Loisirs et culture

Rire face à la mort

Rencontre avec Frédéric Ploussard, auteur de Premier Avril, inspiré de son expérience de papa solo élevant ses deux enfants suite au décès de son épouse

Après Mobylette et Tout Blanc, Frédéric Ploussard publie Premier Avril (Héloïse D’Ormesson), largement inspiré de sa propre expérience : celle d’un papa solo élevant ses deux enfants suite au décès de son épouse, emportée par un cancer fulgurant. Tour de force d’exception, il parvient à nous faire rire malgré la tragédie.

Ce livre, au-delà d’être une magnifique déclaration d’amour, sonne comme un grand coup de gueule. Votre envie de tuer des oncologues vous est-elle passée ?
Frédéric Ploussard :
(Rires) « Oui, j’ai réussi à tourner la page. Sur le coup, je dirais qu’il faut toujours avoir des grands méchants à viser. Ensuite, le temps arrondit les choses. Ce manuscrit, je l'ai écrit l'année qui a suivi la mort de ma femme. Il a été ma manière de continuer à accepter un quotidien injuste et de déposer ma rage. Quand j'ai repris le manuscrit, il y a trois ans, pour en faire une œuvre littéraire, j'ai vu qu'il était vraiment plein de rage. Mais le fait de l'avoir écrit m'a permis de transférer un peu ce sentiment mitigé. Ce sont des moments à passer, à franchir, à affronter. C’est de la résilience au sens vaste. »

Vous dédiez ce livre à vos enfants. L’avez-vous écrit dans l’optique de laisser une trace ?
F. P. :
« L’optique est assez floue au départ. J’écrivais déjà avant ce tragique événement. Je pense que, pour commencer, je l’ai écrit pour moi. Pour traverser toute cette violence, cette injustice, cette douleur. Ensuite, je me suis dit qu’au moins, ce manuscrit, sur cette bataille, ferait outil pour eux. »

Craigniez-vous que votre livre soit mal accueilli à cause de votre humour sur un sujet lourd ?
F. P. :
« Mélanger l’humour à la tristesse la plus pure est ma façon d’écrire. Dans ce roman, c’est encore plus flagrant. Bien sûr, il y a toute une tranche de la population qui, lorsqu’elle lit un livre triste, aime que ce soit triste tout le temps. Celui-là circule entre grandes tristesses et éclats de rire. Mon plaisir premier, c’est l’écriture : jouer avec le mot, le texte, l’histoire. Le premier manuscrit m’a permis de me souvenir du déroulé de la maladie, des actes médicaux qui se sont enchaînés tellement vite. Cela me permet de partager cette temporalité : c’est un enchaînement sans fin, quelque chose qui tourbillonne de manière incroyable. Et puis, c’est du réel vu d’un autre angle : celui du conjoint, d’une infirmière anesthésiste, de l’intérieur de l’hôpital. »

Vous n’avez rien caché du combat que livrait leur mère à vos enfants. C’est grâce à eux que vous êtes resté « dans le droit chemin » ?
F. P. :
« Le droit chemin, je ne sais pas. On a pris la voie ensemble. J’étais leur phare dans la nuit. On était une équipe. On chemine ensemble, on remonte cette vacherie ensemble. Et puis, surtout, on ne va pas uniquement se lamenter. On les a préservés de certaines choses tout de même, ils étaient petits. Les souvenirs ont un peu été balayés, remodelés par l’adolescence. Par exemple, il est arrivé à ma fille de s’attribuer des choses qui appartenaient à sa mère. Là-dessus, le texte aura toujours le versant premier. Il permet de montrer au plus juste ce qu’elle était et comment cela s’est déroulé. »

Ils ont lu le livre ?
F. P. :
« Je les ai incités à le lire, mais pas plus que ça. Cela me paraissait très important qu’ils le fassent parce que je pensais que s’ils ne le lisaient pas, il y avait un risque que le lecteur connaisse des choses sur leur mère qu’ils ignorent. Mais je ne le leur ai pas imposé, il faut pouvoir se préserver. Ils ont commencé, mais il n’y a pas assez de curiosité. Ils ont aujourd’hui 16 et 18 ans, une adolescence qui se déroule bien, c’est le principal. Puis, si mon père m’avait dit ‘Tu dois lire ça’, je lui aurais dit ‘Jamais !’. »

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« Cette douleur qui entre dans le quotidien est bien différente de celle de se coincer un doigt dans une porte. La médecine est d’une violence incroyable. Le patient la sent passer à travers toutes ses cellules. Il faut apprendre à laisser libre aussi »

Avez-vous changé en tant que père depuis la mort de votre femme ?
F. P. :
« Ma femme m’a apporté un côté mature que je n’avais pas. Cela ne m’a pas transformé, mais je m’en suis servi. Le fait qu’elle s‘en aille n’a pas modifié l’équipe. Nous n’avons pas dû trouver un autre équilibre, on s’est simplement recentrés sur nous. Niveau professionnel, j’étais en pleine rupture. L’écriture se mariait bien avec l’élevage de petits enfants : j’avais du temps, j’étais disponible. Et j’avais un autre avantage : je savais cuisiner ! Et puis, j’ai toujours été un père fiable, c’est très important. Quant à mon humour cocasse, je l’ai toujours eu. Il énerve encore de nos jours. »

Comment soulager un·e ami·e qui se trouve dans cette situation ?
F. P. :
« Soulager, je ne sais pas, mais essayer de soutenir, car le moral est essentiel. Il faut espérer. Toujours. La science progresse tous les jours : l’oncologie d’aujourd’hui ne ressemble déjà plus à celle de 2014. C’est une sacrée vacherie, cette maladie. Il faut apprendre à gérer au mieux la douleur. Cette douleur qui entre dans le quotidien est bien différente de celle de se coincer un doigt dans une porte. La médecine est d’une violence incroyable. Le patient la sent passer à travers toutes ses cellules. Il faut apprendre à laisser libre aussi. S’il ne veut voir personne, le respecter. »

Comment on refait sa vie quand on traverse une telle épreuve ?
F. P. :
« C’est compliqué. Quand on est une équipe soudée avec les enfants, on est moins ouvert pour une nouvelle compagne. Mais les enfants grandissent. Et ce livre m’apparaît comme essentiel : il permet à une porte de se refermer et d’en ouvrir d’autres. La vie continue. »