Vie pratique

Juin 1976 : la protection de la vie privée en péril ?

La protection de la vie privée au cœur du Ligueur au milieu des années 70

L’ARCHIVE DU MOIS

« Vos pensées les plus intimes sont-elles encore à vous ? ». C’est sous la forme de cette question interpellante qu’Anne de Wouters titre son article du Ligueur en ce mois de juin 1976. Objet de sa réflexion, la protection de la vie privée. Elle met celle-ci en parallèle avec les progrès technologiques. « Il existe des moyens d’amener l’homme à révéler inconsciemment, ou contre sa volonté la plus résolue, ses plus profonds secrets ». Dans sa démonstration, la journaliste accumule les indices d’un emballement inquiétant : systèmes d’enregistrement de plus en plus intrusifs, techniques commerciales liées au subliminal, stockages de plus en plus organisés et centralisés des données…
Au fil de la lecture, on ne peut s’empêcher de penser à ce que sont devenues toutes ces craintes, des réalités optimisées par les technologies virtuelles et virales, libérées par l’utilisation massive et débridée du smartphone. La chasse aux datas, les techniques publicitaires décomplexées, les hackers qui s’en donnent à cœur joie, une société de plus en plus contrôlante, profitant du numérique pour stocker un maximum d’informations sur chaque citoyen·ne, tout s’est concrétisé. En 1976, déjà, Anne de Wouters entrevoit cette évolution, estimant que « les plus tragiques récits de fiction de George Orwell et Aldous Huxley pourraient non seulement se révéler prophétiques demain, mais sont peut-être déjà en train de se réaliser aujourd’hui ».
C’est donc avec un certain soulagement que le Ligueur évoque un projet de loi en discussion qui devrait mettre de l’ordre dans tout cela. On y lit notamment que « des peines sont prévues contre quiconque utiliserait des informations sorties d’un fichier ou d’un ordinateur pour recueillir des informations relatives à la vie privée et à la personnalité d’une personne, d’autre part, toute personne devrait avoir le droit d’accès à toutes les informations qui le concernent et en recevoir, sans frais, une copie complète avec l’énoncé des raisons pour lesquelles ces informations ont été enregistrées ».
Toute cette réflexion remonte donc à un demi-siècle. Tout était là. Prêt à l’emploi. Mais, en 1976, Anne de Wouters note que l’examen de ces propositions semble « endormi ». On pourrait même parler de grand sommeil. La question de la protection de la vie privée ne se traduira vraiment dans les textes légaux qu’en 1992 (seize ans, donc, après l’article du Ligueur) et elle reviendra de façon plus forte, dans l’arsenal législatif, en 2018, toujours aussi tardivement face à l’emprise des réseaux sociaux.  
Voilà beaucoup d’années perdues pour prendre sérieusement les choses en main, non ? Dans les pages de votre magazine, Anne de Wouters écrivait : « Sous peine de laisser assassiner notre vie privée, de préparer un médiocre avenir robotisé à nos enfants, il est temps de réagir ». À l’image de ses références qu’étaient Orwell et Huxley, on peut dire que la journaliste manifestait également une réelle aptitude à la prophétie. Cinquante ans plus tard, ses propos restent d’une criante actualité.