Loisirs et culture
Depuis des années, la Ligue des familles promeut la lecture, essentielle à l’épanouissement des enfants et au développement d’une société démocratique à travers une opération qui mobilise petit·es et grand·es. Voici la sélection des titres proposés à la lecture des enfants pour le prix Bernard Versele 2027.
1 chouette (dès 3 ans)
Ah qu’il est bon de partir dans les bras de Morphée, tout en comptant jusqu’à 3. Rien n’est innocent dans le travail de l’illustratrice belge, Bernadette Gervais, qui nous offre avec ce rituel du coucher un moment où la nature et les objets prennent du sens. Tout cela est capté avec poésie et douceur et nous accompagne dans une jolie ritournelle en vingt tableaux, telle une berceuse où les mots palissent avec leur répétition en laissant doucement la place à la nuit et au sommeil. Tout cela est structuré : à gauche, dans le quart inférieur, cinq petites lignes textuelles (dont la troisième se répète deux fois) ; à droite, en réponse figurative, une pleine page d’illustration.
Tout commence avec un soleil rougeoyant qui disparaît derrière des collines, dans un ciel qui s’obscurcit, avec le vol d’oiseaux-ombres, l’apparition d’une lune qui s’impose et qui va veiller sur une nature silencieuse. Mais Bernadette Gervais ne se contente pas que de scènes extérieures, elle poursuit avec des scènes d’intérieur : la lumière qu’on allume et qui attire les papillons nocturnes, les aiguilles d’une horloge dessinant l’heure de la fin du jour, des jouets à ranger dans un coffre peint, un pyjama douillet à carreaux et des pantoufles qu’on enfile, les dents à laver consciencieusement, la douceur du doudou et de la couette qu’on retrouve avec plaisir, les histoires racontées, les bisous tout tendres reçus avant de compter les étoiles et ainsi rejoindre le monde des rêves, bercé par l’astre sélène…
Que dire de la technique de Bernadette Gervais qui excelle dans sa technique privilégiée, celle du pochoir, ici dans les tons rosés, orangés et bleutés qui installent un rythme apaisant. Un album pensé et posé avec justesse.
Avec les Éditions Les Grandes Personnes, il est impossible d’être déçu car son éditrice, Brigitte Morel, apporte le plus grand soin à éditer des livres qui savent nous émouvoir !
Luc Battieuw (in Lu et partagé)
Aujourd’hui, Monsieur Brun va apprendre à sa classe le chiffre 1. Chacun fait comme il peut et ce qu’il est : Petit Crabe qui marche de côté trace un 1 couché, Petite fourmi forme un 1 tout rikiki, l’impatient Poussin trace un 1 biscornu, Moineau, qui en a beaucoup dans sa cervelle, apporte une brindille en guise de 1… Chaque animal trace le chiffre à sa façon, devant l’admiration et le soutien de Monsieur Brun, l’instituteur bienveillant.
Cet album très doux met en scène des animaux anthropomorphisés aux formes simples, telle une ode à la diversité et à l’inclusivité. Le mélange de techniques (dessin, fusain, peinture) sert les illustrations chaleureuses, à hauteur d’enfant. L’autrice Wu Yanan, qui a travaillé dans le secteur de la petite enfance, développe ici l’un de ses thèmes favoris, la singularité des enfants et le soutien des adultes. Un album pour commencer à écrire les chiffres, librement et sans complexe, mais également pour sensibiliser les enfants (et les adultes) à la différence. Derrière l’apparente simplicité du texte, l’album porte un message de tolérance, exprimant en filigrane que le « un » est finalement bien multiple.
Traduit du chinois, l’album a obtenu le prix Feng Zikai du meilleur album en 2023 (Hong Kong). Il est publié par HonFei Cultures, maison d’édition créée en France en 2007 (signifie « grand oiseau en vol ») qui se spécialise dans les thèmes du voyage et de l’altérité.
Alexia Psarolis
Rien qu’au regard malicieux du cheval rouge de la couverture, on sent qu’on va bien s’amuser ! Pauline Barzilaï, déjà remarquée avec Maddi dans la grotte (Memo, présélection du Versele 2025) pour son univers onirique et coloré, nous convie ici à une représentation de cirque, les premières et (presque) dernières pages représentant le chapiteau et, peut-être - mais c’est mon interprétation - les visages colorés des spectateurs. Le narrateur endosse le rôle de Monsieur Loyal et, s’adressant directement au spectateur-lecteur, présente tour à tour les différents artistes. S’ensuit une série de numéros aussi sonores qu’absurdes. On pense à la poésie de Maurice Carême « Avez-vous vu », à la comptine enfantine « Jamais on n’a vu vu vu, jamais on ne verra ra ra… » et au livre du Dr Seuss Mister Brown can moo, can you ? (non traduit en français, et pour cause, et dont je vous invite à regarder/écouter la version rap) qui a beaucoup inspiré l’autrice.
Mais Pauline Barzilaï va encore plus loin, car les affirmations initiales, aussi absurdes soient-elles, sont suivies d’explications très rationnelles, octroyant du même coup à la proposition de départ une certaine légitimité. Sur un ton sérieux, notre Monsieur Loyal, nous affirme et répète que tout ce qu’il dit est vrai. Cette impression est renforcée par la structure des phrases qui, tout en incluant une partie qui se répète à chaque page comme une ritournelle, sont toutes légèrement différentes, comme le ferait un orateur cherchant à convaincre ses interlocuteurs. Et d’ailleurs, ces propositions ne sont au final pas si absurdes que cela, si l’on fait abstraction du personnage à l’origine de l’action : seuls les amoureux font des petits bruits mouillés de bisous, on a tous tendance à péter en cachette - ou tout au moins discrètement- et un enfant peut très bien se cacher pour pleurer ; aux adultes de les écouter !
Dans cet album aux allures de comptine, la dimension sonore est bien sûr incontournable et participe à l’humour absurde de l’ensemble : les actions des personnages, déjà étranges en soi, s’accompagnent d’onomatopées aux sonorités totalement saugrenues. L’album se termine de façon tout aussi jouissive : après le dernier tour de piste, grand final où tous les artistes viennent défiler et ajouter leur note à la partition finale, l’autrice en ajoute un dernier qui ne pouvait effectivement pas figurer dans la programmation puisqu’englobant tous les autres et qui offre à l’album une chute particulièrement comique.
La taille imposante des personnages et les juxtapositions de couleurs surprenantes et inattendues, participent également à l’effet spectaculaire de l’album. Ces illustrations si particulières, mais pouvant faire écho à un imaginaire personnel riche et hétéroclite (le cheval rouge de Chagall, la maison de Baba Yaga, la paire de chaussures de Pierre Gripari…), sans doute différent pour chacun – ou participer à sa construction pour les plus jeunes - révèle une artiste singulière, dont il s’agit seulement du troisième livre pour la jeunesse, et que les spectateurs-lecteurs ne manqueront pas d’applaudir à la fin du spectacle.
Claire Minost
Avec sa couverture rose au format paysage qu’un éclat sombre raye en diagonale, sa reliure à cru comme une cicatrice, l’album Un abri étonne et détonne. Les éditions La Partie le présentent ainsi : « Sous un soleil ardent, au milieu du désert, un petit rocher offre un peu de fraîcheur. Une enfant vient s’y réfugier rejointe par un serpent, un renard, un lièvre (…) et partager l’ombre ». Désert, refuge, relation à l’autre, tout tient dans la densité du propos que soutient une forte charge esthétique. « Ce matin-là dès l’aube le soleil brûlait déjà » ainsi débute Un abri.
Le désert est un espace de fascination, un lieu symbolique s’il en est, dont les racines plongent dans le mystère des grands récits de la création. En littérature, il est un écrin pour les écrivains qui se sont prêtés à des variations multiples sur le sujet, y plaçant fictions, récits sur l’exode, recherche spirituelle ou confrontation avec soi-même. Je pense à Albert Camus, Mouloud Mammeri, Dino Buzzati, J-M.G. Le Clézio, etc. Dans Un abri aussi le désert est plus qu’un paysage. L’auteur y dessine un territoire dominé par la chaleur, confrontant les grands aplats lisses de la page aux coups de pinceaux maniérés du rhodoïd peint et découpé du rocher et de son ombre. La lumière éblouissante est partout. Pas d’horizon, ciel et sable se confondent en une gamme subtile d’orangé, de jaune, de rose, de gris, suivant le soleil qui décline. Sentiment d’infini.
Arrive une enfant suivie par d’autres animaux. Dans la chaleur menaçante, l’ombre protectrice tourne autour du rocher comme les aiguilles sur le cadran d’une montre. Les personnages s’y entassent, s’adaptent à l’étroitesse, se font de la place, échangent. Le texte annonce simplement l’entrée en scène des nouveaux arrivants, rythmant la traversée du livre, laissant au lecteur la liberté d’imaginer les relations qui se nouent. Un abri est un récit simple, subtil, structuré comme un conte-randonnée, un inventaire de la diversité, à la composition graphique rigoureuse.
Un bel album pour les jeunes enfants, qui tisse des liens avec plusieurs autres ouvrages. On pense particulièrement à La Moufle qui, dans un pays de neige, réchauffait les animaux avant qu’ils ne s’éparpillent. Dans Un abri les itinéraires rhizomiques des protagonistes convergent quand le soir arrive. On reconnaît des figures entrevues dans les précédents ouvrages de l’auteur : le grand serpent qui dessinait le chemin de vie du personnage principal dans l’album éponyme, et la volée d’oiseaux de La chambre du lion. Cet album plus ancien interrogeait déjà la notion de refuge, mais dans l’espace fermé d’une chambre d’enfant, un lieu où se conjuguaient protection et peurs secrètes, réelles ou imaginaires.
Le paradoxe permet de voir la réalité avec d’autres yeux. Ainsi les refuges, qu’ils soient ouverts ou fermés, semblent intéresser Adrien Parlange, non pour les limites qui les définissent mais pour les espaces d’intériorité qu’ils offrent, pour les grandes questions qu’ils permettent de poser. Alors l’espace vide du désert de Un abri, tel un plateau de théâtre, devient un lieu de rencontre et d’interrogation de la relation à l’autre. Une invitation au voyage d’où l’on rentre fasciné et nourri. Adrien Parlange est un artiste qui conçoit l’album dans sa globalité, quand sens et formes de l’objet livre sont mis au service du projet. Ainsi il explore les jeux de transparence de L’enfant chasseur et La jeune fille et la mer, le signet de Ruban, mais aussi le format étroit et tout en hauteur de Les désastreuses conséquences de la chute d’une goutte de pluie où il met en scène, sur l’étroitesse de la page, le tombé d’une goutte d’eau et paradoxalement l’effet papillon qu’elle engendre. Dans La chambre du lion, il interroge la notion de refuge. En 2021, avec l’ovni Les printemps, il va plus loin encore, il exploite les découpes de la page et restitue les reliefs d’une construction mémorielle. L’album est exceptionnel.
Francine Foulquier (in Lu et partagé)
Un livre tout simple qui nous plonge dans l’ambiance d’une journée d’automne. Pour cela, Camille Alessandroni, dont c’est ici le premier livre, opte pour une palette audacieuse et pour le moins originale : loin des jaunes, oranges et rouges lumineux habituels, elle nous propose un rose un peu violacé qu’elle n’hésite pas à juxtaposer par touches avec du brun-rouge, de l’orange et même un bleu marine déroutant. Cela donne une ambiance de fin d’automne, lorsque les journées deviennent froides et humides : la pleine saison des champignons !
L’autrice a grandi en Sologne, et la vision de la forêt qu’elle nous offre est certainement la sienne : une forêt touffue, pleine de vie, accueillante, généreuse, mais gardant sa part de secrets. Les champignons, les animaux sauvages sont là, du plus imposant au plus humble, chevreuil, blaireau, lapins, écureuils, renard, chouette et hérisson… mais discrets, cachés, peut-être curieux, mais sans doute plutôt indifférents aux visiteurs bipèdes bruyants et voyants. Et de fait, comme c’est le cas dans la réalité, exception faite de rares moments d’autant plus précieux, les promeneurs ne verront rien de cette faune sauvage bien cachée - ni les champignons d’ailleurs ! Quant au lecteur, même omniscient, il lui faudra être attentif et observateur !
C’est aussi une promenade sensorielle, du piquant des châtaignes à l’odeur des champignons, des bruits que l’on imagine à la promesse de châtaignes grillées, la sensation des gouttes de pluie…
Cette quête des champignons n’est qu’un prétexte, un simple but de promenade pour partager un moment de complicité dont le lecteur est un simple témoin, le texte n’étant constitué que du dialogue entre l’enfant et son grand père. Au-delà de cette relation, c’est aussi un livre qui parle de la transmission et du temps qui passe : le grand-père fait référence à son propre père et on peut facilement imaginer qu’il s’est lui aussi promené, enfant, sur ces mêmes chemins. Le vieux chêne, immuable et majestueux, est le signe d’une temporalité qui nous dépasse, inscrivant la Nature toute entière dans une continuité temporelle.
Et c’est certes sans champignon et sous la pluie mais avec un panier rempli de trésors et des souvenirs plein la tête que cette petite fille rentrera à la maison familiale.
Claire Minost
2 chouettes (dès 5 ans)
Où est-on avant de naître ? Comment était la vie avant nous ? Quelle place avons-nous dans une fratrie ? Quand on grandit et vieillit, est-ce qu’on reste toujours l’aîné ou la cadette ? Toutes ces questions quasi philosophiques sont abordées dans cet album rempli d’humour, dont le titre - Quand j’étais grande - annonce un aller-retour improbable dans le temps. L’illustration, dès la page de titre, avec la photo encadrée du père, de la mère et d’un bébé marque le début des interrogations : « Pourquoi je suis pas sur la photo ? », questionne la cadette. S’ensuit un dialogue savoureux entre les deux sœurs, sous l’œil attendri de leur maman. Les illustrations de la Suédoise Emma Adbåge, dynamiques et colorées, comme à l’accoutumée, alternent avec des pages gris-bleu, lorsque la petite s’invente un passé où elle serait l’aînée.
Cet album drôle et tendre est signé Jujja Wieslander (son premier traduit en français), autrice suédoise, lauréate du prix Astrid Lindgren, en 2005, pour l’ensemble de son œuvre. Elle collabore ici avec Emma Adbåge, autrice de livres pour la jeunesse et illustratrice suédoise plusieurs fois primée en Suède, publiée en français chez Cambourakis.
Alexia Psarolis
Dans le catalogue coréen des éditions CotCotCot, on avait adoré Tous à l’eau !, d’Heejin Park. On retourne à la piscine, cette fois avec Jinho Jung qui a adopté une approche plus sobre, mais tout aussi sensible. Confiné dans son enfance à l’hôpital après une brûlure à la main, l’auteur en a contracté un intérêt pour la différence. Architecte de formation, Jinho Jung joue dans ses dessins avec les perspectives et les formes. Il en est ainsi pour peindre en tampons de papier le long, très long escalier bleu qui semble interminable et mène au plongeoir. Sur chaque double-page, les illustrations en bleu et blanc sont semées de touches de jaune, de rouge et de vert, ainsi que de traits au stylo à l’encre noire pour silhouetter les adultes et leur présence pesante qui renvoie le héros aux exigences de la réussite.
Manquant de confiance en lui, le personnage s’estime bon à rien, nul en maths, mou en sport… « C’est pourtant facile… », lui répètent les adultes qu’il croise. Heureusement, une fois sur le plongeoir où il rejoint deux amis, il se libère en un saut collectif et surtout aérien, qui place l’amitié, la détente, l’amusement, les rires, le plaisir avant l’excellence ou la performance. Avant ces attentes que l’on peut faire porter aux enfants, attentes de réussite en tout.
Au final, un texte d’une grande simplicité avec un graphisme recherché, néanmoins lisible et symbolique, puisque l’escalier peut être vu comme une métaphore de la vie et d’une injonction à une ascension sociale. Traduit en français par Charlotte Gryson, 3 secondes pour plonger invite à relativiser tous ces échecs, tous ces manques dont on peut se sentir pétri et font écho aux blessures de l’enfance.
Michel Torrekens
Tout un programme s’expose sur la fascinante couverture de cet album. Le titre est offert dans une bulle en forme de fleur, surgissant d’un trou noir en pleine forêt devant un lapin surpris, et l’œil du lecteur est attiré à droite par une minuscule silhouette rouge escaladant une tige de muguet bien plus haute qu’elle. D’emblée, les cartes sont découvertes : il s’agira du conte bien connu de Boucle d’or, mais avec une focalisation sur le regard qui, comme le fait l’héroïne, ne cesse de circuler, un jeu sur les proportions – et plus généralement un plaisir du jeu -, avec pour fil rouge l’énigme de la transformation. Ne manque que la promesse des découpes, qui seront intégrées avec une pertinence impressionnante à la narration, pour leur puissance symbolique et comme procédé cinématographique de fondu-enchaîné…
Issue de l’incroyable foyer créatif strasbourgeois, Caroline Gamon signe ici en tant qu’autrice-illustratrice un premier album remarquablement abouti, convoquant dès la couverture, et plus clairement encore dans le profil fascinant de la page de titre, la mémoire d’illustres prédécesseurs de l’école russe des années 30 à 50. Conçu d‘abord dans un chemin de fer crayonné comme une version sans texte du conte, le travail a pris au fil de la collaboration avec la maison d’édition une tournure plus complexe, mais aussi plus resserrée. L’artiste a travaillé la composition de ses images avec des calques, avant d’aborder la phase de peinture à l’acrylique sur papier.
Allant à l’essentiel, le texte est simple mais soigneusement pesé, jouant avec les répétitions pour rythmer ce récit des frères Grimm provenant d’un répertoire oral originaire de Grande-Bretagne.
Dès la première page, apparaît une première découpe reprenant en creux la silhouette humaine déjà vue sur la couverture, mais subtilement stylisée de manière à suggérer un trou de serrure. On ne se lasse pas de découvrir les vertigineuses correspondances entre chacune des images en creux et les illustrations des pages suivantes et précédentes. Cette silhouette-trou de serrure, anticipant un autre épisode du conte, se retrouve par exemple en trace fantôme dans le bas du corsage de la maman, deux pages plus loin… Nous sommes bien dans un récit de l’intime, du regard sur l’intime et ce qui se cache. Dès les premières lignes, l’autrice confirme ce thème récurrent du regard, et les illustrations ne sont pas en reste, montrant bestiole à cils pattes, fleurs aux iris inquisiteurs, papillon aux ailes tatouées d’yeux, fenêtres et miroirs, ou encore trous de serrures de format variable…
De fait, tout ce récit est construit sur des oppositions et alternances de tailles. La toute petite fille et sa toute petite maison, si petites que parfois on ne les voit même pas, contrastent avec les yeux grands ouverts, le bois bien trop grand, la silhouette géante de la maman. Parallèlement, la typographie jongle avec plusieurs hauteurs, et la créatrice varie la distribution des espaces dédiés respectivement à l’image et au texte.
La déclinaison ternaire de certains motifs renforce ce jeu : les ours ont trois gabarits différents, tout comme leurs bols, tables, chaises et lits, sans oublier les serviettes à sécher, les hublots dans la chambre ou les brosses à dents. Mais l’ordonnancement de cette classification est bousculé lorsqu’on doit constater que les pieds de Boucle d’or dépassent largement du lit de petit ours. Alors trop petite puis trop grande ?
Tout comme la robe rouge d’une enfant cueillant des fleurs en forêt se fait clin d’œil chaperonnesque, impossible de ne pas penser à Alice au pays des merveilles ! Le thème de la transformation – du chemin initiatique, donc – parcourt tout le texte. La chaise se transforme (en trois temps !) en morceaux épars, la figure stoïque de l’ours du miroir est déformée par la surprise après que la fillette l’a bousculée, la chenille nonchalante se fait papillon, le lièvre fuit dans la nuit venant, sur fond de lumière sylvestre passée du vert pâle au bleu clair puis au bleu nuit, en même temps que Boucle d’or prend définitivement de la hauteur au terme de son aventure, au point de jaillir du livre dans le rabat final, un modeste pissenlit à la main.
À côté du fil fantastique qui s’immisce dans la narration visuelle se multiplient les pistes de jeu : présence de divers jouets dans la maison des ours, interrogation sur la nature même de cette maison, surprise de ce qu’on peut trouver de l’autre côté du miroir, ou encore inversions malicieuses (ici ce sont les yeux des ours qui épient la fillette par le grand trou de serrure). Jeu avec le public aussi : comme ce conte est l’un des mieux connus des enfants, Caroline Gamon se permet ellipses et digressions, ne figurant par exemple l’épisode du repas volé qu’avec les gros plans des tables et bols numérotés, ou prolongeant nonchalamment la balade en forêt, pourtant interdite…
Revenons justement à la mère de l’héroïne. C’est elle qui a fixé l’interdit. C’est pourtant pour lui cueillir un bouquet que l’enfant le transgresse, en même temps qu’elle s’éloigne des appels impérieux, de plus en plus exaspérés et répétés bien plus de trois fois (malgré la menace et pour notre plus grand plaisir), qui lui parviennent étrangement par-delà le jardin, la lisière, le couvert de la forêt et les cloisons de bois de la maison des ours… Car peut-être l’enfant est-elle restée juste là, tout près, échappant à la voix et aux omniprésents regards maternels par la grâce d’une rêverie ursine, une cabane à soi capable de l’aider à grandir ? D’ailleurs, la surface toilée de la couverture, la dominante des verts tirant sur le bleu, la juxtaposition sans perspective des motifs d’arbres et de fleurs avec présence discrète mais répétée de toute une petite faune, peuvent évoquer un papier peint ou, mieux encore, une tapisserie mille fleurs dans laquelle la fillette aurait pu se projeter.
Emmanuelle Moreau
Un vent de Maurice Sendak survole cet album haut en couleur qui n’est pas sans rappeler la révolte d’un certain Max. Ici, point de monstre, mais un enfant asexué déguisé en chat, qui se révolte, qui crie haut et fort sa volonté d’indépendance, de liberté et qui veut créer son propre monde avec ses doudous et sa cabane, tout en haut de l’arbre. Le regard que porte les parents est empreint de tendresse et ils laissent faire cet indomptable petit chat qui s’endort après une journée bien mouvementée ! L’illustrateur Pierre-Emmanuel Lyet avait déjà été plébiscité par le Grand Prix de l’album de Lu et partagé ! avec son premier album Ce jour-là (Seuil jeunesse, 2022) et nous revient avec un nouveau petit chef-d’œuvre, où le rouge prédomine et qui est rehaussé par un texte où l’imaginaire joue pleinement son rôle. Les illustrations simples, avec des couleurs vives, ajoutent une touche poétique et un brin rétro. Un sauvage qui nous fait craquer et en qui bien des enfants se reconnaitront car l’envie d’indépendance est parfois évidente face au monde des adultes ! Un album qui pousse l'enfant à rêver et à rester fidèle à soi-même. Une petite pépite !
Luc Battieuw (in Lu et partagé)
N’est pas monstre celui qu’on croit.
Les chamalloux, de petites créatures comme des chamallows portant des chapeaux pointus, vivent dans une communauté paisible et coopérative, nous montre le pré-générique, Ces créatures si mignonnes, si innocentes, bref, si kawaii, vont se révéler belliqueuses, voire cruelles, sous l’influence de leur peur et de leur ignorance. Cet immense monstre, terrifiant avec ses poils, ses griffes et son regard méchant qui débarque chez eux en hurlant, ne peut que leur vouloir du mal. « Chamalloux miam-miam ! Il est terrifiant, si on ne fait rien, il va nous croquer, miam-miam ! Il faut se battre ».
Dans une belle cohérence fond/forme, le format choisi privilégie une largeur plus grande que la hauteur (format à l’italienne), une décision qui neutralise aux yeux des jeunes lecteurs et lectrices le potentiel menaçant du monstre.
La vivacité et la clarté narrative de cette bande dessinée pour les plus jeunes sont remarquables. La composition des cases, la variété des grosseurs de plans et des points de vue, l’alternance de petites (pas trop petites, quatre au plus par page) et de grandes vignettes (double-page) révèlent un sens aigu du récit et du rythme, rendent la lecture très fluide. Beaucoup de détails drôles, des surprises visuelles qui se succèdent au fil des pages, une utilisation expressive des couleurs, un décalage savoureux entre les créatures mignonnes qui se révèlent guerrières redoutables et le gros monstre qui reste impassible. « Chamarodan, chamarodan miaï miaï ». Il a juste mal aux dents, aïe aïe. Il a besoin d’aide !
L’économie du texte (pas de récitatif, la syntaxe de très jeunes enfants, beaucoup d’onomatopées ludiques, des répétitions) rend également le récit très accessible et identificatoire.
Ce « monstre » peut être aussi celui sur lequel projeter les peurs de l’enfance ; la peur des doux, des timides face à l’inconnu, la peur des jeunes êtres face aux exigences des adultes.
L’issue positive et réconfortante nous dit qu’on peut apprivoiser ses peurs.
Une bande dessinée très drôle et intelligente sur les préjugés, sur les conséquences des erreurs de jugement et du manque de communication. Un message fort dans un intense plaisir de lecture.
Myriam Horman
3 chouettes (dès 7 ans)
On plonge avec envie dans ce grand album aux illustrations enivrantes de par les couleurs fluos qui contrebalancent les couleurs de couleurs sombres.
On suit l’aventure d’une floppée d’enfants, à leur échelle.
Un vrai sentiment de liberté folle se dégage dans l’élan qu’ils ont à se plonger ensemble à l’aventure dans ces vastes espaces de natures, sans le regard des adultes. On suit donc ces enfants, le cours d’une nuit d’été de grandes vacances où fusent dialogues simples, efficaces au vocabulaire précis mais non artificiels.
L’illustration mène la narration. Un grand sentiment d’appartenance se dégage à être plongé dans cette quête d’aventure partagée à hauteur d’enfant. On vit leur frayeur, leur excitation mais aussi leur fatigue par la description de leurs parcours, leurs échanges concrets sur leurs découvertes ainsi que la représentation de leur mini étapes mais également leurs interactions pleines d’observation et de taquineries. Au bout du compte, il y a bien trois grenouilles, un trésor et leurs curiosité, dépassement de soi, ténacité ont été récompensés. Ces enfants reviennent transformés et encore plus soudés. Un livre qui valorise et décrit l’exploration, hors des parents, qui fait du bien à une époque où les enfants perdent en liberté de mouvement.
Marie-Sixtine Denis
Traduit du coréen par Elvire Beaule, voici un livre de première lecture sur un appel au voyage malgré la peur de l’inconnu. Une histoire d’aventure en somme et de découverte de soi. Mo est un petit chat dans une famille nombreuse de congénères au pelage noir et aux chaussettes blanches. Une nuit d’insomnie, il aperçoit une lumière souriante et part à sa recherche dans le noir. Il rencontre de nombreux animaux qui vont l'aider sur son chemin, un grand-père Hibou entouré de livres, des mésanges prévoyantes, un écureuil maniéré, coiffé d’un chapeau incongru, une raton laveur cheffe-coq qui reçoit le minou chez elle pour préparer un plat de glands, une tribu de mulots et enfin des rennes qui l’invitent à faire la fête avec eux en dégustant notamment des champis grillés hilarants ! Chacun de ses interlocuteurs, absolument charmants au demeurant, le met en garde contre un ours tapi dans la forêt. Intrigué certes, Mo n’en a cure et reste avec son idée de trouver la lumière souriante. On le pressentait et cela finit par arriver. Mo rencontre l’ours, élégant et particulièrement gentil, couturier et designer de son état. Un peu comme Yeonju, la jeune autrice-illustratrice coréenne passionnée par les arts créatifs et le design qui anime avec son père une boutique en ligne, Huginn and Muninn, où l’on retrouve son univers graphique.
L'étoile de Mo est par ailleurs un bel objet comme en propose de plus en plus la littérature jeunesse, un livre joliment toilé et relié. Pour raconter cette histoire délicate sur la rencontre de l’autre, Yeonju Choi a opté pour des illustrations à l'encre de chine minutieuses et pleine de détails, qui jouent sur différents plans et cadrages. Et la lumière souriante du début, direz-vous ? Elle apparaîtra là où on ne l’attendait pas tout à la fin de ce périple félin.
Michel Torrekens
Hypersensibilité, timidité excessive, mutisme, phobie sociale… On ne sait trop comment qualifier la difficulté que rencontre ce petit garçon au quotidien. D’ailleurs, la nommer n’a aucune importance : ce qui compte, c’est de tenter de se mettre à sa place quand il doit affronter le monde extérieur. Car pour lui, toute interaction ressemble à une épreuve : sortir de chez lui, dire bonjour au boulanger, parler au chauffeur de bus, aller à l’école, affronter les autres et le bruit…
Ce texte écrit à la première personne nous plonge dès la première page dans la tête (et le corps) d’un petit garçon et de ses sensations, inscrit en lettres blanches sur fond noir. Ces pages sombres alternent avec les illustrations colorées (avec une prédominance de rouge et de noir) sur fond clair où seuls les contours des personnages sont représentés, accentuant le sentiment de flottement ressenti par le jeune enfant. Ainsi, visages sans bouches, formes évidées aux contours colorés constituent son environnement, tel qu’il semble le percevoir. L’auteur-illustrateur espagnol Raúl Nieto Guridi use de traits spontanés pour représenter les personnages dans un style presque enfantin : les voyageurs du bus, les écoliers, la maman soutenante qui promet « qu’un jour, les mots sortiront tout seuls »… Quant au petit garçon, toujours enfermé dans une bulle (dessinée au trait fin) pour mieux souligner son mutisme, il est représenté tantôt de dos, tantôt de profil, excepté en troisième de couverture : celle-ci le dévoile de face, appareil photo devant le visage, accompagné de deux polaroïds. Une dernière page qui laisse supposer que l’enfant trouve dans la photographie son moyen d’expression idéal. « Rendons facile le difficile », signe Guridi dans le texte situé au-dessus, empli de tendresse et d’empathie. Car quand les mots viennent à manquer, d’autres chemins sont possibles pour s’exprimer.
Un album tendre, minimal mais paradoxalement loquace sur un sujet abordé tout en finesse, publié par la maison indépendante suisse La joie de Lire.
Alexia Psarolis
Le gros livre de Delphine Perret (Les Fourmis Rouges) est d’abord un bel objet. De petite taille, il tient facilement dans une main d’enfant, mais est épais, d’où le titre en forme de clin d’œil. La couverture cartonnée d’un rose saumon est à l’image de ce que nous allons découvrir à l’intérieur : des dessins simplissimes avec une économie de moyens, un trait noir réduit à l’essentiel, et une grande efficacité visuelle. On retrouve le style minimaliste de Delphine Perret qui sert souvent à explorer les liens entre le texte et l’image. Ici, elle y ajoute une approche du livre et de la lecture, souvent drôle, parfois absurde. L’autrice-illustratrice joue aussi avec son lecteur ou sa lectrice en lui proposant une mise en condition (car lire, ça ne s’improvise pas) ou ménage des pauses pour l’interpeller. En plusieurs séquences dans lesquelles on peut piocher au hasard, elle nous offre une expérience de lecture inédite. Chaque chapitre se termine par une double-page saumonée du plus bel effet et s’ouvre sur une page rouge en mode intercalaire avec des titres comme À quoi sert une pomme pourrie, à haute teneur philosophico-humoristique, ou encore Le meilleur animal de compagnie, Ce qu’il faut pour vivre, Et si on imaginait des costumes, etc. On croise des personnages décalés comme Super Content (I, II et III), Gilbert & Jean-Cive, le poussin maladroit, etc. Un livre sympathique qui se déguste comme un bonbon acidulé et qui, l’air de rien, nous amène très loin dans des considérations sur la vie. On attend déjà la suite…
Michel Torrekens
Otilla s’est enfuie, elle court toute la nuit dans la forêt enneigée. Que fuit elle ? L’histoire ne le dit pas.
Tout à coup, elle aperçoit une grande et vieille maison isolée habitée par un « crâne parlant ». Celui-ci lui ouvre sa demeure à condition qu’elle le porte. Elle accepte. Il lui offre l’hospitalité car lui aussi à un lourd secret à porter. Ils se lient d’amitié et vivent en harmonie, mais Otilla pourra-t-elle débarrasser le crâne de l’angoisse qui le ronge chaque nuit ?
Cette histoire mystérieuse et envoûtante est l’adaptation par Jon Klassen d’un conte populaire tyrolien qu’il avait lu dans une bibliothèque en Alaska : à partir du souvenir de cette lecture il en a modifié la fin pour la rendre plus accessible aux enfants.
Les contes traditionnels ont l’avantage de voyager dans le temps et permettent ainsi aux auteurs d’en écrire une autre version qui leur plaît davantage.
Ce livre est étonnant dans sa forme, mi-roman graphique mi-roman, il est découpé en cinq parties qui elles-mêmes sont divisées en courts chapitres.
L’atmosphère étrange qui émane de cette histoire est rendue grâce au dosage subtil entre frayeur et mystère mais aussi à la combinaison entre les illustrations, et la narration simple, chargée de non-dits.
Les illustrations très belles aux textures variées dans une même palette de couleurs gris, noir, vert, rose-orangé, blanc de craie ainsi que le regard fixe et troublant d’Otilla augmentent le suspense du récit.
Quelle riche idée d’avoir écrit cette histoire née d’un mélange d’un conte réel et d’un souvenir de lecture comme dans un rêve où la réalité et l’imaginaire se mélangent.
Jon Klassen né en 1981, est un auteur et illustrateur canadien. Il a débuté dans l’animation pour les studios d’animation Dreamworks puis se tourne vers l’illustration et l’écriture de livres pour enfants. Il devient célèbre par la trilogie des chapeaux parue en version française à l’école des Loisirs en mai 2025. Il a remporté la « Caldecott Medal » et la « Kate Greenaway Medal » pour cette même série.
Il est aussi l’illustrateur du livre Les trois boucs de Mac Barnett paru chez Pastel qui a été sélectionné dans la catégorie des 3 chouettes du Prix Bernard Versele de 2025.
Cathy Seron
4 chouettes (dès 9 ans)
Une souris idéaliste et déterminée en quête d'aventures maritimes, passionnée de lecture, un rat amical un peu rebelle, un pirate pas si héroïque que ça, un capitaine fourbe et exploiteur, deux bandes de rongeurs rivales, des humains pas si malins... tels sont les protagonistes de cette bande dessinée joyeuse et optimiste.
Le scénario ? La jeune Lili souhaitant plus que tout fuir la vie laborieuse et monotone de la souricière familiale s'embarque sur un bateau, « déterminée à réaliser ses rêves » de pirate-aventurière. Après moult rencontres et péripéties, faisant fi des conventions, elle parviendra avec l'aide du rat Coco à confondre les menteurs, changer l'ordre des choses et concrétiser sa passion pour les histoires.
Sous des dehors naïfs, l'album aborde des thématiques très contemporaines : exploitation des travailleurs, aménagement du temps de travail, productivité, bien-être, solidarité, différence, idéalisation des idoles... Les dialogues sont souvent drôles, parsemés d'expressions rigolotes parfois empruntées à la mamie de l'autrice (« Pas de bobo, les asticots ? », « Face de pet »...).
L'histoire est soutenue par un dessin au trait fin, dynamique et spontané, rehaussé de couleurs lumineuses où dominent le bleu et le jaune. L'illustratrice utilise des outils assez classiques : « J’utilise tout bêtement les plumes atome (Bic) avec de l’encre Pélican, et pour la couleur les encres aquarelles Colorex. Sinon quand je colorise à l’ordinateur sur Photoshop, j'ai du mal à choisir les couleurs, alors j’utilise l’outil pipette sur les planches de Tintin ».*
Une BD drôle et nuancée, prônant le pouvoir de l'amitié et de la lecture, dans laquelle les enfants devraient se reconnaître facilement. Comme les petits rongeurs de cette histoire devant fuir le monde des humains, ils sont sans cesse confrontés au monde des adultes, parfois si éloigné de leurs préoccupations.
Clara Hervé (1997) est une scénariste et dessinatrice française. Fan de musique, elle a créé en 2022 un vrai-faux groupe de musique punk, Les Scrunchie, dont elle a réalisé les affiches, les costumes, écrit les paroles et composé les musiques. La même année, elle fut lauréate du premier prix du Concours Jeunes Talents du Festival International de la bande dessinée d'Angoulême. Lili met les voiles est sa première BD publiée, pour laquelle elle a obtenu une mention spéciale dans la catégorie jeunesse au festival d'Angoulême 2025. Clara travaille dans l'Atelier Demi-Douzaine, qu'elle partage avec neuf autres illustrateurs et illustratrices. Elle finalise actuellement son prochain album Les escargots meurent debout, un récit nourri par son amour pour la musique.
Catherine Hennebert
Voici un album qui est bien à sa place en 4 Chouettes. En tous cas, il ravira les lecteurs qui connaissent déjà Blanche Neige. N’est-il pas interpellant en effet de retrouver dans un conte du Moyen-Orient, des éléments d’un conte européen, rendu célèbre par les Frères Grimm ? Dans Graine de Grenade, la marâtre n’est pas une belle-mère, mais bien une mère et les sept nains sont remplacés par une ogresse bienveillante et protectrice. Quant à la pomme empoisonnée elle devient un peigne…
Évidemment, l’intérêt de l’album va bien au-delà de cette proximité. A commencer par l’omniprésence de la grenade, ce fruit originaire d’Iran, mais présent dans toute la région, où il est considéré comme un symbole de vie et de fertilité. Rappelons que l’auteur de l’album est libanais et qu’il a joué un rôle essentiel dans le renouveau du conte, en arabe et en français. Graine de Grenade/Conte de Palestine a été publié une première fois en 2012. Cette année-là, la Palestine était devenue membre à part entière de l’Unesco. Le voici réédité alors que le contexte international est pour le moins dramatique.
Il ne faudrait pas négliger les illustrations : celles de Françoise Joire sont inspirées de techniques et de couleurs de la broderie palestinienne. Pour clôturer le volume, le lecteur est d’ailleurs invité à quitter la fiction pour en apprendre un peu plus sur cet art unique. Née en 1936, Françoise Joire est à présent une vieille dame. C’est une chance de pouvoir ainsi comprendre et partager un peu son travail.
Maggy Rayet
Un petit garçon a entendu qu’« ils » allaient bientôt arriver. Qui, « ils » ? N’osant pas poser trop de questions, il mène l’enquête comme il peut, n’ayant que les mots que la peur fait dire à son papa, à son copain, au papa de son copain, aux gens de la radio. « Ils » arrivent dans la ville et « ils » font peur à tout le monde.
Ce récit est vraiment à hauteur d’enfant : un enfant qui observe son entourage, sent la peur l’envahir, puis finalement, quand il comprend que ceux qui sont arrivés sont simplement des humains épuisés, se laisse guider par son instinct et leur offre du pain.
La fin du livre reste assez ouverte, l’auteur nous épargne une conclusion trop explicite, trop facile ; la discussion ne s’engagera que plus aisément…
Éric Pessan est un auteur bien connu de cette petite collection de romans réflexifs, la Petite Poche des éditions Thierry Magnier ; c’est à lui que l’on devait déjà Le poème de Fernando.
Catherine Bourguignon
En découvrant la formidable couverture de cet album et son titre à la fois drôle et intrigant, on se dit qu'on va lire une histoire d'amitié originale entre une toute petite fille vêtue d'un anorak jaune fluo et une gigantesque créature dégoulinante de boue, au regard bienveillant. Et comme toujours, chez Beatrice Alemagna, on découvre une histoire beaucoup plus profonde. La colérique Yuki, suite à une bêtise, va descendre (un peu à la manière d'Alice) dans le monde souterrain et faire face à son propre monde intérieur. Idée géniale que cette Grande Cradolasse, « Cradouille, pour les amis », chose informe et monstrueuse, changeant sans cesse de taille, symbolisant tout un magma émotif (colère, frustration, culpabilité, honte, peur, apaisement, tendresse). Une fois calmée, Yuki sortira des égouts et de sa propre noirceur, à la fois grandie, plus affirmée et rassurée d'avoir pu resserrer les liens avec son grand frère Sven.
Un voyage immersif au cœur des émotions servi par un texte ciselé, inventif, poétique, très accessible, rehaussé de dialogues savoureux. Le tout magnifié par de somptueuses illustrations mystérieuses et contrastées, un peu inquiétantes, très sensorielles, d'une grande expressivité graphique. Parmi ses outils, l'illustratrice utilise la craie grasse et le pinceau. La couleur dominante est le brun et ses différentes nuances d'où surgit l'éclat lumineux du ciré jaune et quelques couleurs vives lors des différentes découvertes de l'enfant. On craque pour les taquins culpibouloux aux attitudes et réactions tellement enfantines. L'ambiance générale est japonaise (environnement urbain, prénoms des enfants, la créature de boue rappelant les Yokai du folklore).
Un album fascinant entre rêve et réalité - l'autrice qualifie volontiers son approche de « réalisme réinventé » -, d'où ressortent des thèmes récurrents : métamorphose, recherche de soi, identité, univers intérieur.
Née à Bologne, Beatrice Alemagna (1973) a une cinquantaine d'ouvrages à son actif. Après avoir étudié le graphisme et la photographie en Italie, elle s'installe en France où elle réside depuis une vingtaine d'années. Plusieurs de ses livres illustrés ont fait partie de la sélection ou présélection du Prix Bernard Versele (Même pas en rêve, en 2024, Le fabuleux désastre d'Harold Snipperpott, en 2021...). Parmi de très nombreuses récompenses, citons la distinction La Grande Ourse décernée en 2023 par le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil pour l'ensemble de son œuvre.
Catherine Hennebert
C'est avec plaisir que nous retrouvons Pauline, ses parents et son confident, le chien Pooja dans ce quatrième opus de la série Mon chien. Du haut de ses 8 ans, la fillette est toujours aussi attachante, dotée d'un sacré caractère et d'un franc parler insolent, butée, pétillante, sensible, avec un sens de l'humour très personnel. Après avoir approché les thématiques de l'immigration, des guerres et des religions, des droits humains et de la maladie d’Alzheimer dans les 3 premiers volumes, Myren Duval aborde un sujet jamais encore évoqué en littérature jeunesse, celui du deuil périnatal. Comme toujours, elle adopte le point de vue de l'enfant et le fait avec un mélange de légèreté et de gravité. Beaucoup de questions, parfois sans réponses, se bousculent dans la tête de Pauline : A quoi sert l'école ? Pourquoi pas un chat plutôt qu'un petit frère ou une petite sœur ? Est-ce que ses parents l'aimeront toujours autant quand le bébé sera né ou l'amour sera-t-il coupé en deux ? C'est quoi une fausse-couche ? Que deviennent les corps après la mort?... Autant d'interrogations présentées avec beaucoup d'empathie, de délicatesse mais aussi un brin de malice tant dans les mots que les illustrations. Divisé en 31 courts chapitres, ce roman d'une grande justesse est facile à lire et se termine sur une note d'espoir (un projet d'adoption) qui vient adoucir la douleur et le chagrin suite à la perte de ce bébé. Les paroles finales de la maman sont pleines de tendresse : « J'aime l'imaginer comme une petite luciole. Virevoltant ».
Myren Duval est une autrice et enseignante française. Elle a exercé pendant vingt ans au Caire, puis au Népal, où elle entame parallèlement une carrière de romancière jeunesse. En 2018, elle publie au Rouergue Mon chien, Dieu et les Pokétrucs, illustré par Charles Dutertre. Son roman graphique Merci pour la tendresse, illustré par Emma Constant a fait partie de la présélection du Prix Bernard Versele 2025.
Charles Dutertre (1972) est un auteur et illustrateur jeunesse français, qui travaille aussi pour la presse. Il a étudié à l'École supérieure d'arts et médias de Caen-Cherbourg et à l'École régionale des beaux-arts de Rennes. En 2004, il illustre Tu parles, Charles !, écrit par Vincent Cuvellier, qui obtient plusieurs récompenses dont le Prix Bernard Versele. En 2018, il reçoit le prestigieux Prix Bologna Ragazzi, dans la catégorie Fiction pour L'Oiseau blanc, sur un texte d'Alex Cousseau. Plusieurs de ses albums ont participé aux présélections du Prix Bernard Versele (Le Petit Bidibi, de Serge Valentin en 2024).
Catherine Hennebert
5 chouettes (dès 11 ans)
Après le très perché Marie-Aude Brosse d’il y a deux ans, voici un nouveau roman remarquable sur l’importance dans la vie quotidienne des téléphones et autres écrans. Outre ce thème central, on y retrouve pareillement une jeune narratrice à la manœuvre et beaucoup d’humour.
Les ressemblances s’arrêtent là, car Prudence n’est pas directement concernée par le problème, il ne s’agit pas de jeux vidéo, et la construction du récit est moins délirante, ne jouant pas avec la confusion entre rêves, jeux et réalité. Toutefois, la forme chronologique du récit n’empêche ni un jeu avec les ellipses, puisqu’on passe joyeusement de la première réunion des T.A. à la vingt-troisième, puis à la quatre-vingt-septième, ni, dans une manière apparemment désinvolte qui rappelle celle de Sempé dans le Petit Nicolas, un joyeux tressage de toute une série de fils : réflexions intimes de l’adolescente, observation du comportement de ses camarades de classe, descriptions de moments de sa vie de famille - plutôt fantasque - et de ses échanges avec son ami Ecclésias, résumé des épisodes non décrits, et j’en passe. Cette structure souple du récit permet à Agnès Desarthe de multiplier les points de vue avec légèreté, composant pour notre plus grand plaisir une collection savoureuse de personnalités et de situations. D’où une multitude de thèmes annexes, qui, plutôt qu’un catalogue, constituent le cadre complexe de cette interrogation sociétale qui ne se veut pas donneuse de leçon, comme l’indique la fin complètement ouverte où rien ou presque n’est résolu. Il est question ainsi de ce qu’on fait sur le téléphone, des stratégies pour s’en passer et de comment on pouvait faire avant, mais aussi de la comparaison avec d’autres addictions, des différentes formes d’intelligence, de la place particulière occupée par la deuxième année de secondaire, des difficultés de s’insérer quand on ne partage pas les codes, des catégorisations et préjugés hâtifs, de l’impact étrange des personnalités charismatiques, des relations amoureuses des jeunes comme des adultes, de la place du mensonge dans les relations humaines, du rapport des parents avec leur progéniture et en particulier de la problématique du contrôle... Car plus profondément, l’écrivaine interroge le reproche d’incontinence numérique adressé - d’abord par leurs parents - aux jeunes générations, alors que c’est par leur soin que ces dernières sont équipées en téléphones et autres objets connectés, aux prétextes avoués de facilité de communication et de sécurité, cachant difficilement un formidable désir de contrôle et de tranquillité parentale… L’autrice en profite également pour donner à voir ce que ces nouvelles pratiques font aux corps, avec pour antithèse le quotidien de Prudence, bien plus libre et mobile que ses camarades.
À côté de ses romans pour adultes et ses nombreuses traductions de l’anglais, Agnès Desarthe a plus d’une trentaine de récits pour la jeunesse à son actif et plusieurs récompenses, saluant la qualité et la fluidité de son écriture, son plaisir des mots contagieux, l’intelligence des propos servie par un bel équilibre entre récit et dialogues.
Ce très beau roman d’amitié en est une parfaite illustration.
Emmanuelle Moreau
En amont de ce coup de cœur unanime de notre comité, il y a un projet de long métrage d’animation dont Laurent Galandon est le scénariste. Comme le lancement de ce type de réalisation prend beaucoup de temps (le film sortira au plus tôt vers la fin 2028), il embarque son ami storyboarder et animateur, Michaël Crouzat, dans la transformation du script en une BD. Le résultat particulièrement abouti de cette collaboration a été salué partout, et récompensé par un Fauve d’or Jeunesse au festival d’Angoulême en 2025.
« J’aime les histoires inscrites dans la grande histoire, tout en gardant une dimension romanesque », déclare volontiers Laurent Galandon. C’est ainsi qu’après avoir conçu des histoires en lien avec la Shoah ou la guerre d’Algérie notamment, il se tourne vers la catastrophe de Fukushima, où, en mars 2011, un tsunami a entraîné une panne du système de refroidissement de la centrale et la fusion des cœurs de trois de ses réacteurs, donnant lieu à la dispersion dans l’air, l’eau et le sol, d’une quantité considérable de substances radioactives. C’est le quotidien des habitants de la zone contaminée et de sa périphérie, après la catastrophe, qui intéresse l’auteur. La vie de ces personnes rescapées, meurtries, déplacées. Pour alléger le ton de cette évocation réaliste soigneusement documentée, mais sans pour autant passer sous silence les dangers et conséquences sanitaires, psychologiques et environnementales de cet accident nucléaire, il choisit d‘introduire dans le récit une dimension fantastique, sous la forme de deux créatures empruntées au fameux Dictionnaire des yôkai, bien connu des amoureux de la culture japonaise. Ces esprits plutôt bienveillants du folklore japonais, et qui n’apparaissent qu’à Osamu, guideront les deux enfants dans leur cavale. Bien que terrifiant, Hoshakai lui aussi, l’esprit très miyazakien des émanations radioactives imaginé par Galadon, les protègera à sa manière.
Le scénario final est fluide et bien construit, dans une tension croissante, la plus grande force du récit reposant sur le choix des personnages, principalement le duo sœur-frère, lieu puissant de croisement du réalisme et du rêve. Soudés dans le deuil, ils vivent ensemble mais ressentent différemment la peur et la perspective de l’arrachement à un territoire, une famille décimée, un passé, un ancrage. Les personnages plus secondaires permettent aux auteurs de pointer d’autres points de vue contemporains, comme l’empathie et la vision des différents professionnels et scientifiques intervenant dans les zones dangereuses. Au milieu d’eux, Natsuo, le gardien des animaux, est inspiré du bien réel Naoto Matsumura, qui s’est en effet occupé notamment des autruches rescapées d’un élevage local ! Le fiancé de Sanaé, lui, est rongé par l’angoisse de certains Japonais plus éloignés géographiquement, qui craignent encore une contamination par contact humain - cette même angoisse qui stigmatisa durablement les survivants d’Hiroshima et Nagasaki en leur temps.
Nourri de bandes dessinées, mangas et autres animations, l’auteur ne cache pas son admiration pour des artistes tels que Urazawa ou Miyazaki. Le dessinateur s’est glissé dans cet univers en y ajoutant un aspect plus personnel et classique à la fois. On lui doit un dessin clair, élégant et expressif, des cadrages ajustés, une attention à la vraisemblance des paysages citadins ou ruraux, tout comme aux postures des personnages, un séquençage subtil et dynamique du récit, recourant aux dominantes de couleurs.
Retour à Tomioka est une œuvre profondément humaine et accessible, mélancolique mais évitant le pathos, une interrogation sur les conséquences de la technologie développée par les humains, sur les liens entre le raisonnable, l’entêtement et la résilience, mais aussi une vraie une aventure où l’on s’inquiète jusqu’au bout pour les personnages, où l’on redécouvre que même après une catastrophe, la vie résiste.
Emmanuelle Moreau
Treize grands méchants se confient à nous. Enfin, on leur donne la parole : ils nous expliquent le pourquoi du comment, jusqu’à nous faire douter… Que peut-on reprocher à Dracula, au fond ? Finalement, est-ce Alice ou la Reine de cœur qui est la plus insolente ? Peut-être avait-elle raison, la treizième fée, d’imposer cent ans de sommeil à la belle au bois dormant ? Et le joueur de flûte de Hamelin, a-t-il vraiment kidnappé les enfants du village ou les a-t-il plutôt sauvés ? Voilà une relecture très insolite des contes, qui pourrait même donner envie de se replonger dans les contes originaux !
Le livre est structuré par doubles-pages, une pour chaque grand méchant : à gauche, son témoignage et, à droite, en pleine page, son portrait, qui nous regarde bien en face...
Marie Desplechin réussit ici un exercice de haut vol qui mobilise – et incite à mobiliser – son empathie et rappelle la diversité des points de vue : dans chaque texte, on se met à la place du méchant, on l’écoute et on essaie de le comprendre. Ou comment apprendre l’art de la nuance…
Les textes sont d’une vraie théâtralité : écrits, à l’évidence, pour être lus à voix haute, ils sont d’une fluidité sans égal et d’une belle richesse linguistique.
Et si en plus Sophie Van der Linden signe l’avant-propos du livre… :)
Catherine Bourguignon
Avant que la nuit tombe est un roman beau et nécessaire.
Silvia Vecchini du bout de son écriture ouvre une brèche dans l’altérité. La vraie, celle d’un Autre et de son inquiétante étrangeté.
L’Autre, c’est un jeune garçon, Carlo, sourd et presque aveugle. Main agrippée à la main de la petite sœur, on entre dans son altérité. On avance comme on avance sur une terre sacrée (« je crois que Dieu n’est pas seulement tout là-haut / je crois parfois que c’est Carlo »), sur la pointe des pieds, cœur, yeux et oreilles grandes ouvertes, à l’affut des résonnances, des reflets, avec émerveillement, effroi quelque fois, on y parle la langue du lieu : celle de la poésie et de la métaphore.
Avant que la nuit tombe réussit le pari littéraire de transcrire la perception du monde dans sa multiplicité en jouant sur les variations de langues et ce, dès les premières pages du roman. Les premiers événements y sont racontés avec la vue (on entend l’appel du maitre au chien par un mouvement de laisse), puis avec l’ouïe, et lentement par la voix de la petite sœur, l’auteure glisse en onomatopées et bruits vers les lettres sonores d’une machine à écrire mécanique qui explosent sur la feuille en images et émotions.
Le roman interroge l’écriture des différentes langues que manie la petite sœur, la langue des signes et la poésie toutes deux en affinité avec l’oralité, la langue de la voix des adultes, du monde, de la réalité institutionnelle avec laquelle « il faut faire », et puis celle de l’Amour comme la brèche vers un autre cœur. Et puis il y a la langue braille, celle du toucher, celle qui étouffe de silence et d’obscurité, comment la transcrire ?
Le livre en tant qu’objet, participe au dévoilement du processus de mise en forme du monde par le langage. Des mots blancs sur noir sont autres que noirs sur blanc, un mot écrit des dizaines de fois devient sonore, des mots obliques en pente dessinent une possibilité de pont. Le mot se voit, la phrase s’entend, le monde prend forme.
L’auteure s’abstiendra de donner une voix à Carlo, quelle langue pourrait-elle lui prêter ? Et c’est là peut-être une des plus grandes qualités du livre : la personne handicapée n’est pas celle qui ouvre la brèche. Carlo vit dans son silence, tout simplement. Et toutes tout autour trouvent son entrée à l’instar de la petite sœur qui déploie un monde en caléidoscope. C’est au cœur de la nuit, qu’elle va apprivoiser le toucher, en effleurement « les doigts silencieux et muets ont dit plein de choses (…) transmissions sans le son à forte intensité ». Et à la suite, blanc sur noir, on lira de sublimes pages sur le sentiment amoureux. Autre grand lieu du mystère.
Avant que la nuit tombe n’est pas qu’un projet littéraire poétique et philosophique (et ce serait déjà très beau). L’auteure ne nous épargne ni les douleurs des opérations, ni les doutes, ni l’attente, ni l’incertitude, ni le rejet. Et surtout, Silvia Vecchini clôture son roman sur la figure de l’éducateur spécialisé, ange tombé du ciel, pas un miracle non, une compétence, un métier, un savoir qui s’apprend et se construit. Le projet pour maintenir le lien avec Carlo est de nommer le monde, lui donner du sens, un sens, une direction pour pouvoir y habiter et se déplacer. Donner une langue à Carlo (le braille, mais peu importe laquelle) pour dire.
Le handicap (et le lexique de malheur, d’isolement, d’exclusion qui l’accompagne) n’a rien d’une fatalité. Ce ne sont pas l’obscurité et le silence qui isolent mais la capitulation d’une société à regarder l’altérité dans les yeux. Ce très beau roman n’a peur ni des regards, ni du silence, ni de l’obscurité. Il invente, il cherche à vue. Il montre un monde où le handicap n’est plus nommé en anomalie, en erreur mais variation poétique.
Christine Horman
Cette œuvre est une fascinante plongée dans le royaume des contes de fée. Plus particulièrement dans l’univers de la mer et ses créatures envoûtantes et effrayantes. Vera Brosgol a un grand talent à concevoir le scénario. Elle s’inspire des techniques d’animation pour élaborer ses planches. À la lecture de cette œuvre, on assiste comme à un film d’animation. L’autrice nous confie avoir été gavée de films Disney pendant son enfance.
Dans ce conte anti-Disney : Jane, une héroïne hors des canons de beauté. Plusieurs thématiques sont abordées : la place de la femme dans la société patriarcale, pressions sociales, apparences physiques, manipulation, privations pour correspondre aux standards de beauté etc. Vera Brosgol s’empare des codes des contes de fées et parvient à les subvertir, dans une histoire captivante, qui fait réfléchir. L’autrice interroge en miroir, de nombreuses problématiques contemporaines, même si l’histoire se situe à une autre époque. Notre monde moderne, tout aussi obsédé par l’apparence. L’obsession d’entretenir beauté et jeunesse. « Et nous l’apprenons très jeunes, surtout les filles », dit l’autrice.
L’héroïne, parce qu’elle est une femme, est dépossédée par la loi, de ses biens à la mort des parents. Aucun héritier mâle. Le petit frère disparu dramatiquement. La société la pousse au mariage pour avoir ses droits de succession.
Des stéréotypes remis en question.
Nous sommes, dans cette création, au cœur d’une quête initiatique palpitante.
Des monstres redoutables et des beautés trompeuses.
Le dessin est rond. La palette de couleurs varie selon l’environnement. Matière et jeux de lumières, effets d’ombres accompagnent la progression de l’histoire À plats de couleurs franches.
Les personnages secondaires bien construits et nuancés.
L’autrice va à l’essentiel tout en créant son univers fantastique, peuplé de créatures redoutables.
Une aventure cinématographique époustouflante. Des émotions et des rebondissements.
La conclusion simple et touchante.
Vera Brosgol remercie tous ceux qui l’ont aidé à tirer ce livre, comme une baleine jusqu’au rivage.
Elle ajoute que les livres sont très exigeants et prennent un temps fou !
Aldina Ferreira
EN PRATIQUE
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