Développement de l'enfant

Le même livre, encore et encore !

La littérature jeunesse, c’est un foisonnement de titres. En tant que parent, vous voulez en faire découvrir plein à votre petit bout. Lui, par contre, semble n’avoir rien à faire de cette belle abondance. Il adore qu’on lui raconte sans cesse les mêmes histoires.

Le tout-petit ne se lasse pas de certains livres. Vous le constatez à ses mimiques joyeuses dès que, lové dans vos bras, il voit s’approcher la couverture d’un album qui lui est familier. Quand l’enfant est assez grand pour exprimer ses envies, vous remarquez que, lors de vos moments-lecture complices, il vous tend très souvent les mêmes livres. Mais, finalement, tout cela est-il surprenant ?

Bien sûr, certains parents se plaisent à raconter des histoires qu’ils inventent à leur petit bout. Lequel en redemande ! Mais la question reste. Qu’ils aient 1 an, 2 ans ou 5 ans, pourquoi les enfants aiment-ils qu’on leur lise et relise les mêmes livres ? Une première réponse, toute simple : « Léa (5 ans) a toujours eu un amour inconditionnel, sans limites, pour certaines histoires, avance sa maman. Elle les écoute en boucle… jusqu’à ce qu’on craque ! ».

Les mêmes beaux bébés, le même train

D’autres raisons ? Quelques expériences vécues nous donnent des indices. Margaux et Julie, 4 ans et 5 ans, connaissent depuis très longtemps Beaucoup de beaux bébés de David Ellwand (Pastel/l’école des loisirs). Un album en noir et blanc qui fait se succéder des photos contrastées de bébés (content et triste, sage et coquin, barbouillé et propre…) avant d’inviter le bébé lecteur à se découvrir… dans un miroir.

Même si le livre n’est plus de leur âge, Margaux et Julie en ont fait leur titre préféré pour un temps : d’une lecture à l’autre, elles testent leurs souvenirs en rigolant, s’amusent à reconnaître dans l’un ou l’autre portrait un copain, une copine (toujours les mêmes), vérifient que les nombreux morceaux de scotch collés sont toujours à leur place (c’est que le livre a vécu). Tout cela se passe « un peu comme quand on enfile un vieux pull : il est tout usé, il a pris la forme du corps, et on se sent trop bien avec », suggère une maman.

Autre vécu. Chaque fois qu’on veut lui lire une histoire, Daoud, 3 ans et demi, cherche après son train, rien d’autre ne compte. Il s’agit du flamboyant train rouge qui s’étale sur une double page dans Le Livre du printemps de Rotraut Susanne Berner (La Joie de lire), un ouvrage sans texte, foisonnant de détails qui invitent à créer des histoires.

Daoud semble soulagé dès qu’il est assuré que son train n’a pas disparu. Pourquoi y est-il si attaché ? Mystère. En tout cas, il s’imagine souvent à l’intérieur d’un wagon, prêt à partir à l’école. Un jour, il a même tenté, par une acrobatie dont il a le secret, d’y faire entrer tout son corps !

La répétition, ça sécurise

« Quand le petit enfant nomme ce qui a disparu, ce qui est absent - ‘A pu’ (il n’y a plus), ‘Pati papa’ (parti papa) -, c’est quelque part pour les faire exister, explique Michèle Lateur, responsable du prix Bernard Versele à la Ligue des familles. La littérature fait exactement la même chose : elle nomme ce qui a disparu, ce qui est absent. Et, par là, elle sécurise. D’une lecture à l’autre du même livre, l’enfant retrouve les mêmes mots - à la virgule près, dits avec la même intonation - et les mêmes images. Il est sécurisé par ces répétitions. »

« Entendre et réentendre la même histoire va apaiser l’enfant face à un monde en perpétuel mouvement », précise encore la spécialiste ès littérature de jeunesse.

Et puis, « le fait qu’on répète inlassablement la même histoire donne à l’enfant la capacité de la mémoriser, d’en faire quelque chose de permanent, avec lequel il pourra jouer quand il en aura besoin. Par exemple dans les moments de séparation, d’inquiétude ou de changement ».

Comme lors du coucher, où le tendre rituel de l’histoire au bord du lit a toute son importance. « Parce que, là, l’enfant doit gérer la séparation, seul dans le noir. Si le parent lui raconte une histoire qu’il aime et connaît, il est capable, avec sa mémoire phénoménale, de la reproduire à volonté dans sa tête, une fois l’adulte parti. Il peut se dire : ‘Je suis rassuré. Comme les mêmes mots reviennent, la personne que j’aime va revenir’ ». Il peut plus facilement affronter la solitude et apprivoiser la nuit. Aux côtés de son éventuel doudou…

Tout cela étant dit, proposer différents livres à l’enfant a bien entendu du bon, car c’est notamment lui donner à vivre une multitude d’expériences, lui présenter une variété de représentations du monde. Mais ceci est une autre histoire…



Martine Gayda

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