pratique ».

Dans son étude, le chargé d'études de la Ligue des familles écrit donc : « Une fois sorti d’une réponse de crise et à nouveau dans un fonctionnement politique 'normal', il semble opportun de repenser totalement la manière de combler le déficit de matériel informatique que les familles connaissent. Cette réflexion devra intégrer dès le début la manière d’identifier et de cibler les familles les plus précaires pour apporter une aide particulière. De fait, le choix d’une répartition à l’échelle de l’établissement scolaire sans prendre en compte les situations concrètes des familles pose un réel problème d’équité dans la manière dont les aides ont été apportés par le système scolaire ».

Par ailleurs, sur le fond, la Ligue des familles s’inquiète de la mise à mal du principe de la gratuité scolaire. « Il est impensable de pérenniser un système qui contribue à accentuer la charge qui pèse déjà trop lourd sur le portefeuille des familles ».

Un débat à alimenter

Cette réflexion sur le coût et l’accessibilité au matériel informatique est un des points centraux de l’étude. Elle développe des réflexions sur l’accompagnement technique, sur l’efficacité pédagogique et sur le droit à la déconnexion des élèves. Concernant celui-ci, Maxime Michiels pointe le deuxième élément qui l’a le plus frappé lors de son analyse, « l’ampleur des enfants plus stressés et des sollicitations à tous moments. J’avais pu l’apercevoir dans différents contacts avec des familles, mais l’ampleur est vraiment énorme (seulement 16% des jeunes qui sont laissés tranquilles après 18h et le week-end) ».

Après avoir dépouillé tous les questionnaires et confrontés les avis, la Ligue des familles estime donc que la stratégie numérique scolaire mise en place durant la crise sanitaire ne peut certainement pas être poursuivi telle quelle. « Il reste de nombreuses questions non résolues à propos de cette politique de numérisation de l’enseignement et il est indispensable de résoudre ces questions avant d’aller plus loin. Ces considérations touchent à la fois au système scolaire en lui-même avec l’aspect pédagogique et la place que l’école doit avoir dans la vie privée de l’élève, mais également des questions d’équité et de lutte contre la pauvreté des familles ».

Au-delà de ces conclusions, Maxime Michiels pose aussi un autre élément de discussion, fondamental. « Un élément intéressant aussi dans cette étude, c’est qu’elle m’a permis de requestionner l’évidence du 'numérique positif dans l’enseignement', précise-t-il. À l’École normale, on nous avait fort poussés à intégrer des outils numériques, car innovants. Pour moi, cette évidence politique (il faut plus de numérique dans l’enseignement) est réellement insuffisamment mise en débat, surtout quand on sait qu’elle ne se vérifie pas d’un point de vue strictement analytique, comme le montre une étude publiée en mars 2020 par Benoit Galand (professeur à la faculté de psychologie et des sciences de l'éducation à l’UCLouvain) et intitulée ‘Le numérique va-t-il révolutionner l’éducation ?’ ».

Une raison supplémentaire qui vient renforcer l’idée que le numérique à l’école doit être pensé, réfléchi de façon globale pour éviter de passer à côté d’une série d’enjeux, même pédagogiques.

T. D.

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