Développement de l'enfant

Des repères pour penser le temps confiné

Le confinement brouille les pistes temporelles des parents et des enfants. Le temps objectif, saucissonné dans un programme millimétré, a laissé la place au temps subjectif. À chacun et chacune de concocter sa programmation ad hoc. Pour ne pas naviguer complètement à vue, dix repères et balises de spécialiste.

L’avez-vous remarqué ? Certains mots ont, comme par magie, disparus du vocabulaire des parents. Au placard les : « Dépêche-toi », « Tu traînes, on va être en retard. ». En lieu et place, de nouveaux mots se sont installés dans ce quotidien confiné où famille et travail doivent désormais cohabiter : « Attends dix minutes, je termine mon dossier » ou encore « J’ai bientôt terminé ».

Dix minutes, bientôt, après, … Comment l’enfant perçoit-il ces notions de temps ? Nous avons posé la question à Lotta de Coster, psychologue pour enfants et professeure à l’ULB en psychologie du développement et Olivier Wathelet, psychothérapeute au Centre de santé mentale Chapelle-aux-Champs (UCL) et responsable clinique à l’hôpital pédopsychiatrique Parhélie.

Une perception intuitive d’abord, une acquisition ensuite

Lotta de Coster explique les acquisitions temporelles progressives qui ont lieu au cours du développement de l’enfant. « Le nouveau-né expérimente différents rythmes comme par exemple l’alternance des phases d’éveil et de sommeil. À l’école maternelle, l’enfant utilise des repérages temporels relatifs comme « après la récréation ». Il prend conscience du temps qui passe et de son aspect cyclique. Ce n’est qu’en primaire qu’il va apprendre à utiliser des outils conventionnels pour mesurer et objectiver le temps, comme l’horloge et le calendrier ou encore pour ordonner les jours, les mois et les événements.

Au fil des apprentissages, l’enfant appréhende de mieux en mieux le temps. On parle même d’une compétence qu’il acquiert et qui lui servira au quotidien. Que ce soit pour appliquer une consigne, localiser une action par rapport à une autre, s’orienter dans le temps, estimer une durée, anticiper ou planifier une activité, l’enfant fera appel à ces acquisitions temporelles qui continuent à se développer jusqu’à la fin de l’enfance, et même au-delà.

Pour Olivier Wathelet, « l’enfant appréhende d’abord le temps à partir de la répétition de certaines séquences. C’est une première forme de temporalité déduite par l’enfant à partir d’une série récurrente d’activités dans lesquelles il est accompagné ». C’est le classique : pipi, les dents, au lit.

« Mais cette temporalité est aussi vécue par l’enfant avec plus ou moins d’anxiété ou, à l’inverse, avec plus ou moins de sérénité et de contenance, en fonction des qualités de l’accompagnement et de l’environnement qui lui sont proposés ». Autrement dit, si les activités qui font série sont autant de cailloux qui orientent le petit poucet sur le chemin du temps, les uns peuvent être glissants, les autres plus fiables.

Une journée à géométrie variable

Le temps est aussi une notion ambivalente. Côté pile, il renvoie à quelque chose d’objectif comme le fait qu’une journée fait 24h pour tout le monde. Côté face, il est vécu très différemment d’une personne à l’autre en fonction du programme de la journée. Ce qui fait dire à certains que le temps passe lentement en période de confinement.

La maman d’Alice et Clémence, qui ont 9 et 12 ans, témoigne : « Ma fille Alice ne sait pas quoi faire de son temps, elle n’arrête pas de se plaindre que les journées sont longues. Elle a l’impression d’être confinée depuis des mois. C’est une enfant très sociable et ses amies d’école lui manquent terriblement. Mon aînée, Clémence, parvient mieux à occuper ses journées. C’est une bonne dormeuse donc elle démarre la journée vers 10h pour commencer par ses devoirs. Elle a ressorti toute sa collection playmobil du grenier et passe des après-midis entières à se raconter des histoires. Elle prend aussi des initiatives dans la maison comme laver les vitres, ranger du linge, ça semble assez facile pour elle. »

Le confinement chamboule, voire déstructure

Un adage dit que « Tout ce qui est rare est cher ». Que vaut le temps à l’heure du confinement ? Élastique, il a pris une place immense, celle de toutes ces activités qui rythment d’ordinaire notre quotidien. Fini, le temps saucissonné entre boulot, école, activités extra-scolaires. Dans certaines familles, le temps peut à présent s’étirer à l’infini.

Le confinement rebat les cartes. Les repères de la vie quotidienne sont chamboulés voire carrément déstructurés, comme l’explique Olivier Wathelet : « Il est nécessaire de pouvoir lire ce qui a lieu. C’est d’autant plus vrai dans le cas de l’enfant pour lequel, si tout est toujours possible, il n’y a pas de lisibilité des possibles et quelque chose d’informe s’installe. Cela déstructure le quotidien. Et dans certains cas problématiques, cette déstructuration du quotidien peut conduire à une déstructuration psychique ».

Isabel s’inquiète pour son fils Pablo, 6 ans. « Depuis le début du confinement, il n’a qu’une obsession : mettre son pyjama. On dirait que sa tenue de nuit le rassure, comme si cela signait la fin de la journée. En temps normal, il est content de retrouver ses jouets après l’école, mais, ici, il ne joue avec rien. La seule chose qui le stimule, c’est d’aller courir avec son papa, un rituel qu’ils ont instauré chaque jour en fin d’après-midi ».

Conscients de l’insécurité de leur fils, les parents ont également décidé d’intégrer d’autres routines comme le fait de démarrer la journée avec le calendrier pour connaître le jour et d’établir ensemble le programme de la journée.

À l’heure du confinement, le temps subjectif entre en jeu. « Lorsque la structure du temps social disparaît, notre façon personnelle de vivre le temps, de structurer (ou non) nos journées et nos activités est plus sollicitée », explique Lotta de Coster. C’est ce qui explique que nous ne sommes pas égaux face au confinement, certains en tirent leur parti et d’autres subissent.

« Certains enfants plus rêveurs et créatifs apprécieront peut-être le fait d'avoir plus de temps, de pouvoir suivre leur rythme, de planifier eux-mêmes leurs activités... D’autres vont vivre de l'ennui, mais finir par penser à quelque chose à faire. D'autres encore qui ont des besoins sociaux ou de bouger plus prégnants vont vivre le confinement, et l'ennui qui y est lié, comme étant désagréable, avoir des baisses de moral et solliciter leurs parents, ou se réfugier dans les jeux vidéo », observe Lotta De Coster.



Clémentine Rasquin

Dix balises pour penser le temps en période de confinement

Puisque le temps social n’est plus, il appartient à chaque parent de recréer une nouvelle structure temporelle ad hoc pour sa famille. Les optimistes y verront l’opportunité d’être plus en phase avec leurs rythmes et besoins. Lotta de Coster, nous donne quelques balises pour garder le cap.

Fixez des objectifs à chaque journée : s’habiller, faire les devoirs, s’aérer, téléphoner aux proches… Ajoutez-y une activité agréable et attrayante comme aller courir avec son papa pour Pablo, un jeu de société, un film en famille, cuisiner un dessert…
► Gardez le rythme : continuez à garder une certaine normalité avec des horaires de lever-coucher, repas à heures plus ou moins fixes.
► Définissez un emploi du tempsqui tient compte des besoins et impératifs de chacun pour planifier des temps de travail, de jeu, de sport, d’écran, de calme, pour soi. Impliquez les enfants dans cet emploi du temps et ajustez-le au besoin.
► Recréez des routines (souples) qui permettent d’anticiper le déroulement de la journée et de sécuriser, cela donne aux parents et aux enfants un sentiment de contrôle qui a du bon en cette période.
► Maintenez des moments et des repas en famille, à l’heure du confinement la cellule familiale compte double. Ces moments structurent la journée et permettent des échanges.
► Prévoyez des moments de communication (éventuellement avec un tour de parole) pour que chacun puisse exprimer et mettre des mots sur son vécu, ses besoins et ses émotions. L’insécurité peut se manifester par de l’anxiété, mais aussi par de la colère ou de l’irritabilité. Redonnez un sentiment de contrôle en verbalisant l’aide que chacun peut apporter : « ton école est fermée pour empêcher le virus de se transmettre, quand tu te laves bien les mains, tu aides aussi à ne pas transporter le virus ».
► Réfléchissez à ce que cette période de confinement vous apporte de positif ou pensez à des projets que vous aimeriez réaliser. Le message que les parents donnent ainsi à leurs enfants est : « non, on ne contrôle pas la situation qui nous arrive, mais on peut contrôler notre façon de l’appréhender, de la percevoir, de se projeter dans l’avenir ».
► Appliquez la distanciation physique et le rapprochement social. Permettez à vos enfants de garder le contact avec leurs amis. Négociez aussi avec l’enfant les règles concernant le temps de connexion et d’écran. Vu la situation, les parents peuvent octroyer plus de temps mais il est important de fixer une limite.
► Limitez, dosez et filtrez les informations relatives au Covid-19 : le fait d'être surexposé aux nouvelles anxiogènes peut faire monter le niveau de stress. Il vaut mieux choisir un ou deux moments dans la journée pour s’informer et éviter de transmettre nos propres angoisses d’adultes.
► Dites-vous qu’il est inévitable que le temps de confinement amènera des moments plus difficiles, de découragement, d'ennui... Ces jours-là, il est important de se rappeler qu'on fait ce qu'on peut. Et de vivre un jour à la fois.

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