Vie de parent

Les familles séparées…
seules contre tous

Nous quittons la famille dite classique sans pour autant quitter la zone explosive. Nous nous intéressons aux fratries dont les parents sont séparés. Comme si tout était d’une simplicité sans nom, voilà que s’ajoutent une grosse louche de culpabilité, une pincée de nouveauté et un soupçon d’imbroglio juridique. Le long fleuve tranquille déborde de la casserole à force de remugles, le jeu des 7 familles s’éparpille partout sur une table scindée en deux… Et vous savez quoi ? En dépit de tout cela, ça fonctionne quand même !

Les familles séparées… seules contre tous

L’aîné soigne les plaies

Victor, 34 ans :
« J’ai découvert l’homosexualité de mon père »

Au moment d’une séparation, le parent pense souvent que l’enfant aîné est plus capable de comprendre et d’assumer les situations. Celui-ci prend souvent tout dans la figure. Victor raconte son histoire très particulière. « Mon père est parti avec un autre homme. Et vous avez beau être le plus ouvert d’esprit, enfant, ça ne passe pas. À l’époque, c’était sujet à moqueries. D’autant que j’habitais un petit village où l’homosexualité était synonyme de perversion. Le plus dur, c’est que c’est moi qui l’ai découvert. J’ai tout gardé pour protéger ma mère, mes sœurs, jusqu’à ce qu’il nous quitte. Parfois, je me disais que je l’avais inventé. J’en ai voulu à mon père. Je suis même allé jusqu’à me dire qu’il était malade. En fait, ce qui m’a sauvé, c’est de voir à quel point il est devenu heureux. Son bonheur est devenu communicatif. Il nous a aidés, ma mère, mes sœurs et moi, à affronter toute la mesquinerie de l’époque. Il prenait le temps d’expliquer aux copains qui se moquaient de nous, aux voisins qui ne nous adressaient plus la parole. Il ne nous a pas abandonnés, il nous a portés. Et à travers sa clarté, il a fait évoluer les mentalités. Ce que j’ai retenu de tout ça, c’est qu’il ne faut rien garder pour soi et s’appuyer les uns sur les autres, car une famille ne meurt jamais. »

Jeanne, 14 ans :
« Le centre d’un monde morcelé »

On reste chez les aînés avec Jeanne, qui assume la fonction de centre de la famille. Elle maintient le navire familial à flot quand il y a de la tempête. Un rôle pas facile à assumer à son âge. À bord ? Des parents divorcés qui ne s’entendent pas vraiment et des petits frères beaucoup plus jeunes. « Papa et maman s’appuient un peu trop sur moi, je trouve. Ils me racontent presque tout de leur vie, même des trucs dont je ne veux pas entendre parler, genre leur nouvelle vie amoureuse. Je sais que je suis assez mature pour mon âge, mais j’ai trop souvent l’impression que je suis leur copine et pas leur fille ». Et quand les parents ont des comptes à régler ou des différends en matière d’éducation, c’est encore vers Jeanne que les adultes se tournent. Ce rôle, elle veut bien l’endosser si cela peut aider ses parents à ne pas s’entredéchirer. En revanche, quand elle est missionnée pour éduquer ses petits frères, Jeanne se sent plutôt mal. « Je veux bien être une supergrande sœur, jouer avec mes petits frères, les garder le soir, les emmener au parc ou au ciné. Mais être une sorte de troisième parent, c’est franchement pas mon truc, j’ai que 14 ans ! Je pense que mes parents commencent à voir qu’ils abusent avec ça, parce que le plus petit de mes frères qui a 2 ans et demi ne m’appelle plus ‘Nane’ comme avant, mais ‘Maman’… Ça veut tout dire, non ? »

LA PSY NOUS DIT :
On évoquait plus haut le surinvestissement de l’aîné. Il s’est souvent construit là-dessus. Dans ce que cela comporte de positif et de douloureux. Il a créé ses parents. En cas de séparation de ces derniers, il se sent d’autant plus abandonné. « Je n’ai pas été à la hauteur », « Je ne suis pas assez bien ». Il veut aller au-delà de son rôle. Il est donc capital de comprendre et d’éponger son chagrin. Là encore, la place physique de la mère est hyper-importante, c’est elle qui doit remplir ce rôle. Une chose à garder en tête. Même si l’aîné est très investi, il reste un enfant.

Pas en morceau, en monceaux !

Nicolas, 15 ans, et Teddy, 16 ans :
« Deux parents. Deux maisons. Un seul frère »

Voilà deux frangins soudés. Après les cours, le week-end, pendant les vacances scolaires, ils font tout ensemble. Normal ? À une nuance près, nos deux ados ne vivent pas dans la même maison : Teddy habite chez leur père, Thierry, tandis que Nicolas vit chez leur mère, Andrea. Celle-ci explique : « Ces sont les garçons qui ont fait ce choix quand nous nous sommes séparés, il y a près de cinq ans. C'est sans doute par une sorte de mimétisme de caractère tant il est vrai que Teddy ressemble à son père et que Nicolas me ressemble. Et puis, à cette proximité psychologique, on a aussi une proximité géographique, puisque nos maisons sont distantes de même pas 300 mètres ! ». Mais alors, les deux frangins, là-dedans ? Ils sont visiblement comme des poissons dans l'eau... avec chacun son bocal ! « En fait, on vit dans les deux maisons la journée, explique Teddy. Le soir, chacun retrouve sa chambre. Moi, je suis bien avec mon père, il est assez cool, me laisse faire plein de trucs tout en gardant un œil lointain sur moi ». « De mon côté, raconte Nicolas, j'ai besoin de savoir que ma mère est derrière moi, sinon j'ai tendance à un peu me laisser aller et à ne plus faire grand-chose ». Et de conclure d’une seule voix : « Il y a deux choses qu'on adore : se retrouver après une nuit et savoir qu'à n'importe quel moment on peut se retrouver chacun chez soi, dans son propre univers, avec nos petits secrets. »

Elliott, 16 ans :
« Séparer les frères et sœur ? Un sale truc »

Le côté presque idyllique des frangins fait rêver, être proche tout en gardant son intimité, pas mal ! Hélas, pour d’autres, la séparation tourne au carnage et laisse des séquelles. Eliott en est la preuve vivante. « Mes parents se séparent et là, la trop bonne idée, je reste vivre avec mon père en ‘bad’ et ma daronne (ma mère) rentre avec les petits de 6 et 10 ans à Lyon, en France. Nous, les enfants ? On n’a plus qu’à la fermer ! L’idée, c’est que je reste avec mes potes et les petits avec leur mère. (Silence). À qui je ne parle plus. (Long silence). Ouais, ils m’ont demandé ce que je préférais, mais moi, j’veux pas laisser mon daron tout seul. C’est un sale truc de séparer des frères et sœurs. Ça ne se fait plus depuis le Moyen Âge. »

LA PSY NOUS DIT :
Le témoignage d’Eliott est très explicite. Il en veut à sa mère. Je spécule et devine qu’il se dit qu’elle l’avait déjà trompé avec ses frères et, soudain, elle détruit la famille. Du coup, il défend l’homme et sa virilité. Cette crise qu’il affronte est une manière de ne pas tromper le père. Il a du chagrin et il l’exprime. Quand on souffre, on peut tout dire. C’est bien qu’il en parle. En cas de séparation, on ne peut pas éviter cela. L’exemple de Teddy et Nicolas montre aussi un certain aspect positif que trouvent certains ados. Cela permet aussi à chacun d’avoir son propre espace.

Quand les petits jouent les grands !

Stan, papa de Thomas, 14 ans, Félicie 17 ans, et Julie, 20 ans :
« L’union fait la force »

Se faire aider, semble fondamental. Ce sentiment revient assez souvent dans les témoignages. En matière familiale, mieux vaut ne pas présumer de ses forces. L’histoire de Stan et de ses enfants est probante. Frappés par la tragique disparition de la maman de Félicie et Thomas, le papa a sombré. « Je me suis séparé très jeune et très tôt de la maman de Julie. Puis j’ai refait ma vie avec Nadine, la maman de Félicie et Thomas. J’ai des liens très forts avec Julie, ma fille aînée, qui ne vit pas avec nous. Au moment de la disparition de Nadine, j’ai tellement voulu préserver Félicie et Thomas que j’ai fini par perdre pied. J’ai cédé à tous les excès. Un jour, mon aînée est venue à la maison pour m’annoncer qu’elle venait récupérer ses frères et sœurs. Je perdais pied et je ne m’en rendais absolument pas compte. C’est l’union de mes enfants, leur force et leur complicité qui m’a sauvé. Ce qui me tracassait là-dedans, c’est que je n’avais pas su être à la hauteur vis-à-vis de mes enfants dans cette tragédie. Jusqu’au jour où mon fils est venu me voir pour me dire : ‘C’est normal, papa, on est là les uns pour les autres avec mes sœurs. Toi, t’es seul, c’est à nous de t’aider’. »

Clothilde, mère de trois enfants :
« Je ne supporte pas l’idée qu’ils vivent avec une autre »

Il arrive que les enfants aillent au-delà de leur rôle et apportent aux adultes un regain de lucidité. C’est ce qui est arrivé à Clothilde : « Dans ma famille, on ne divorce pas. Je pensais que la séparation, c’était pour les autres. Quand mon ex-mari est parti, j’ai très mal réagi. Je leur ai interdit de voir leur père et affirmé que s’il voulait vivre avec une autre femme, il fallait qu’il assume ! Mes deux fils de 13 et 15 ans ont refusé de ne plus le voir et ont trouvé, à juste titre, ma réaction complètement injuste. Pour marquer leur désapprobation, ils ont fini par s’installer chez leur père. La plus petite s’est vue privée de son papa et de ses frères en très peu de temps. Et tout était de ma faute. J’ai pris sur moi. J’ai entamé une médiation familiale. J’ai accepté de faire connaissance avec la belle-mère de mes enfants que je maudis, mais pour le bien de tous, je suis obligée de faire des efforts. La frustration est souvent mauvaise conseillère dans ces situations. Je pense que pour le bien des enfants, il est impératif de se faire aider. Le point de vue d’une tierce personne, totalement neutre, apporte pas mal de recul. Tant pis pour les blessures narcissiques, j’irai les soigner dans les bras d’un homme, un jour, peut-être. »

LA PSY NOUS DIT :
On donne beaucoup de pouvoir aux enfants. La responsabilité de chaque parent, c’est d’assumer son choix. Expliquez-leur que vous restez pour eux ce couple aimant qui les a conçus, mais que vous ne pouvez plus vivre ensemble. Comme je l’ai dit plus haut, c’est perturbant. Cela entraîne plein de tensions qui peuvent même amener parfois à vouloir posséder ou, pire, manipuler l’enfant. On voit des témoignages écrits où l’on implique les petits. Tout cela ne soulage rien et renvoie au contraire à plein de douleurs, de déchirures. La règle d’or, c’est de mêler le moins possible la fratrie à cela. Ils ont juste besoin d’un bon nid, assurant le maximum de stabilité et de tranquillité.

LA SOCIOLOGUE NOUS DIT :
« Trouver la bonne distance »

Il est extrêmement rare que les frères et sœurs demandent à être séparés, en tout cas avant l’adolescence. L’enfant accepte plus facilement l’idée d’une séparation de ses parents que celle de sa fratrie. Les tribunaux donnent généralement la priorité à la mère pour les enfants de moins de 3 ans. Pour les autres, la politique générale en matière de séparation consiste à maintenir un ancrage scolaire et social comme en est témoin Eliott, de manière à ne pas le perturber. Je ne suis pas surprise par les témoignages d’enfants qui aident les parents. Ils sont responsabilisés de plus en plus tôt, on leur donne voix au chapitre et leur point de vue compte. On a tendance à croire que le sens de l’aide va du parent à l’enfant, mais les frères et sœurs jouent un rôle capital dans le renforcement de l’identité de la famille et des parents, notamment au moment de la séparation. Et ils le font naturellement. Les parents se projettent dans ce qu’on appelle des « enfants projets », qui les définissent en miroir. Autre chose que nous disent ces témoignages : l’adolescence est le moment où l’on se construit en marquant une rupture avec ses parents. Et cela devient très dur si les adultes eux aussi sont en conflits. Cela complexifie les rapports. Attention, donc, à bien garder la tête froide au moment de la séparation en tant que parents, en distinguant ce qui relève du conflit de couple et ce qui relève de la parentalité. Et de bien réaliser que c’est délicat pour les ados d’affronter tout cela car ils ont passé plus de temps que les plus petits avec des parents unis. Tout ceci renvoie à cet idéal normatif qui veut qu’il y  ait lien parce qu’il y a proximité. L’exemple de Teddy et Nicolas est probant, ils vivent ensemble, mais pas sous le même toit. Quelle est la bonne distance à trouver ? Avec le développement de la technologie, très populaire chez les jeunes, il y a une remise en question de la distance.

Yves-Marie Vilain-Lepage et Romain Brindeau

Et la loi ?

Mis en place officiellement depuis le 1er septembre dernier, le tribunal de la Famille permet de regrouper toute une « affaire » familiale en un seul lieu. Parmi les nouveautés liées au tribunal de la Famille, on peut noter l’audition d’un enfant mineur.

  • Si l’enfant a moins de 12 ans : l’audition se fait à la demande du juge, du parquet, des avocats ou de l’enfant, le tout selon l’avis du juge. Les parents ne sont pas informés de l’audition.
  • Si l’enfant a plus de 12 ans : le juge convoque systématiquement l’enfant pour une audition, mais le jeune peut refuser la comparution. La convocation est envoyée chez les deux parents et le compte-rendu de l’audition est joint au dossier.
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