Développement de l'enfant
Avant de décrocher un Oscar pour le film d’animation Flow, Pierre Mousquet a eu un parcours scolaire un brin chaotique. Récit de vie au pouvoir rassurant.
À Molenbeek, au 4e étage d’un immeuble du quai des Charbonnages, se situe le studio d’animation 3D l’Enclume. C’est joyeux, coloré, bricolé. On s’y sent bien d’instinct. Pierre Mousquet arrive avec Eurydice, sa compagne, elle aussi animatrice 3D, qu’il a rencontrée sur SamSam, le long-métrage de Tanguy de Kermel. Ils saluent les autres qui terminent leur pause déjeuner sur la grande table commune. L’ambiance est détendue.
L’open space est bardé d’écrans géants, aménagé de façon créative et poétique. Pierre s’installe à son poste de travail : il est venu pour peaufiner un dernier détail pour La Grande Rêvasion, film sur lequel il a travaillé durant quatre mois. Il demande l’avis de Rémi Durin, un des trois directeurs du studio, en train d’écoler un stagiaire. Tout est fluide.
Dans la salle de réunion aux baies vitrées colorées, Jérémie Mazurek, un autre directeur, est en pleine visio avec le Royaume-Uni. « Jérémie est la première personne à qui j’ai parlé quand je suis allé aux portes ouvertes de La Cambre, raconte Pierre. Il allait entrer en 3e. Il m’a raconté son cursus, je me suis inscrit au concours… J’ai obtenu les résultats deux jours avant la rentrée ! ».
Dossier scolaire problématique
Pierre est arrivé à Bruxelles en 2004, « Et je ne suis plus jamais reparti ». Car, le 13 septembre, jour de ses 20 ans, sa candidature est retenue par l’ENSAV La Cambre. Pourtant, gamin, il n’avait pas de but précis : « J’ai toujours aimé dessiner, c’est resté une constante, mais je ne pensais pas que j’allais en faire mon métier ».
Le déclic, il l’a aux portes ouvertes d’écoles d’animation françaises : Les Gobelins à Paris et SUP info Com à Valenciennes. « À l’époque, il n’y avait pas encore beaucoup d’écoles ». Si ces écoles lui donnent l’envie, il en ressort néanmoins avec un sentiment d’inaccessibilité. « C’est très élitiste comme endroit, explique-t-il. Mon dossier scolaire posait problème : je n’ai pas été très bon à l’école, globalement. Ce n’est pas une fierté, mais j’ai terminé dernier des deux terminales (ndlr : l’équivalent de la rhéto) ! ».
De ces années en Arts appliqués au lycée Saint-Vincent de Paul à Loos, près de Lille dont il est originaire, il en a retenu « surtout de la camaraderie et des affinités artistiques. J’y ai rencontré des gens que je continue de côtoyer : ils sont tous dans la 3D ». À 18 ans, il décroche son bac, « mais avec un dossier tout pourri, je ne pouvais aller qu’en section histoire de l’art. C’était très théorique, trop balèze pour moi. Certains profs et élèves m’épataient ». Il pensait que « les gens seraient plus relax ». En fin d’année, il arrête pour se lancer dans une année « d’autodidactie en animation ».
Autodidacte
Il apprend de fil en aiguille, par le biais d’amis d’amis de ses parents. « Ils m’ont montré des programmes, et j’ai surtout essayé de comprendre comment ça marchait. L’ordinateur ne m’attirait que pour les jeux, mais la 3D ne m’attirait pas du tout. Je trouvais ça trop compliqué. J’aimais dessiner, j’ai opté pour la 2D. Les scanners se démocratisaient doucement, mais c’était dur. Alors je me suis fabriqué ma propre table lumineuse avec une barre à tenons pour essayer d’animer ». Un an plus tard, il va montrer son travail à un ancien prof à l’ESAAT à Roubaix qui l’encourage dans cette voie.
« Dans les boîtes françaises, ils n’ont pas aimé que j’arrête un cursus pour apprendre par moi-même. Ils n’ont pas essayé de savoir ce que cela signifiait pour moi »
Pourtant, « c’est ce qui a fait lever les sourcils de toutes les boîtes françaises : ils n’ont pas aimé que j’arrête un cursus pour apprendre par moi-même. Ils n’ont pas essayé de savoir ce que cela signifiait pour moi ». C’est là que la Belgique entre en jeu. Car c’est grâce au concours et à un entretien à Saint-Luc, à Tournai, qu’il retrouve confiance en lui. « Ils m’ont écouté et félicité d’avoir tenté de comprendre par moi-même la voie dans laquelle je voulais aller ! ».
Il réussit le concours, mais, en sortant de l’école, on lui parle de l’ERG, l’école de recherche graphique. Il se rend aux portes ouvertes. Durant toute la démonstration, la professeure qui lui fait la visite compare l’ERG à La Cambre : « Ici, au moins, on fait ça comme ça, alors qu’à La Cambre, c’est plus technique ». Les yeux de Pierre s’illuminent : « C’est où, La Cambre ? ».
Le jour même, il va aux portes ouvertes avec ses parents. « Ils ont toujours été soutenants, souligne-t-il. Ma mère aurait préféré que je fasse communication visuelle et que je garde le dessin ‘en plaisir à côté’, mais elle ne m’a jamais forcé dans une autre voie. Quand je lui ai dis ‘Je veux faire du dessin’, elle était O.K. ».
Une question de rythme
La Cambre, c’est cinq ans d’études. « J’en ai fait six pour le fun, s’amuse l’animateur. J’ai raté ma 1re au grand désespoir de ma maman à qui j’avais promis que cela irait bien ». Ce sont les matières générales qui l’ont fait échouer. « Mais, en animation, cela allait bien : la machine était lancée ». Il ne rate plus aucune année, mais quitte néanmoins La Cambre sans diplôme en poche, à cause d’un examen manqué sur le droit d’auteur.
« Je ne l’ai jamais repassé, parce que j’avais du mal à me projeter, admet-il. On m’a répondu que je pourrais avoir un meilleur chômage. Mais avoir un diplôme pour avoir un meilleur chômage, non, ce n’était pas mon idée. Je voulais surtout faire des films ! ». Et c’est ce qu’il fait. Il trouve une bonne dynamique avec un producteur franco-belge, Arnaud Demuynck, avec qui il réalise tous ses premiers films (Les yeux de la tête, Trop Petit Loup…). Des films montés… dans les studios de l’Enclume !
Le pied mis à l’étrier, tout s’accélère. « Quand un projet se termine, un autre se lance ». Pas de temps mort, malgré les contrats à durée déterminée. « Clairement, la 3D ouvre des portes ». Il s’y est formé en 2018, grâce à des amis « avec qui j’étais souvent collé » qui en faisaient et qui l’ont assisté.
Côté finances, l’animateur reconnaît que certains projets payent mieux que d’autres. Le pire ? Les commandes de particuliers. « En général, je perds plus d’argent que je n’en gagne. Mais je décide de dire oui, parce que quand je fais des clips, je voudrais être nulle part ailleurs ! ».
L’artiste est également musicien, puisqu’il joue de la batterie et de la basse. Il joue même activement dans le groupe de rap métal Smokebomb. Le sens du tempo, ça aide. « Le rythme est indissociable de l’animation. Selon Richard Williams, le pape des animateurs, l’animation, c’est des poses clés et du rythme. Pour moi, le rythme est le truc le plus commun qui puisse se communiquer à tout le monde. Un plan d’animation, ‘ça sonne’ ».
Petite revanche
D’ailleurs, Flow est un long métrage qui ne comporte aucun dialogue ! Tout se joue sur les émotions… universelles. « Le réalisateur savait ce qu’il voulait, l’animation s’est mise à son service et il n’a pas exigé la perfection, la virtuosité, il a visé la justesse, explique Pierre, qui était Lead Animation de l’équipe belge sur le projet. Il avait fait un gros travail en amont, car certains plans durent cinq minutes. Ce qui est énorme ! En général, on est sur trois, quatre secondes par plan ».
Ce n’est pas pour rien que ce film a été primé aux Golden Globes, aux César et aux Oscars. Pierre, qui n’est pas très paillettes, y accorde pourtant peu d’importance. « Je suis plus fier de mon travail sur certains clips que sur ce film, mais je reconnais que cela permet une soudaine salve de reconnaissance. Notamment de l’entourage qui pense enfin comprendre ce que tu fais comme métier », s’amuse-t-il. « Oui, mais ça parle à la famille, ajoute Eurydice, les Golden Globes, c’est prestigieux. Ta mère était particulièrement fière ».
Pour Pierre, c’est essentiellement le fait que le travail se soit déroulé dans la bienveillance qui importe. En cela, l’ambiance sur Flow est un bon exemple pour le message qu’il veut véhiculer aux productions : « Il ne sert à rien de mettre la pression aux gens quand ce n’est pas nécessaire ». Un message à portée universelle, lui aussi, qui résonnera sans doute chez des grand·es ados aux parcours scolaires atypiques.
EN SAVOIR +
- Ce qu’il a aimé à La Cambre : « L’émulation entre les étudiants qui permet d’avancer. Il y avait une phrase, tirée d’un article sur l’école, que j’aimais bien : ‘La Cambre est la meilleure école d’autodidactes’. C’est vrai. Les affinités ne se cantonnent pas à notre année, c’est aussi vertical, on se retrouve à aider les projets de fin d’année des plus grands. Il y a beaucoup d’entraide, une communion des savoirs. J’ai appris beaucoup de choses grâce à un ami, Paul, qui connaissait beaucoup de logiciels et savait communiquer tout ce qu’il savait. J’ai eu la chance d’énormément progresser comme ça. L’école n’est pas super académique, la route n’est pas toute tracée, on garde les sens éveillés. J’ai trouvé ça très bien ».
Son conseil pour un·e jeune qui veut se lancer ? « S’entourer. Car c’est trop dur de rester son propre moteur de motivation. Je ne suis pas sûr que j’aurais continué si j’avais dû le faire par moi-même. Le fait d’être entouré, grâce à l’école, c’est pour moi, le premier moteur. Une des clés. Ensuite, la motivation vient car on gagne en endurance ». - Le film qu’il conseille aux familles : « Flow, bien entendu. Mais aussi Yuku et la fleur de l’Himalaya. Cela parle du deuil, c’est une thématique parfois occultée dans les films pour enfants. Pourtant, c’est bien d’aborder ces sujets délicats. Ici, on se confronte au décès de la mamy ».
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