Guerre en Ukraine : comment en parler aux enfants ?

Impossible d’y échapper. Depuis plusieurs jours, les images de la guerre en Ukraine s’imposent aux yeux des enfants. Unes des magazines, télévisions, internet… Ce conflit aux portes de l’Union européenne choque et remue les familles. Les adultes comme les enfants. Car croire qu’on préservera les enfants des images ou des mots liés à cette guerre est un leurre. La cour de récréation est toujours une caisse de résonnance pour ce genre d’actu. Et les enfants ont l’art de sentir ces choses qui tracassent papa et maman. Dès lors comment réagir lorsque les enfants en parlent ?

Guerre en Ukraine : comment en parler aux enfants ?

► L'importance de l'âge

Dans cette mission d’information parentale, l’âge des enfants est l’élément majeur à prendre en compte. C’est évident, mais toujours bon à rappeler. La perception, la réflexion, les besoins d’un·e petit·e 5 ans ne sont pas les mêmes qu’un enfant de 9 ans. Tout sera une question de curseur. Plus l’enfant est âgé, plus les explications seront précises. Plus l’enfant est petit, plus il s’agira de le réconforter, de le rassurer à travers la présence protectrice de papa et maman.

Prenons un enfant de 4 ans, dans une carte blanche consacrée au sujet et publiée dans La Libre Belgique, le pédo-psychiatre Jean-Yves Hayez (voir ci-dessous) conclut ainsi : « Des méchants ont attaqué un pays très loin d’ici. Ils ne vont pas venir chez nous. Nous allons les gronder très fort parce qu’ils ne peuvent pas, c’est mal ! Papa et maman (excusez-moi d’être un peu traditionnel…) vont toujours rester près de toi, et te protéger ». « Si j’avais 4 ans, ajoute le pédopsy, il me semble que semblable échange m’aiderait à passer une nuit tranquille ! ».

► Informer en rassurant

Voilà le message à 4 ans. À 7-8 ans, le propos sera déjà plus étayé. On mettra des mots plus précis sur les choses. On y parlera de Russes, d’Ukrainiens avec des mots justes, simples, objectifs. Important, gare au prérequis d’adulte ! Pour l’enfant, tout ça c’est neuf. Il doit appréhender un petit bout de réalité sans avoir toute la connaissance, même lacunaire, des parents. Donc expliquer les faits clairement, avec précision, mais en utilisant un vocabulaire adapté. 

Ça, c’est pour le côté pédagogique. Le volet « rassurant », lui, devra toujours être présent si l’enfant exprime des craintes. Tout l’enjeu est là, doser, mettre à hauteur d’enfant, sans tomber dans l’excès de détails en ayant toujours en tête que si l’enfant demande des explications sur le sujet, c’est que, peut-être, il nourrit des craintes. Il ne faut donc pas hésiter à lui tendre la perche. « Tiens, et toi, comment tu ressens cela ? À quoi tu penses quand on parle de cette guerre ? ».

En résumé, il s’agit de mettre l’info à la portée des enfants. Avec, évidemment, une mission supplémentaire et nécessaire pour le parent, celle de rassurer.

► Les questions de l’enfant

Dans le processus, un autre point essentiel : être à l’écoute des enfants. C’est même un point préliminaire. C’est nécessaire pour identifier clairement ses besoins, sa compréhension des choses, son niveau de connaissance. Il faut les laisser parler, exprimer ce qu’ils ressentent. Et puis préciser, recadrer, apporter les éléments d’informations qui permettent de mieux cerner le problème et donc, au final, d’être plus sécurisé.

Dans un précédent article consacré à l’invasion du Capitole américain en 2020, la psychologue Mireille Pauluis nous livrait une des clés importantes pour parler efficacement d’une crise à ses enfants. « Il faut s’intéresser aux théories développées par les enfants. Si celles-ci sont complètement farfelues et pas adéquates, si ces théories suscitent de l’angoisse, il faut aider les enfants à évoluer vers autre chose. Il faut gérer cette anxiété ». Nous ajoutions à l’époque que plus les enfants sont grands, plus il s’agit de faire preuve de pédagogie en rendant l’info accessible.  

Ce genre de conflit peut aussi être l’occasion pour les parents de se replonger dans leurs cours d’histoire et de géographie. Pour bien expliquer, il faut comprendre. Logique. Ce travail, il n’est pas nécessaire de le faire tout seul. Bien au contraire. Avec son petit de 8 ans, il n’est pas inutile de consulter une carte géographique pour identifier, par exemple dans le cas présent, les frontières de l’Ukraine, celles de la Russie. Situer la Belgique par rapport à tout ça. Dans cette approche, ne pas hésiter à utiliser des supports pensés pour les enfants. Ainsi les Niouzz sur la RTBF ont réalisé une séquence à ce propos et le Journal des Enfants propose un article en ligne sur le sujet.

T. D.

CARTE BLANCHE

Nos tout-petits et la guerre

par Jean-Yves Hayez

En exergue de ce texte, je désire exprimer mon sentiment d’horreur et ma profonde tristesse à propos de la violence qui se déchaîne en Ukraine. Une fois encore, la loi du plus fort va très probablement s’imposer pendant un certain temps. Puisse cette douleur nous encourager à défendre patiemment nos valeurs de fraternité et de démocratie. Elles finiront par l’emporter !

Mes propos concernent centralement les enfants jusqu’à 6 ans, mais l’on peut s’en inspirer pour leurs aînés, notamment les plus sensibles et les plus introvertis.

Dès 3 ans, les tout-petits « attrapent au vol » et mémorisent des expressions verbales inhabituelles dites par leurs proches, surtout si elles sont chargées d’émotions, comme l’angoisse, la tristesse ou la colère :  « Ça y est, c’est la guerre… Des gens comme nous, c’est terrible… Et tu as vu les petits enfants dans le métro? Poutine est fou… Pourvu que ça n’arrive pas chez nous ! ». Et autant, dans une certaine mesure, pour les images de la TV.

Ils se pénètrent de ces termes et de l’émotion des adultes, d’abord sans y comprendre grand-chose, leur imagination palliant à leur ignorance, souvent de façon noire : « Poutine, ne serait-ce pas de la mauvaise grenadine ? Et les réfugiés, des tas de chats agressifs qui se cachent dans les recoins de la maison, comme Minou s’y réfugie parfois ? Et n’y a-t-il pas des gros camions menaçants sur le chemin de l’école, comme j’ai vu dans une ville à la TV ? ».

En grandissant, leurs connaissances concrètes, factuelles s’enrichissent et ils savent ce qu’est la guerre, mais ils ont encore mille questions secrètes sur ses enjeux et ses liens possibles avec eu : « J’ai peur que vous soyez plus là ; j’ai peur des tanks sur les pistes de ski », finit par dire un petit garçon de 5 ans, interrogé par ses parents suite à des cauchemars tout récents…  

Pourtant, spontanément,  ils gardent secrètes leurs idées et opinions les plus « sérieuses », les plus personnelles. Pourquoi ? Parce que, ils le savent d’intuition, le statut social des tout-petits, c’est de se taire à propos des choses sérieuses, censées ne pas les intéresser. S’ils ouvrent la bouche, on ne les écoute pas, on leur dit plus ou moins gentiment qu’ils sont trop petits ou l’on se moque d’eux. D’autres ont peur de faire de la peine à leurs parents avec leurs questions. Les plus jeunes ont même peur que leur pensée soit magique, c’est-à-dire qu’ils provoquent l’occurrence concrète d’un événement redouté du seul fait d’en parler.                 

Pour beaucoup, c’est donc le long silence sur toutes ces idées qui les préoccupent et, sauf occurrence de vrais drames, le temps qui passe, avec ses nouvelles sources d’information, finit par éclaircir et dégonfler ces nœuds d’angoisse. Peut-être pourrions-nous néanmoins les débarrasser plus rapidement de ces inutiles fardeaux !     
Les plus sensibles, eux, montrent qu’ils sont envahis par des angoisses nouvelles : difficultés d’endormissement, cauchemars, résurgence de l’angoisse de séparation, refus sociaux inattendus, nervosité et irritabilité à la maison, etc.

Quelques-uns exorcisent leurs angoisses par des dessins et des histoires de mort ou par des jeux guerriers à la récré. Il est même important pour leur développement qu’ils s’y identifient en alternance aux « bons » et aux « méchants ».

À l’instar d’une partie des familles et des écoles qui s’y emploient déjà très bien,  comment accompagner au mieux ces soucis souvent secrets des tout-petits ? L’essentiel, c’est d’accepter qu’ils existent chez beaucoup ! Et donc nous pouvons d’abord veiller à leur épargner la confrontation à ces mots et images inquiétantes qui ne les impliquent en rien, surtout si celle-ci est inattendue, non commentée et répétitive - c’est la répétition du quasi-identique qui finit par faire effraction en eux !- Et donc, attention aux images de la TV, à notre langage quand ils sont censés jouer à côté, et même à l’ambiance de vie quotidienne, positive ou insécurisée, que nous véhiculons pour le moment ! 

Mais c’est comme pour le corona : malgré nos précautions, il est inévitable que, ici et là, des graines de mots, d’images et d’émotions inquiétantes pénètrent leur espace psychique. Gardons donc les yeux et les oreilles bien ouverts ! Les plus audacieux en diront peut-être quelque chose, directement à nous, en parlant entre eux ou dans leurs jeux, évoquant plus qu’à l’accoutumée des batailles, la mort, la disparition. « C’est moi Poutine…Tu es mort, je t’ai tué…Son papa, il est à la guerre…On se cache sous la table, c’est à cause des bombes ». Signes à saisir au vol pour entamer le dialogue !

Pour la majorité, celle des silencieux, nous pouvons amorcer la pompe à un moment de la vie familiale estimé intéressant, qui sera bien limité dans le temps : «Qui a entendu le mot guerre ? Ukraine ? Qui sait ce que cela veut dire ? ». Pour les moins évolués verbalement, on peut même imaginer que papa et maman se parlent à table à leur intention mais sans s’adresser directement à eux, en se limitant à quelques mots simples !

Lorsque les tout-petits sont encouragés à parler et sont écoutés avec patience et bienveillance, nous serons souvent stupéfaits et même émerveillés de découvrir ce qu’ils savent déjà, pensent et imaginent à tort ou à raison sur des sujets graves !

C’est d’un dialogue dont ils ont besoin, et pas d’une séance d’information ! Nous sommes invités à les écouter patiemment, en allant à leur rythme, en les aidant à déployer leur point de vue subjectif, et en réfrénant ce maudit réflexe qui veut critiquer tout de suite, rectifier les erreurs de connaissance, protéger et consoler à toute allure et à tout prix, en étouffant du même coup la poursuite de leur expression verbale.

Après, quand ils nous auront bien fait comprendre leur vision de la guerre, avec les sentiments et les questions qu’elle entraîne, il est encore temps de partager avec eux des éléments de notre savoir et quelques émotions et questions que nous vivons, nous aussi. Nous pouvons également rectifier en douce certaines erreurs ou fausses croyances qui les habitent, quand elles leur font du tort, sans les assommer pour autant de la toute-puissance de notre savoir.

Si Louise a peur que des méchants soldats attaquent la maison familiale, qu’elle explique d’abord de quoi il s’agit pour elle : prenons-la au sérieux et assurons-la que bien d’autres enfants (et quelques adultes ?) ont aussi ce genre de peur! Et puis, nous nous devons d’ajouter avec assurance qu’il n’en sera rien et que nous resterons bien là, près d’elle, pour la protéger des dangers !   

Certains qu’il n’en sera rien ? Le petit enfant doit pouvoir s’appuyer sur un savoir authentique mais simplifié, à la mesure de ses capacités cognitives et émotionnelles. Une discussion plus élaborée, qui évoquerait de faibles probabilités inquiétantes sème la confusion en lui, voire l’amène à s’accrocher mentalement à l’inquiétant-improbable. Lui épargner quelque temps cette part de discussion, ce n’est pas lui mentir, mais le respecter !
Lors de la crise du corona, j’ai rencontré trop de petits enfants confus, agités et hyperangoissés parce que surinformés : trop de détails, trop d’abstractions, trop de probabilités autour des risques variables, qu’ils étaient incapables de hiérarchiser avec sérénité !

Alors, oui à la simplification. Oui à la parole rassurante qui ne prend pas en compte des probabilités trop faibles pendant un temps indéterminé. Non, je ne suis pas certain à 100% que la guerre n’arrivera jamais chez nous. Mais à l’heure actuelle, je rêve de construire avec les petits un savoir commun assez bef que je résumerais comme suit : « Des méchants ont attaqué un pays très loin d’ici. Nous allons les gronder très fort parce qu’ils ne peuvent pas, c’est mal. Papa et maman (excusez-moi d’être un peu traditionnel…) sont  là, près de toi et ils resteront avec toi pour te protéger »

Si j’avais 4 ans, il me semble que semblable échange m’aiderait à passer une nuit tranquille !