Développement de l'enfant
Partir avec un bébé ou un enfant de moins de 6 ans pour plusieurs semaines, voire plusieurs mois ? Entre les siestes, les bagages et les besoins des tout-petits, nombreux sont ceux qui préfèrent attendre que les enfants grandissent avant de prendre la route. Pourtant, certaines familles font le choix inverse.
Une année en Guadeloupe, deux mois et demi à vélo jusqu'en Corse ou quatre mois à travers l'Europe en train, bateau et bicyclette : des parents ont décidé de voyager avec leurs jeunes enfants, non malgré leur âge, mais parfois précisément à cause de celui-ci. Tous racontent qu'avec de jeunes enfants, le voyage ne disparaît pas. Il se transforme. Pour Mathilde et François, tous deux engagé·es dans des professions hospitalières prenantes, le projet de voyager en famille naît d'une envie simple : ralentir.
« Se retrouver à quatre, c'était notre motivation de voyage. À deux conditions : partir loin et pour plusieurs mois pour ne pas être tentés par les distractions du quotidien et les charges professionnelles, explique Mathilde, alors jeune maman de Violette, 2 ans, et Noé, 4 ans. En dessous d'un mois, on reste dans des vacances. Il faut plusieurs semaines pour se déconnecter vraiment, ralentir et s'imprégner d'une culture. »
La famille s'envole donc pour dix mois en Guadeloupe, choisie pour le soleil et le français parlé. La vie créole est douce et se conjugue parfaitement au rythme des petits. « Là-bas, les familles se retrouvent sur la plage en fin de journée. Le soleil se couche tôt sous les tropiques, nous amenant à souper tôt et à nous coucher tôt. Tout semblait naturellement adapté au rythme des enfants ».
Enfants, aimants à sympathie !
Quelques années plus tard, ils repartent, cette fois en Indonésie, avec quatre enfants durant deux mois. « Les enfants ont été un vrai atout dans la rencontre des autres. Nous avons été invités dans un foyer pour des fêtes religieuses. Ils ont été plongés dans les rites locaux, avec costumes traditionnels et repas typiques qu'ils ont osé goûter », détaille Mathilde.
Claire et Pierre en ont aussi fait l'expérience en rejoignant l'été dernier la Grèce en train et en bateau pour revenir à vélo avec leurs filles de 3 et 5 ans, Louve et Adèle. Pour dormir en bivouac ou chez l'habitant·e durant quatre mois, la famille passe parfois par deux applications : Warm Showers et Welcome to my Garden. Mais la débrouillardise reste de mise la plupart du temps. Ils plantent leur tente sur des plaines de jeux, dans le jardin d'églises, là où l'eau est disponible, ou sur des criques paradisiaques...
Là, la présence de leurs deux filles leur ouvre des portes ! Dans les Balkans, où peu de familles voyagent à vélo avec de jeunes enfants, « la rumeur de notre présence nous précédait. On venait nous rencontrer : ‘Ah, c'est vous, la famille à vélo !’ », lance Pierre. Et le capital sympathie des enfants de fonctionner ! « Les habitants nous accueillent plus facilement : une chambre pour dormir ou un accès aux sanitaires. Les enfants créent facilement le lien social avec les inconnus, mais il faut bien reconnaître qu'après trois mois de voyage, notre aînée ressentait le besoin de jouer avec des enfants parlant français... »
Voyage et enfant : « pas de compromis »
Avec 40 à 70 kilomètres par jour, la tribu a cumulé 4 600 bornes et 40 000 m de dénivelé dans les pédales, avec un vélo électrique pour tirer une remorque et un musculaire pour tirer un « follow-me », l'attelage tandem à tracter. « Ce grand voyage avec notre famille, on en rêvait avant même de devenir parents, raconte Claire. En couple, on a baroudé en Amérique latine, où l'on croisait des familles inspirantes. On souhaitait des enfants, mais sans compromis pour partir en grand voyage ».
Une solution s'est vite imposée pour allier ces deux envies : le vélo. « Pour voir un maximum de paysages, rester en plein air, tout en tirant nos charges, bagages comme enfants. On est moins libre en marchant. Le vélo a un effet apaisant sur nos filles... Et elles y font leurs siestes au besoin ! ». Longeant la mer Adriatique à vélo, la famille en prend plein la vue. « On a parcouru avec nos filles des décors sublimes. Des plages. Des montagnes. Des lacs. En pédalant, on discute avec elles. On est amené à verbaliser notre émerveillement, qui est partagé et prend encore plus de valeur », analyse Claire.
« Vivre avec peu est parfois déconcertant. Cela rappelle aussi à quel point nous avons besoin de peu pour être bien » - Nathalie
Cet émerveillement face au présent, Nathalie et Laurent l'ont aussi embrassé lors d'un périple de deux mois et demi à vélo au départ de Namur vers la Corse, en passant par le Luxembourg, l'Allemagne, la Suisse et l'Italie. Dans leur équipage : Leïla, 3 ans, et Timéo, 5 ans. « Nous avons été bluffés de voir à quel point les enfants profitaient de l'instant présent, précise Nathalie. Nous avions emporté très peu de jouets. Sur la route, tout est à expérimenter : une flaque d'eau, un mandala de feuilles, une construction de cailloux suffisaient à les occuper. Pour les histoires, on profite de boîtes à livres sur la route. Et Laurent s'est découvert un talent de conteur ! ».
La tente-refuge
Voyager longtemps avec de jeunes enfants oblige à simplifier. On emporte moins, on consomme moins, on planifie moins. « Vivre avec peu est parfois déconcertant, reconnaît Nathalie. Cela rappelle aussi à quel point nous avons besoin de peu pour être bien. Finalement, le matériel indispensable à prendre reste des vêtements quatre saisons ».
« Recréer des repères et des rituels s'est vite imposé dans notre organisation », explique Claire. Notre aînée a mis trois ou quatre semaines à trouver ses marques. Pour Louve et Adèle, la tente est devenue leur espace sécurisant. On l'a appelée ‘notre maison’ ». Et chaque jour, des petites tâches impliquent les enfants dans le voyage. Comme gonfler les oreillers. Ramasser du petit bois pour le feu ou inscrire chaque jour leurs souvenirs sur l’application Polarsteps pour créer une carte interactive avec les étapes. Celle-ci est partagée en temps réel avec les proches resté·es en Belgique.
Ensemble, vraiment ensemble
Ces voyages au long cours plongent les familles dans une proximité permanente. « On vit ensemble 24 heures sur 24, et on est plus disponibles les uns pour les autres, raconte Nathalie. À la maison, nous sommes sollicités par le travail, les tâches ménagères ou les contraintes du quotidien. En voyage, la charge mentale est allégée ».
Et cette proximité peut être intense. « On dort ensemble, on pédale ensemble... Même si on vit en extérieur, il n'y a pas vraiment d'échappatoire, confie Claire. Le manque de sommeil ou la fatigue physique induits par les conditions de voyage peuvent nous rendre à fleur de peau. À certains moments, il peut être bon de s'aménager un temps de pause pour soi, pour être seul ou juste pour le couple, en trouvant par exemple un relais, comme la visite de grands-parents ».
Mais cette proximité crée aussi une forme de solidarité. « Dans les joies comme dans les galères du voyage, on vit des choses qui nous soudent, ajoute Mathilde, qui se souvient d'une panne de voiture, suivie d'un embrasement spectaculaire en Guadeloupe. On se débrouille ensemble pour trouver une solution ! On vit les choses intensément. On mord sur notre chique. Avec des souvenirs épiques ».
Ces trois familles n'ont pas seulement accumulé des kilomètres. Elles ont construit une histoire commune, qui continue sans doute de les accompagner bien après le retour.
3 QUESTIONS À…
Marie-Sophie Thiry, pédopsychologue clinicienne et adepte de longs voyages
Quels sont les bénéfices du voyage pour un enfant de moins de 6 ans ?
« Le voyage est une formidable école de la découverte. Tout est nouveau : les paysages, les odeurs, les langues, les habitudes… L'enfant apprend en observant, en expérimentant et en s'adaptant. Cette nouveauté stimule la plasticité cérébrale, particulièrement importante durant la petite enfance. Ces expériences variées, lorsqu'elles sont adaptées à son rythme et vécues dans un cadre sécurisant, favorisent progressivement sa flexibilité cognitive. Il apprend qu'il existe différentes façons de vivre, de communiquer ou de résoudre un problème. »
Que se passe-t-il dans son développement ?
« Face à un environnement inconnu, l'enfant mobilise de nombreuses compétences : observer, s'orienter, patienter, faire des choix, comprendre de nouveaux codes sociaux… Toutes ces petites expériences renforcent progressivement ses capacités d'attention, de réflexion, d'adaptation et sa tolérance à l'imprévu. Mais il ne faut pas confondre stimulation et surstimulation. Pour explorer sereinement, un jeune enfant a besoin de repères stables. Des rituels simples, comme l'histoire du soir ou un petit jeu où chacun partage son top, son flop et sa fierté de la journée, lui offrent une base de sécurité. Lorsque les parents abordent eux-mêmes l'inconnu avec curiosité et suffisamment de sérénité, ils offrent à leur enfant un modèle rassurant d'exploration. »
Le voyage renforce-t-il aussi les liens familiaux ?
« Pas automatiquement. Ce qui compte, ce n'est pas tant le temps passé ensemble que la qualité de la présence. Un voyage crée toutefois des souvenirs communs très forts, qui nourrissent le sentiment d'appartenance familiale. »
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