16/18 ans

Jeune et engagé·e, comment l’accompagner ?

Parfois, pour les jeunes, il y a à la fois peu d’opportunités pour s’engager et un million de raisons d’être en colère et de vouloir lutter contre une société qui ne leur plaît pas. Comment accompagner au mieux les jeunes dans leurs combats ? Réponses - dont certaines peuvent aussi s’appliquer à nous, les parents - avec Fabienne Glowacz, psychologue clinicienne et professeure à l'ULiège.

Jeune et engagé·e, comment l’accompagner ?

Fabienne Glowacz : « D’abord, différencions le combat de l’engagement. Combattre, c’est une dynamique très active où il y a une cause précise et un fond d’opposition. Un engagement, il n’y a pas nécessairement une cible à combattre. On s'engage dans un projet. Par exemple, participer à un mouvement de jeunesse comme les Scouts ou le Patro, aider à un petit déjeuner Oxfam. L’engagement n’est pas forcément du militantisme, ça se passe à une petite échelle. Ce qui importe, c’est que le jeune se sente acteur et en lien avec d’autres ».

Ça veut dire qu’on le soutient dans sa démarche ?
F. G. :
« Bien sûr. Un jeune sur deux est prêt à s’engager. Mais il faut trouver l’offre. Il y en a qui sont éminemment porteuses et positives, d’autres moins. Avec ce que l’on vit, j’aurais tendance à soutenir les jeunes qui veulent se lancer dans des actions de soutien et d’aide aux autres jeunes, qui permettent de voir les effets positifs. Par exemple, l’aide dans le cadre scolaire, c’est valorisant. Plus globalement, les actions de solidarité peuvent aussi mener à une concrétisation visible ».

Pourquoi cet engagement est-il positif pour un·e ado ?
F. G. :
« D’une part, l’engagement a des vertus de socialisation, il permet de se sentir appartenir à un certain groupe. Cela participe à la construction de son identité. L'ado a besoin de voir qu’il est acteur dans une société, qu’il a un pouvoir de changement, car cela peut ouvrir des perspectives. Il se sent valorisé, (re)crée des liens. Mais surtout, cela donne du sens à son existence, à la vie. Et trouver du sens contribue à une bonne santé tant mentale que physique. D'autre part, l'engagement amène l'action. Action qui peut vraiment prendre des intensités, des mesures et des lieux différents ».

Quand l’ado vit son combat intensément, celui-ci peut aussi mener à la désillusion. On l’a vu après la COP26, énormément de jeunes militant·e·s sont revenu·e·s déçu·e·s face aux décisions (non) prises.
F. G. :
« Avec quelqu’un·e qui serait envahi·e de visions négatives, on peut essayer de faire le lien avec certains moments de l’Histoire, d’autres grandes crises qui ont donné lieu ensuite à des avancées majeures. On peut se demander ‘Comment comprendre qu'un futur est quand même possible ?’. Les questions sont très pragmatiques et existentielles. Pour arriver à la question finale : ‘Comment, moi, je peux mettre mon grain de sable là-dedans ?’. Et là, il y a un beau débat à avoir.
On peut aussi apprendre à son ado à mettre d’autres paires de lunettes, qu’il ou elle se dise ‘Dans l’instant présent, comment puis-je m’émerveiller ?’. C’est recentrer le jeune sur ce qu'on peut vivre ensemble et dans le présent. Sur les plaisirs que donne la vie malgré ce marasme covid et climatique. Provoquer ces partages de plaisir en famille, avec les copains et copines autour d'un jeu, un fou-rire, une belle lumière, une jolie photo…
C’est vrai que le monde qui leur est donné ne vend pas du rêve. C’est là que le parent peut guider, pour autant que lui-même soit suffisamment en forme pour le faire. Si c’est le cas, il peut enseigner cette lecture et ce, depuis le plus bas âge.
Un truc pour les parents aussi : verbaliser les émotions positives. Je crois qu'on a une culture où on verbalise le ras-le-bol, le désespoir, la tristesse, le stress, etc. Et qu'on identifie et extériorise moins les émotions positives. Ce sont des détails, mais si, tous les jours, on fait remarquer quelque chose de chouette, ça peut faire du bien ».

Ce côté « on ne montre que le positif » est présent sur les réseaux sociaux. Qui devient même parfois une dictature du bonheur, quitte à mettre des filtres comme on mettrait du maquillage sur un visage triste.
F. G. :
« C'est le plaisir ressenti qui importe, la joie plutôt que la contemplation. Le ressenti plutôt que le construit. Quand on pense à une joie ressentie, qu’on se la représente et qu’on la verbalise, cela intensifie le bien que ça fait. Cela donne sens et construit ce que l’on a vécu. C’est pour cela que la verbalisation est importante ».

Aujourd’hui, énormément de luttes se passent sur les réseaux sociaux, avec de nombreux comptes militants dont les hashtags sont utilisés par les jeunes. Exemple avec #balancetonbar dernièrement : 28 500 abonnés et des centaines de jeunes dans les rues de Bruxelles il y a quelques semaines. Est-ce qu’il s’agit d’un espace d’engagement que les jeunes ont retrouvé ?
F. G. :
« C’est très bien que la parole se soit libérée, que des injustices soient dénoncées. Mais, pour moi, il faut être prudent·e. Il peut y avoir une saturation. Ces mouvements peuvent aussi avoir des effets négatifs comme un sentiment d’insécurité dans les villes, dans l'espace public. C’est toujours bien de balancer, mais après il faut relancer. L’insécurité n'est jamais quelque chose de porteur s’il n’y a rien qui suit derrière. Elle amène le repli sur soi, la crainte de l'autre, le besoin de se faire protéger par certain·e·s, donc le retour à des rapports inégalitaires. C'est donc important de donner un espace de réflexion, d'action et un accompagnement ».

« Sans pour autant prendre la position du psy, le parent peut s'intéresser aux phénomènes, aux différentes productions diffusées sur les réseaux sociaux »

Le politique a son rôle à jouer, mais comment peut-on aussi agir en tant que parent ?
F. G. :
« Sans pour autant prendre la position du psy, le parent peut s'intéresser aux phénomènes, aux différentes productions diffusées sur les réseaux sociaux. Pour faire émerger des questions chez le jeune, l'aider à y répondre, voir quel impact ça a eu sur lui, sur elle, par rapport à son anxiété, à ce que ça génère à son sentiment de sécurité. ‘En as-tu discuté avec d'autres ami·e·s ? Comment se positionnent-ils/elles ?’. Créer cet espace de discussion est le meilleur moyen pour permettre aux jeunes de se former une idée ».

Il y a aussi les algorithmes qui peuvent enfermer des personnes, parents compris, dans une certaine bulle de pensées.
F. G. :
« Tout à fait. La personne ne va pas en avoir conscience. L’individu va être pris dans une ‘mono-pensée’, un clivage aussi très simplifiant du monde, de la cause. Cela mène à des extrémismes ou des positions très radicales. Et donc c'est toujours un tiers - le parent, le grand frère, un membre de la famille, l'école - qui va amener un espace à penser, à nuancer, à ajouter de l'information pour mieux comprendre et proposer d'autres possibilités ».

Si on voit que l’ado part sur des causes qui ne sont absolument pas en accord avec ses propres valeurs ou celles de la famille ?
F. G. :
« On essaie de comprendre ce qui l'a mené à s'engager. Parce qu’à cet âge, il y a un processus d'autonomisation. S’agit-il de s’éloigner des valeurs familiales pour y revenir par la suite ? Est-ce que c'est le désespoir qui pousse à aller vers une cause qui ne serait pas la plus indiquée ? Il existe des processus de radicalisation extrémiste qui surfent sur les questionnements du jeune ou sur sa perte de sens. Ils peuvent l’amener à se raccrocher à des discours extrêmes et, de la sorte, à s'affilier à des groupes qui vont valoriser la violence. 
S'y opposer fermement ? Souvent, ça ne fait que renforcer le positionnement de l’ado. Donc, de nouveau, l’enjeu est d’amener à éclairer les zones grises qui ne sont pas vues par le jeune via des informations, des partages. Cela va l’équiper pour comprendre les enjeux ». 

Il y a aussi des combats qu’on estime justes, mais qu'on ne défend pas, comme l’écologie. Si la famille a décidé de prendre l'avion pour aller en vacances et que le jeune dit non, comment fait-on ?
F. G. :
« Déjà, reconnaître la cohérence des arguments du jeune. C’est la première fois que les aînés, les parents pourraient dire aux enfants : ‘Ne faites pas comme nous. Vous avez raison, vous, nouvelle génération, de prendre conscience de ce que nous n’avons pas pu voir’. Mais si les parents ont décidé de faire ce voyage, ils peuvent expliquer pourquoi quand même l’avion. S’il s’agit de l’aboutissement d’un projet familial, par exemple. Montrer qu’il y a quelque chose à y gagner en découvrant un nouveau pays et sa culture. Et se dire que c’est quelque chose qu’on ne fera plus aussi souvent à l’avenir.
De nouveau, c'est amener à ce que le jeune comprenne la position du parent et inversement. Ils peuvent ne pas être d’accord, mais il peut y avoir un compromis. Le plus important est d’être attentif, attentive à ce que la situation n’amène pas à la rupture. L’exclusion est toujours nocive, car elle génère de la colère, de l’insatisfaction, le sentiment d’être abandonné. Mieux vaut éviter cela et se dire plutôt ‘Réfléchissons ensemble’ ».

Propos recueillis par Marie-Laure Mathot

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