Vie pratique

Allaitement et reprise du travail, il y a encore du boulot !

Témoignages de neuf mamans autour de l'allaitement et de la reprise du travail

Après les chiffres bruts du numéro précédent, place ici à l’humain. Neuf mamans témoignent de leur réalité de reprise de travail et de la manière dont elles ont pu (ou non) la concilier avec leur projet d’allaitement.

Les recommandations de l’OMS, l’Organisation mondiale de la santé, préconisent un allaitement maternel de six mois… alors que le congé maternel s’arrête à trois. Un écart qui peut mettre à mal un projet d’allaitement, comme en témoigne Sophie, à la fois maman, employée et étudiante.
« J’ai repris boulot et études alors que mon fils n’avait que 3 mois et j’ai vite déchanté. À cet âge-là, les quantités de lait à fournir sont énormes, puisque c’est l’aliment exclusif. Pour une journée, je devais donner 400 ml à la crèche alors que j’en tirais 180 ». Au travail, Sophie s’organise. Pendant les cours, elle tire à la sauvette aux toilettes. « Ça a gâché mon expérience de l’allaitement ».

Deux salles, deux ambiances

En tant qu’infirmière indépendante, Alyssa a repris le travail à temps plein alors que son fils avait 11 semaines. Pas le choix, sinon pas de revenus. Pendant deux mois, la jeune maman a tiré son lait dans sa voiture, entre deux patient·es. Mais la source a commencé alors à se tarir. « Les tétées ne couvrent plus que 20% de ce que boit mon bébé. Ce n’est pas mon souhait, mais entre le stress du boulot et la fatigue, ma production chute ».
Pour Emmanuelle Kadz, conseillère pédiatre à l’ONE, mieux vaut anticiper au maximum ces questions. « Je propose toujours aux mamans de prendre un rendez-vous avant leur reprise de travail. On sait que c’est un moment charnière. Plus on l’anticipe, plus on se donne des chances de choisir et non de subir ».
La conciliation travail-allaitement ne va pas de soi. C’est d’ailleurs ce qui pousse certaines mères à prolonger leur congé de maternité. Selon une étude de la Ligue des familles, 55% des mères cumulent leur congé de maternité avec un autre congé, et près de quatre sur dix d’entre elles le font pour l’allaitement.
C’est le cas de Clémence, journaliste salariée. « J’ai pris six mois de congé pour que le début de la crèche coïncide avec la diversification. On m’avait prévenue que le congé de maternité était court et que tirer son lait pouvait s’avérer compliqué. Je ne regrette pas mon choix ». Pour son deuxième enfant, Sophie, elle, a pris deux mois de congé parental dans la foulée de son congé de maternité. Pour éviter de tirer son lait en journée, elle a fait le choix d’allaiter encore la nuit, autre stratégie de conciliation boulot-allaitement.
Les mères qui reprennent le travail ne sont pas égales. Caroline et Béatrice s’estiment chanceuses, voire privilégiées. « Le fait de disposer d’un bureau personnel et d’avoir un job administratif, ça aide », admet Caroline, directrice d’un centre pour adultes en situation de handicap. Le tire-lait nomade lui permet même de ne pas avoir à prendre de pause allaitement. Autre avantage : la possibilité de télétravailler. Ces jours-là, pas besoin de transporter le matériel, de stocker le lait au frigo ou de risquer de l’oublier.
Une opportunité à laquelle ne peuvent recourir les mamans dont l’emploi est incompatible avec le télétravail (caissière, aide-ménagère…).  

Une charge en plus dans le sac à dos des mères

Pour les mères qui ont l’occasion de combiner travail et allaitement, la reprise n’est pas évidente pour autant. C’est une charge en plus (de trop ?) dans un sac à dos déjà bien rempli. Pour rendre cette conciliation possible, il faut répondre à plusieurs contraintes : trouver le bon tire-lait et l’apprivoiser, préparer son bébé à prendre le biberon, estimer les quantités qu’il boit, demander une attestation d’allaitement, avertir son employeur deux mois à l’avance puis lui remettre l’attestation chaque mois, discuter de la manière dont les pauses allaitement se mettront en place, remplir le formulaire à la mutuelle pour que celles-ci soient rémunérées, informer et fournir le lait maternel à la crèche… De quoi en décourager plus d’une.
Pour les mamans qui en font la demande deux mois à l’avance, la loi prévoit que l’employeur mette à leur disposition un espace d’allaitement. L’endroit doit être à la fois discret, aéré, bien éclairé, propre et convenablement chauffé. Les travailleuses qui allaitent doivent aussi avoir la possibilité de s’y reposer en position allongée.
Candice, employée dans une petite association, n’a pas osé aborder le sujet avant sa reprise. « Après six mois d’absence sans être remplacée, je trouvais ça délicat de revenir avec une demande. À mon retour, mon chef m’a dit qu’on trouverait un arrangement. J’étais gênée de prendre une pause en tant que telle et d’occuper une salle de réunion pour tirer mon lait. Du coup, je rabotais sur mon temps de midi, je n’étais pas à l’aise, j’avais peur qu’un collègue déboule à tout moment ».
Le fait de ne pas oser en parler en amont rend de fait la conciliation bancale. « Toutes les femmes ne sont pas égales. Selon leur situation professionnelle, certaines oseront aborder le sujet et revendiquer leurs droits, d’autres non », commente Céline Cocq, chargée d’études à la Ligue des familles.
« Si on veut faire évoluer les mentalités des employeurs, il faut que les mères osent demander les pauses allaitement auxquelles elles ont droit, souligne Katelijne Druart, sage-femme consultante en lactation. Les partenaires sociaux, comme les mutuelles et les organismes qui s’occupent de la prévention et de la sécurité au travail, ont aussi un rôle à jouer pour faciliter cette conciliation. »

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Face aux manquements de leur employeur, certaines mamans tirent leur lait dans des lieux peu adaptés

Les neuf témoignages récoltés racontent bien l’envers du décor, tirer son lait au travail peut s’avérer une tâche compliquée. Des exemples ? Une mère qui met dix minutes pour rejoindre l’espace allaitement ; une autre qui descend six étages pour accéder à un frigo ; une troisième qui tire son lait en salle de réunion ; une quatrième qui peut tirer, mais sans que ce ne soit considéré comme une vraie pause ; une cinquième à qui on ne retire aucune charge de travail.
Hélène est travailleuse dans une équipe mobile, sa réalité de terrain est compliquée. Elle n’a pas averti son employeur deux mois à l’avance. Son chef l’autorise à tirer son lait pour autant que cela n’impacte pas le travail et après concertation avec l’équipe du moment. « J’ai envie que ma fille puisse profiter encore de mon lait, mais ça implique de demander l’autorisation à mes collègues. Je vais devoir me débrouiller. Hygiène et débrouillardise seront mes mots d’ordre ».
Les mamans sont aussi mal informées. Certaines pensent qu’elles n’ont pas droit aux pauses allaitement ou qu’elles doivent prester une heure de plus pour compenser. D’autres encore craignent pour leur perte de salaire. En tant que fonctionnaire dans les ressources humaines, Esmeralda était bien informée de ses droits et devoirs. Sa reprise ne s’est pourtant pas faite sans mal. Entre un manager qui lui fait remarquer qu’elle va beaucoup aux toilettes et deux collègues qui se plaignent du lait maternel qu’elle stocke dans le frigo. « Je pensais pouvoir compter sur un espace allaitement, mais le local était occupé plusieurs jours par mois pour un autre usage. Je n’avais pas de vision sur les plages disponibles ».
Selon Céline Cocq, le cadre est plutôt bon, même s’il pourrait être amélioré en diminuant certaines lourdeurs administratives. Pour elle, « C’est plutôt sa mise en application qui pèche ». Un constat partagé par Anne Niset, présidente de l’association belge des consultantes en lactation : « Sur le terrain, les espaces allaitement manquent à l’appel ». Faute de mieux, les mamans tirent leur lait dans des toilettes ou des vestiaires. « L’hormone responsable du réflexe d’éjection est très sensible aux conditions de stress. Tirer son lait aux toilettes ou dans un local qui ne se ferme pas n’est pas optimal ».
Deuxième difficulté rapportée par Anne Niset : la pression des milieux d’accueil. « Le personnel des crèches est de mieux en mieux formé, mais il y a encore des puéricultrices qui mettent la pression sur les mamans. Mal informées, elles ne connaissent pas les durées de conservation du lait maternel, lui trouvent une odeur bizarre ou le remplacent trop rapidement par un repas solide, alors que jusqu’à 1 an, le lait reste la source principale de calories pour l’enfant », confirme Jessica Véris, consultante en lactation.
Sylvie Anzalone, porte-parole de l’ONE, le reconnaît : « Accueillir un bébé allaité est plus complexe en termes d’organisation et de temps passé avec l’enfant. L’adaptation est souvent plus longue et demande plus de bras que pour un bébé nourri au biberon de lait de suite. L’équipe peut aussi être plus vite inquiète quand le bébé reste longtemps sans manger ».
Conscient de ces difficultés, l’ONE a édité des brochures et organise des formations pour sensibiliser le personnel à ce sujet. « La formation ‘Du sein à la fourchette’ porte sur la continuité de l’alimentation entre famille et milieu d’accueil. Il y est question de modalités de reprise, d’accommodations à prévoir qui conviennent à chaque enfant, d’accueil des mamans allaitantes, d’espace dédié avec l’objectif de soutenir les mamans qui le souhaitent dans leur projet d’allaitement ».
Le Comité fédéral de l’allaitement maternel (CFAM) plaide, quant à lui, pour améliorer la formation initiale et continue de tou·tes les professionnel·les de la santé dans le domaine de l’allaitement maternel. Autre revendication du CFAM : s’aligner sur d’autres pays pour que les parents bénéficient d’un congé parental allongé et adéquat. De quoi permettre aux mamans qui le souhaitent de prolonger leur congé et ainsi de retarder la reprise du travail à concilier avec leur allaitement.

VÉCU

Tire-lait mains libres : l’envers du progrès technologique

Caroline et Béatrice utilisent un tire-lait portatif, appelé aussi mains libres. Ni l’une, ni l’autre n’ont pris de pause allaitement. « Je peux quasiment tout faire avec ce tire-lait, explique Caroline. J’ai ainsi fait l’économie de cette démarche administrative sans subir aucune perte salariale ». Si, d’un côté, la maman se réjouit , de l’autre, elle estime tout de même que c’est une arme à double tranchant. « Ça nous met dans une situation de double tâche qui est invisibilisée par nous-même et les autres. Le fait de tirer son lait n’est pas un acte anodin, cela demande de la concentration et engendre de la fatigue ».

EN PRATIQUE

Pause allaitement et écartement prophylactique : quels droits ?

En Belgique, le droit au congé d’allaitement n’est pas prévu par la loi. En revanche, au retour du congé de maternité, les travailleuses salariées ont le droit de prendre une pause allaitement d’une demi-heure par jour jusqu’aux 9 mois de l’enfant si elles prestent quatre heures ou deux pour une journée de 7h30.
Pour pouvoir en bénéficier, l’employeur doit être prévenu deux mois à l’avance (par recommandé ou lettre écrite avec accusé de réception). Une attestation d’allaitement doit aussi être remise chaque mois. Elle peut s’obtenir auprès d’une consultation ONE, d’une sage-femme ou d’un médecin. Depuis 2002, la loi belge impose à tout employeur de prévoir un espace d’allaitement dans ses locaux.

Quelle rémunération ?
Ces pauses ne sont pas rémunérées par l’employeur. La travailleuse a droit à une indemnité de la mutualité de 82 % de la rémunération horaire brute non plafonnée. Exemple : 4 000€ brut pour un temps plein, pour un mois de vingt jours ouvrés, cela représente vingt heures de pauses payées 398,38€ au lieu de 485,82€, soit une perte salariale de 87,44€.

Combien de pauses ?
Depuis 2020, les chiffres sont relativement stables. Néanmoins, selon les données communiquées par la mutuelle Solidaris, l’année 2024 a connu le plus de demandes avec 608 formulaires d’indemnités rentrés pour un total de 10 417 heures de pauses allaitement.
Si les conditions de travail ne sont pas compatibles avec l’allaitement ou si la maman exécute des travaux présentant un danger pour sa santé ou celle de son enfant, elle peut être écartée pendant sa grossesse et bénéficier d’un écartement prophylactique jusqu’aux 5 mois de son bébé. C’est le médecin du travail qui décide au cas par cas si le congé peut être octroyé. Pour un écartement total, la maman perçoit 60% de son salaire via sa mutuelle.

BON À SAVOIR

Une question, un besoin d’information personnalisée en matière de congé d’allaitement ?

Contactez le service Allo Info Parents de la Ligue des familles au 02/507 72 00 ou à l’adresse alloinfoparents@liguedesfamilles.be