Vie pratique

À l’arrivée d’un bébé, la chimie bouleverse l’alchimie sexuelle du couple

L'arrivée d'un bébé bouleverse la vie sexuelle des parents

Si les enfants connaissent de nombreux changements hormonaux tout au long de leur développement, les parents rencontrent eux aussi leur lot de bouleversements chimiques. C’est particulièrement le cas après la naissance d’un enfant. Avec un impact direct sur la vie du couple : sa sexualité.

Décoller et atterrir, Sarah a l’habitude. Elle est hôtesse de l’air. Ses semaines et celles de son mari Tanguy sont donc rythmées par ces va-et-vient. Le retour s’apparente bien souvent à une grosse masse d’air chaud dans laquelle le couple aime se retrouver.
Mais depuis plusieurs mois, la température des retours a baissé. Parce qu’il n’y a tout simplement plus d’atterrissage avec la crise du coronavirus. Mais aussi parce que, depuis la naissance de leur petite Eva, l’activité sexuelle du couple montois est mise entre parenthèses.
« J’ai allaité Eva pendant dix-huit mois. Aujourd’hui, mes seins, je ne supporte plus qu’on les touche. Je dois prendre sur moi. Quand mon mari me touche… les premiers rapports sexuels après la naissance, ça a été vraiment compliqué. Je voulais, j’avais envie de faire plaisir à mon mari parce que je l’aime, mais j’avais l’impression que mon corps ne m’appartenait plus. »

Avoir une baisse du désir après une naissance et quand on allaite, c’est physiologique. « Chez les femmes qui allaitent, il y a une diminution d’œstrogènes, explique Marie-France Philippe, sexologue et endocrinologue à la Clinique de la sexualité du Grand hôpital de Charleroi. Il y a donc une augmentation bien normale de la prolactine qui est un peu une hormone anti-désir. Parce que, la nature est bien faite, pendant qu’on allaite, on ne va pas réfléchir à faire un deuxième bébé. C’est donc une hormone qui va diminuer le désir ».
Et ce n’est pas le seul changement hormonal qui influence la sexualité d’un couple après une naissance. « Le post-partum, ce sont des changements physiques et émotionnels, car il y a plusieurs modifications hormonales, continue l’endocrinologue. Chez la maman qui a donné naissance, on sait que pendant le post-partum, il va y avoir une augmentation de la concentration de progestérone, ce qui va diminuer la lubrification vaginale et donc augmenter le risque de sécheresse vaginale, des douleurs, de la dyspareunie (ndlr : douleurs ressenties lors d'un rapport sexuel) ».
Ajoutez à cela les cicatrices liées à l’accouchement, « tout cela fait qu’on ne va pas adopter la même attitude au lit, explique la sexologue. Tout cela agit sur l’érotisme que le couple connaissait avant ».

La fatigue, ennemie n°1 du sexe

Mais tous les changements de libido ne sont pas juste liés à l’allaitement et à l’accouchement. À cela vient s’ajouter la fatigue, la pire ennemie du sexe. « Tu passes la journée à t’occuper de ton bébé. Le soir, tu fais à manger. Tu dois aussi gérer la maison. Les nuits ne sont pas complètes. L’allaitement est physiquement épuisant, raconte Sarah. Arrivé le soir, au moment où tu te mets dans ton lit, tu as juste envie de dormir. Le sexe passe vraiment au dernier plan ».
Son mari s’occupe de la petite quand il rentre du boulot, il la change et lui fait prendre son bain. Ce qui aide la maman à récupérer un peu. « En 2019, des chercheurs ont interrogé les femmes allaitantes sur leur degré de satisfaction sexuelle, explique Marie-France Philippe. Ils montraient que chez les femmes qui avaient fait un allaitement exclusif pendant plus longtemps et surtout s’il y avait moins de soutien du partenaire, les problèmes sexuels étaient beaucoup plus fréquents et duraient aussi beaucoup plus longtemps ».
Un papa ou un co-parent qui s’investit dans le soin au bébé et dans les tâches ménagères crée également plus de lien avec son bébé. Des études font le lien entre cet investissement et une augmentation du taux d’ocytocine chez le père. « Il est vrai que l’ocytocine est connue pour augmenter l'attachement, avec des variations positives lors de contacts avec ses enfants », répond notre endocrinologue qui souligne qu’il existe peu d’études sur les changements hormonaux chez le papa après une naissance.

Une baisse d’activité sexuelle dans les six mois après un accouchement est tout à fait normal

Avoir un congé de paternité égal entre le/la partenaire et la mère permettrait donc de se partager le boulot et d’être moins exténués. « On sait que l’ennemi n°1 de la baisse de désir, c’est la fatigue. Et justement, avoir un bébé et des enfants en bas âge sont des situations qui sont sources de grande fatigue ».
Pour la spécialiste, les futurs parents doivent être préparés à ces changements. « L’adaptation n’est pas toujours facile. L’accumulation de fatigue nuit au désir. C’est bien que le papa l’entende pour mieux comprendre les choses. Que le couple en discute avant de choisir de concevoir un enfant. Avec les couples qui viennent nous voir en consultation, on travaille cette fatigue, les carences vitaminiques. On essaye de voir tout ce qui peut être source d’épuisement pour trouver une solution. Mais bien sûr, quand c’est un allaitement nocturne, on n’a pas beaucoup le choix ». 

Des parents mais aussi toujours un couple

Une baisse d’activité sexuelle dans les six mois après un accouchement, c’est donc tout à fait normal. Chez Sarah et Tanguy, cela s’est prolongé. Le quotidien a tourné autour d’Eva, de leur rôle de père et de mère au point d’en oublier celui de partenaire. Le cododo est devenu la norme, l’allaitement et la gestion de la maison ont épuisé Sarah. Elle a pris du poids, ne reconnaît plus son corps, ne s’aime plus. La relation mère-fille devient complètement fusionnelle.
« Ces difficultés sexuelles ont duré plus de deux ans, confie sans filtre la maman. Je ne me définissais plus que par mon rôle de mère. Celui d’épouse a été mis complètement de côté, je n’en avais tout simplement pas envie. C’est exactement ce que je craignais avant de faire un enfant, c’est d’ailleurs pour cela que j’étais réticente à cette idée et c’est ce qui est arrivé. Je n’ai pas compris ce qu’il s’est passé en moi. Je ne pensais pas que j’étais capable d’aimer autant quelqu’un. J’ai débordé d’amour pour ma fille. J’ai dû apprendre à gérer ces émotions, ce trop-plein d’amour, apprendre à aimer quelqu’un d’autre que mon mari. C’était beau. J’ai adoré materner. C’est fantastique. Eva a pris la première place. Pour Tanguy, il m’a dit que c’était pareil. Notre petite est devenue le centre de nos vies, mais ce n’est pas pour autant qu’on s’aime moins ».
Devenir parent et en oublier son rôle de partenaire est un phénomène observé par Marie-France Philippe. « Nous voyons des couples qui viennent en consultation, car ils rencontrent des difficultés à trouver leurs marques même chez eux. Par exemple, la chambre parentale n’a pas de porte ou elle est toujours ouverte. Forcément, ça donne moins envie. L’homme peut avoir des problèmes d’érection sachant qu’un bébé est dans la pièce ouverte à côté ».
Pour la sexologue, il est important de pouvoir fermer la porte de la chambre parentale, de démonter le lit de cododo à un moment. « Le principal facteur n’est pas le nombre d’enfants (même si ça multiplie les périodes d’adaptation), mais plutôt la façon dont le père et la mère vont se positionner dans cette parentalité. L’enfant peut comprendre que papa et maman dorment ensemble sans lui, qu’ils ont besoin de moments juste à deux, que le cododo, s’il existe, est transitoire. Si ça dure trop longtemps, ça va effacer le couple. C’est un équilibre à respecter ».

Jamais « juste pour faire plaisir »

Quand un couple vient la voir, la sexologue travaille donc sur ces aspects. « Ensuite, on va travailler sur l’imaginaire érotique du couple et de l’individu. Existe-t-il encore ? Le meilleur organe sexuel, c’est le cerveau. Est-ce que la femme y pense pour elle-même ou simplement pour ‘faire plaisir’ à son mari ? ».
C’était le cas de Sarah. « Les premières fois, j’avais envie de faire plaisir à mon mari mais mon corps ne voulait pas, le rejetait ». S’est posée la question du consentement. « Je ne pouvais pas tout le temps dire non à mon mari ». Si Sarah et Tanguy en ont discuté ouvertement, ce n’est pas toujours le cas. Et c’est là que ça peut déraper.
Car la maman ne doit pas reprendre une activité sexuelle « pour faire plaisir », confirme la spécialiste. « L’homme doit comprendre qu’il faut le temps que le corps se remette en place, qu’il accepte la femme telle qu’elle est devenue. Il peut être un partenaire, un pilier de sa féminité en continuant à lui faire des compliments. Ça va la rassurer. L’orgasme, absent au début, peut revenir, mais la confiance en elle et en son partenaire est primordiale Ce lâcher-prise amène au plaisir. Parce que sans cet orgasme et sans cette prise de plaisir, le désir ne va pas revenir. Si la relation sexuelle est bof - ‘C’est pas que ça me fait mal, mais ça ne me fait rien’, on ne va pas en vouloir ».
La spécialiste n’a pas peur de la comparaison. « Si vous n’aimez pas les moules, vous n’allez pas avoir envie d’aimer les moules. Vous n’allez pas courir au resto pour en demander ni aller voir quelqu’un pour vous faire aimer les moules ». La sexologue conseille plutôt de revoir le plat. « On vient toujours me parler de problèmes de pénétration, mais celle-ci ne représente peut-être que 10% des rapports sexuels ». Et de conseiller, dans un premier temps, de revoir les positions, la façon dont on fait l’amour, ce qui se passe avant et après.