Loisirs et culture
On fait le pari que vous avez vu passer la couverture de Terre ou Lune dans la vitrine de votre librairie préférée, certainement accompagnée d’un commentaire élogieux. Tout ce tapage autour de cette BD est-il mérité ? Oh, que oui ! Et même, plus encore.
Pour être tout à fait transparent, il n’était même pas question de la chroniquer, cette bande dessinée. Au moment de l’acheter, un libraire de confiance décourage même : « Mouais… Je n’ai pas voulu la lire, ça ne m’inspire pas, ça sent un peu le ‘coup marketing’ ». Allez savoir pourquoi, non seulement on se dit parfois qu’il faut impérativement s’intéresser à tel ou tel objet culturel, mais, plus absurde encore, le lire. Une intuition ? Peut-être…
Dès les premières pages, on est embarqué. Plusieurs références s’imposent directement. Des inspirations de vieux gamins nés en 80 qui, par bonheur, ont passé l’épreuve du temps. On pense d’abord à l’univers pérenne et délicat de Miyazaki, papa de Totoro, Ponyo et récemment Le Garçon et le Héron. On pense aussi à celui de Ōtomo, papa de Akira et de Steamboy, dont la saveur postapocalyptique est la racine de la narration. Nous retrouvons la grâce des dessins de Moebius également et, même si rien de tangible ne nous y renvoie, il subsiste comme une teinte du Petit Prince de Saint-Exupéry, jamais loin.
Ne lisez pas, imaginez
Permettez qu’on ne vous raconte pas l’histoire. Parce qu’on trouverait regrettable de révéler quoi que ce soit de ce qui mêle, avec brio et grâce, à la fois une tragédie familiale pleine de subtilité, mâtinée d’un univers que l’on découvre petit à petit. Jade Khoo, autrice virtuose qui signe seulement son deuxième livre, nous guide sans nous tenir la main. Comme si elle nous invitait à suivre son histoire sans nous expliquer de façon didactique ce que l’on explore.
Regardez, prenez et surtout… imaginez. Terre ou Lune ne se lit pas. Terre ou Lune se déploie. Cette quête identitaire de 300 pages résonne comme une métaphore de la difficulté à s’intégrer ou à se réintégrer à son passé. Sur fond de nostalgie idéalisée, de catastrophe environnementale, d’ornithologie, de bande d’enfants devenus ados, l’œuvre aborde avec finesse les thèmes du lourd destin familial, de la culpabilité et de la résilience. Le jeune héros, Othello, porte le poids d’une faute dont il n’est pas réellement coupable et sera embarrassé de questionnement moral durant tout le récit.
Toute l’agitation de l’époque
Comme dans son premier opus, Zoc, Jade Khoo nous livre une sorte de fable au service de cette problématique universelle : celle de la place que l’on occupe dans le monde. Ici, c’est en écho à une crise environnementale que les habitant·es de la planète Terre, tout comme celles et ceux de la Lune, ne parviennent pas à penser avec suffisamment d’humanité et de hauteur.
D’où l’importance de mettre ce livre entre les mains des ados. Parce que tout ce qui y est abordé entre en résonance avec toutes les grandes agitations de l’époque. Grandir dans un monde qui pousse de travers. Dépasser les épreuves. Ce qui encombre. Comprendre l’amitié. Lire le monde adulte. Changer les choses.
Vous comprendrez que Terre ou Lune ne pouvait pas mieux tomber. Et vous comprendrez aussi qu’on attende les 300 prochaines pages qui constitueront le tome 2 avec une impatience qui dépasse les étoiles pour atteindre la Lune.
- Terre ou Lune, Jade Khoo (Morgen)
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