Crèche et école

Faut-il avoir peur du baptême étudiant ?

Il est entré dans le supérieur et, qu’il ait un kot ou non, il souhaite faire son baptême. Mais avec tout ce qu’on entend… Le baptême estudiantin, finalement, qu’est-ce que c’est ? Et doit-on en avoir peur (pour elle ou lui) ? On fait le point.

Tout enfarinés, des dizaines de jeunes étudiants arrivent en canard devant leurs comitards. « Gueule en terre, les bleus ! », « Debout ! », « Merci, honorable, vénérable, poil, plume » (formules variables selon les universités et les cercles), répondent en cœur les têtes rougies et décoiffées. C’est sûr, les bleus n’ont pas toujours l’air de s’amuser.
Et ce qu’on entend de ce rite initiatique courant dans les universités et Hautes écoles, ce sont bien souvent des incidents relayés par les médias. Actuellement en cours, le procès qui entoure l’affaire de l’étudiante en médecine vétérinaire à Liège, tombée trois jours dans le coma après avoir ingurgité dix litres d’eau pendant une activité de baptême.

Le baptême estudiantin, c’est quoi exactement ?

Les nombreux détracteurs du baptême y voient surtout une excuse pour asseoir sa petite supériorité sur un camarade plus jeune et en position de faiblesse, une orgie entre « gros veaux » vantards et stupides, une épreuve humiliante, potentiellement traumatisante et dangereuse sur le plan physique. Ils doutent aussi du réel consentement des « bleus ».
Les initiés ont un tout autre discours. Pour eux, le baptême, et toutes les activités qui y sont attachées, c’est avant tout rite initiatique. Un peu salissant, c’est sûr, mais relativement ordinaire et surtout très amusant. Calé en début d’année académique, ce rituel symbolise l’intégration du bleu (le nouvel arrivant) dans le monde de l’enseignement supérieur.
Dans la bouche de ceux qui y ont participé et trouvé de l’agrément, le baptême, c’est surtout un grand jeu de rôle, où les poils et plumes (les baptisés) incarnent ceux « qui savent ce qu’est la vraie vie » et où les bleus consentent à endosser, pour un temps, celui de « petites merdes ». Le bleu, par définition, « est laid, a toujours tort et ferme sa gueule » (code du bleu). Un concept, avec ses règles et ses hiérarchies, à prendre au second degré, absolument.
À côté de ces principes ingrats, on trouve de belles valeurs : « Le bleu a le devoir d’aider un autre bleu en difficulté ». Les bleus se soutiennent dans les épreuves qui les conduiront au baptême et des liens se créent, entre eux et avec les baptisés, de leur faculté ou d’une autre. Dès que la bleusaille se termine, les masques tombent. Les mains, et les bières, se tendent. Les amitiés se scellent parfois pour la vie.
À Liège, l’a-fond (fait de boire son verre d’un seul trait) se termine généralement par une bise entre les étudiants, symbolisant la sympathie (naissante) entre les guindailleurs. « Un à-fond par sympathie ne se refuse jamais. Il sert aussi à régler un différend. Car on ne se bat pas en guindaille », explique un comitard liégeois.

Folklore estudiantin

Le baptême, c’est aussi des traditions et un folklore qui se transmettent de poils en bleus. Tout commence dans la rivalité originelle - tout aussi humoristique - entre les deux grandes facultés : médecine et droit. Un jour, les carabins décident d’humilier le symbole des avocats, la toge, en l’entraînant dans leurs sorties. Les juristes ripostent en traînant dans la boue le costume de travail du médecin, le tablier. Le folklore estudiantin était né.
Aujourd’hui, vêtus de l’un ou de l’autre, les étudiants, penne ou calotte bardées d’insignes sur le cœur, hurlent à tue-tête tout un répertoire de chants facultaires, régionaux et de « guindaille » (Le Chant des Wallons, Fanchon, Au 31 du mois d’août, La Bière, La Brabançonne d’une putain, Le pendu…). Des chansons paillardes pour la plupart, histoire de se démarquer, à l’époque, de la bourgeoisie bien sage et puritaine (dont les étudiants sont bien souvent eux-mêmes issus).

Y a-t-il des risques et des dangers ?

Une obligation ? Les défenseurs du folklore soulignent avec force que le baptême résulte d’un choix (contrairement au « bizutage » français). En général, il n’y a aucune pression sur les étudiants qui n’y participent pas. Et les baptisés cohabitent sereinement avec les « fossiles » (non baptisés). Une seule exception peut-être, en médecine vétérinaire. Par contre, le bleu doit participer à certaines activités obligatoires pour pouvoir être baptisé.
Des abus et humiliations ? Les baptisés insistent pour que les abus et les humiliations ne soient pas assimilés au baptême. Ils rappellent que la soumission du bleu répond surtout au grand principe du second degré. Les déviances et incidents peuvent effectivement arriver dans n’importe quel contexte ou groupe, qu’il y ait ou non un rapport de forces.
Des épreuves physiques et douloureuses ? Les baptisés admettent que certaines épreuves sont assez physiques (canard, ramping…) et demandent un relatif dépassement de soi. Mais, pour la majorité, tester ses limites, morales et physiques fait partie du jeu et contribue aussi à souder des liens forts entre eux. À noter qu’un bleu qui souffre de problèmes de santé (dos, genoux, etc.) sera dispensé de ces activités.
Alcoolisme et échec scolaire ? Les étudiants se défendent de l’image d’alcooliques qu’on leur prête volontiers. Ils aiment boire des bières, les « afonner » même, mais ils le font rarement seuls et en dehors de leurs sorties. Ils savent d’ailleurs s’arrêter en période d’examens pour étudier.

Pourquoi donc autant de secrets autour du baptême ?

Malgré les critiques, souvent virulentes à leur égard, les baptisés continuent de tenir secrètes l’expérience et les activités du baptême. « Ce qui est justement intéressant, c’est l’expérience que j’en fais alors que je ne sais pas ce que c’est », explique un comitard. « C’est une façon de contrer les idées reçues et de se forger sa propre opinion de la chose », poursuit une ancienne comitarde de Liège. Partout, les baptisés s’accordent pour tenir le secret entourant le baptême afin de préserver sa magie.
Le mystère autour de ces activités permet aussi aux baptisés de susciter la curiosité. « Si tout était connu du public, ça perdrait de son intérêt. Ce ne serait plus marginal ». Les baptisés cultivent ainsi les nombreux fantasmes autour du baptême étudiant.

En tant que parent, je réagis comment ?

Maintenant qu’on est renseigné, même si certaines activités heurtent notre instinct protecteur, inutile de se braquer. Tout ce qu’on risque, c’est qu’il fasse son baptême à notre insu. Il participera à toutes ces activités dans notre dos. Il délogera souvent en début d’année, s’il ne kotte pas, pour mieux nous cacher ses occupations. On n’aura alors aucun contrôle sur lui. Or, un jeune étudiant, un « bleu » en l’occurrence, a aussi besoin qu’on le cadre, qu’on lui rappelle de ne pas exagérer, de ne pas trop boire, de toujours rester avec ses copains, de ne jamais rentrer seul…
« C’est important que les parents sachent qu’il le fait et qu’il puisse partager ça avec eux. Bien sûr, il y a des choses qu’on leur raconte, d’autres non, comme pour tout. Mais se braquer, ce serait pire », soutient une comitarde de l’ULB. Et en cas de problème, il pourra plus facilement nous parler. Notre rôle reste celui de garder un œil sur les activités, voire les excès, de notre jeune étudiant ou de ses comitards.
Bien sûr, le baptême ne convient pas à tout le monde. Libre à chacun de s’y essayer et d’abandonner s’il n’en retire rien. L’important est qu’il fasse ses expériences, en restant maître de soi, de ses choix et de ses limites… À lui de voir s’il souhaite jouer le jeu.



S. G.

Ils en parlent...

« Le baptême m’a permis d’avoir des contacts privilégiés avec des étudiants des années supérieures. Pour des notes ou des tuyaux, je vais directement leur demander. Je me suis fait des potes qui sont toujours des potes maintenant ».
Louis, 2e bac en droit (ULB)

« Malgré les grandes rumeurs sur la soit-disant ‘horreur’ du baptême vétérinaire, celui-ci m’a apporté intégration, amitiés, esprit d’équipe, dépassement de soi, humour aussi. On a vécu quelque chose en commun, et encore maintenant les liens perdurent, même au niveau professionnel. »
Véronique, 39 ans, baptisée vétérinaire en 1998

« Le baptême permet aussi de remettre en cause une série de règles qui apparaissaient jusque-là naturelles, parce qu’imposées par l’éducation, la famille, la société. Se rendre compte à 18 ans, grâce à des chansons paillardes et des rituels brisant les tabous, que l’on peut contester un ordre des choses que l’on pensait immuable est une leçon qui peut être profitable tout au long de la vie. »
Philippe, 44 ans, baptisé en 1988 (ULB), journaliste

« Rois des bleus, puis président de baptême, avant d’intégrer la direction de la Fédération des Régionales de l’UCL, j’ai acquis des expériences qui ont clairement enrichi mon parcours universitaire. »
Sébastien, baptisé à la Chimacienne (UCL)

En savoir +

Une charte de bonne conduite

Les étudiants de Louvain-la-Neuve et de Liège qui organisent des bleusailles et un baptême ont signé, avec leurs autorités académiques, une charte de bonne conduite « dans le but d’assurer que la tradition du baptême étudiant s’inscrit dans un cadre organisé et structuré, respectueux de la liberté individuelle et de la sécurité de tous », explique le président de l’Agel (ULg).
Du côté des universités, on estime qu’il vaut mieux cadrer l’activité du baptême que de la prohiber. À l’UCL, cette année, les responsables étudiants ont même reçu une formation sur le baptême.

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