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On a ENFIN les chiffres de l’inceste en Belgique

Le premier baromètre de l'inceste est paru et les chiffres sont effarants

Le saviez-vous ? Jusqu’ici, quand on parlait inceste, on s’alignait sur des réalités françaises, hollandaises et européennes. Un peu à la grosse louche. Sans précision. Alors que la pléiade d’expert·es qui gravitent autour de la protection de l’enfance exige depuis des décennies une photographie précise de ce qui se passe au Royaume. Ces chiffres existent désormais. Nous avons assisté à la présentation de ce premier baromètre qui – souhaitons-le – ouvre plein de portes.

Menée dans tout le pays, portant sur 2 000 personnes, l’enquête a été réalisée par Dedicated. « Avec une marge d’erreur de 2,19%, précise Sacha Dumoulin, le CEO de l’institut de sondage, avant d’en dire plus. Si nous avions interrogé 95% des Belges, nous obtiendrions ce même prisme de confiance ».
La précision sur les chiffres de l’inceste, un phénomène caché et longtemps tabou, est importante. Elle est suffocante quand on sait la réalité qu’elle traduit désormais. Le phénomène est immense : il concerne plus d’un million de personnes en Belgique. Soit 9% de la population. Il concerne les filles à hauteur de 12% et les garçons à 6%.
L’enquête montre une véritable fracture intergénérationnelle, puisque seuls 5% des plus de 55 ans se disent avoir été victimes d’inceste contre 11% des moins de 55 ans. Faut-il y voir l'impact du poids du silence ? Un chiffre le laisse supposer : 40% des personnes interrogées en ont parlé pour la première fois à l’occasion de cette enquête. Autre constat : on sait également qu’il y a trois fois plus d’hommes que de femmes identifiés comme agresseurs. Ils sont cousins (24% des cas), oncles (23%), pères (18%), frères (13%), beaux-pères (8%). 85% des victimes n’ont pas porté plainte. 27% seulement des personnes incestées ont pu bénéficier de soins.
Voilà les principaux chiffres que nous retenons. Nous ne vous en donnerons pas davantage pour ne pas vous noyer. Retenons donc qu’un Belge sur dix est victime. Et qu’un Belge sur trois connait une victime.

Trois mesures à adopter

Il aura fallu deux collectives – terme que les protagonistes préfèrent à collectif –, Patouche et Ensemble contre l’inceste, pour payer (cher, a-t-on insisté comme gage d’un travail qualitatif) l’institut de sondage Dedicated pour obtenir ce premier panorama. Première question qui nous taraude : pourquoi cette tâche est-elle du ressort de deux groupes bénévoles, obligés de lancer un crowdfunding, pour financer une telle réalité, et pas à celui de l’État ?
À cette question les collectives réfléchissent à voix haute. « Les chiffres obligent à regarder une réalité en face. Y faire face, c’est réinterroger une institution sacrée, voire sacralisée dans notre société, la famille. Qui est censée protéger. Pas agresser ses propres enfants. Seulement, maintenant que ces chiffres existent, il va falloir rendre des comptes. C’est obligatoire maintenant ».
Une travailleuse de l’Iweps (Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique), présente sur place, enchérit : « Les pouvoirs publics fabriquent de l’ignorance. Avec ces chiffres, vous la cassez, ce qui implique de prendre des mesures face à ces réalités ». Des mesures ? Justement, parlons-en. Sassia, de Patouche, les expose. La première concerne les cousins-cousines. Il va falloir élargir l’infraction d’inceste commis sur un·e mineur·e, la proposition est soutenue par 87% des sondé·es.
La deuxième est en lien avec le dossier du Ligueur de juin dernier sur l’infantisme et la prise de parole de l’enfant. Il est impératif de former les professionnel·les à son propos. Soit toutes les personnes qui gravitent autour de l’enfance et sont susceptibles un jour ou l’autre d’accueillir cette réalité.
La troisième, et non des moindres, concerne l’éloignement des auteurs d’inceste. Comme l’exposait le célèbre juge Durand, président de la commission Ciivise (Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants) en France, mis à l’honneur dans le poignant long métrage On vous croit : les mesures d’éloignement ne sont pas incompatibles avec le respect de la présomption d’innocence. Pourquoi ne pas mettre en place des visites encadrées à la suite des faits dénoncés sans atteindre la présomption d’innocence ?

L’inceste remet en cause la famille comme espace naturellement protecteur

Il y a également d’autres croyances solides à réinterroger. Pour l’avocate Caroline Poiré, il semble primordial de penser la culture de l’inceste comme perpétrée par des monstres. « Ce sont d’abord des membres de la famille, souvent respectés. Il est important de sortir de la logique des récits linéaires, des faisceaux de preuves évidentes. C’est faire fi des mécanismes complexes. L’inceste remet en cause la famille comme espace naturellement protecteur. Ces chiffres ne constituent plus un constat, mais une réalité. L’État doit la regarder en face. La lutte contre l’inceste ne peut plus être un discours ».

Plus d’un million de personnes ont été victimes d’incestes en Belgique

Dans l’étude, un des chiffres est questionné. Celui des 6% de garçons victimes d’inceste. La psychologue Samira Bourhaba de l’asbl Parole d’enfants explique qu’il est, selon elle, minorisé. « Il ne correspond pas à la réalité de terrain à laquelle je suis confrontée. Pour un petit garçon, c’est plus difficile d’en parler. Entre autres, parce qu’il y a une réaction mécanique qui suscite beaucoup de culpabilité ».

Et après ?

Nous discutons de la suite avec Thomas Prédour, membre des deux collectives, metteur en scène, auteur et militant insatiable.

Les chiffres existent. Et maintenant, on fait quoi ?
Thomas Prédour :
« C’est une photo, pas une fin en soi. Il faut que, dès la rentrée, nous allions à la rencontre des politiques chercher tout un ensemble de propositions de loi. Autre point sur lequel on insiste peu, c’est que ces chiffres concernent tout le pays. Pas uniquement la francophonie. La Flandre a fait tout un ramdam sur la pédocriminalité, incluant l’inceste, avec à la clé, plein de recommandations au niveau fédéral. Tout cela dort dans un tiroir, nous allons l’ouvrir. Pour l’heure, on perçoit de l’attention et une écoute des partis politiques, mais, dans un contexte où le service public est détricoté, on ne doit pas être dupé par un discours qui serait juste de façade. De plus, interpeler un politique, c’est bien. Mais il faut aller au-delà. Il faut des universités, des hautes écoles, des associations qui imposent de vraies formations complètes. Pas juste quelques modules de quelques heures.
Que tout cela inonde la société civile. Les gens ne veulent pas ouvrir les yeux ? Il nous faut dès à présent les forcer à le faire. »

Samira Bourhaba partage le sentiment que, depuis la marche blanche dont on fête les 30 ans cette année, on n’a pas tellement bougé sur les violences sexuelles - intrafamiliales ou pas - infligées aux enfants. Qu’en pensez-vous ?
T. P. :
« On pourrait croire que depuis les livres de Camille Kouchner, Neige Sinno ou Vanessa Springora, on assiste à une libération de la parole à propos de l’inceste. Il existe des podcasts, des livres, des ressources… Mais je rejoins Samira Bourhaba. Si le tabou n’est plus, il ne l’est plus qu’auprès d’une certaine société informée. Mais ailleurs ? Quelle place donne-t-on aux victimes dont on parle, mais qu’on n’entend pas ? Il nous faut réfléchir maintenant au meilleur moyen d’agir. Est-ce que ça passe par une commission interministérielle sur les violences faites aux enfants, par exemple ? »

Que dire aux parents qui nous lisent ?
T. P. :
« Je comprends que ce soit un sujet qui fasse très peur. Ces violences détruisent des vies. Mais il me semble important, pour ne pas dire vital, de prendre le temps d’expliquer les choses aux enfants. Il existe de super livres sur le sujet. Comme ceux de Mai Lan. Ce que je vais dire va surprendre, mais ça peut être aussi joyeux de parler de ça. Moi, enfant, j’aurais tellement aimé qu’on m’en parle. Je n’aurais peut-être pas gardé mon histoire pendant trente ans. Il en va de la responsabilité des parents d’expliquer avec ses mots c’est quoi, le consentement. C’est quoi, faire l’amour. C’est quoi, le plaisir. Comprenez comme le chemin est douloureux pour les victimes. Ça fait des dégâts. Au sein de sa propre famille. Le collectif soulage, certes, mais il ne peut pas tout réparer. Il y a encore cinq ans, je n’aurais pas pu en parler face à vous, ni mettre les mots. 1 million de personnes victimes d’incestes, c’est 1 + 1 + 1 + 1 + 1… beaucoup… qui mènent un combat douloureux tout au long de leur vie. »

ZOOM

Ce n’était qu’un jeu

Multicasquette. Thomas Prédour est auteur. Sur les planches avec sa pièce Ce n’était qu’un jeu que l’on a suivie tout au long de sa création et que l’on adore. Elle fait partie de ces pièces marquantes. Il y raconte sa propre histoire, truffée de références importantes. Malheureusement, elle est très difficile à faire tourner. Alors, parlez-en. Faites en sorte qu’elle soit programmée. Elle s’adresse à un public de plus de 15 ans. Et peut littéralement sauver des vies. Toutes les infos, tout comme son texte fort et droit, sont à retrouver sur emozon.org

Retrouvez ici tous les chiffres de l’enquête