Loisirs et culture
« La poésie, c’est votre attention qui se libère, se repose. On en a besoin dans ce chaos et ce bavardage », a confié récemment la grande poétesse et peintre Etel Adnan, peu avant sa mort. Elle s’adressait à des adultes, mais ses mots concernent tout autant les enfants. La poésie peut stimuler leur imagination et leur plaisir des mots.
Dans un livre d’entretiens avec Laure Adler, La beauté de la lumière (Seuil), Etel Adnan, artiste née à Beyrouth d’un père syrien et d’une mère grecque, disait : « La poésie m’a toujours aidée à mettre de l’ordre, à me débarrasser des choses non essentielles pour faire de l’espace dans ma tête, pour qu’une image prenne sa place ».
En ces temps perturbés de crise sanitaire, de guerre en Europe, de crise climatique, n’est-ce pas ce que l’on souhaiterait offrir à nos enfants : faire de l’espace dans leur tête ? La littérature jeunesse l’a bien compris et des maisons d’édition s’attachent à créer des livres qui combinent magie des mots et des images. La Belgique peut d’ailleurs se prévaloir d’une belle tradition en la matière.
Les enfants devenus grands-parents aujourd’hui se souviennent pour certains des vers de Maurice Carême le Belge ou de Jacques Prévert le Français, qu’ils apprenaient bien souvent par cœur pour les réciter en classe. L’exercice, qui en a peut-être effrayé certains, développait néanmoins la mémoire, avait le mérite de faire découvrir toute la musicalité de la langue ainsi utilisée et ouvrait les yeux sur d’autres perceptions du monde.
Avec les mains ou avec les pieds
À l’occasion du Printemps des poètes qui a lieu chaque année en France, Alain Serres, fondateur de la maison d’édition Rue du monde, partenaire depuis dix-huit années de cette manifestation, publie lui-même Ton premier poème avec les mains. Cet album pour les tout jeunes enfants est à la fois une expérience poétique et visuelle. Tant le texte que les illustrations déroulent un dispositif narratif et ludique sur le rythme des nuits et des jours. Une « typoscénie » contrastée joue sur les noirs et blancs, des aplats de couleur, en invitant lecteur et lectrice à créer le jour et la nuit en cachant ses yeux avec ses mains, d’où le titre !
Carl Norac en duo avec Anne Herbauts, récente Grand prix triennal de littérature jeunesse de la Fédération Wallonie Bruxelles, proposent une déambulation dans Petits poèmes pour y aller chez Pastel. Comme Carl Norac aime sillonner la France et la Belgique à la rencontre des enfants des écoles maternelles et primaires, Anne Herbauts met en scène le personnage de Carl marchant, une longue écharpe quadrillée bleu et blanc se déroulant dans son sillage. Un personnage tendre qui dialogue avec le vent, les arbres, un étang, la lune, des nuages, une montagne, la nuit, etc. Autant de lieux de rendez-vous avec nous-mêmes et le monde.
« Il n’en faut pas beaucoup pour que les enfants trouvent ça intéressant. Tout expliquer, tout décortiquer, je n’en suis pas capable non plus. La poésie parle d’abord au cœur »
De père en fils
Certes, la poésie pour enfants ne mobilise pas quantité d’auteurs et d’autrices, mais chaque génération nous apporte ses créations dans le domaine. Après Maurice Carême, le poète Pierre Coran a entraîné dans son sillage toute une autre génération. Impossible de reprendre ici l’ensemble de sa bibliographie tant il a publié un nombre impressionnant de textes dont ses Aventures des Pièces-à-Trou (Mijade, 2020).
Nous voudrions néanmoins mettre en avant un petit ouvrage sorti récemment avec… son fils, Carl Norac. Norac - Coran : une anagramme. L’un et l’autre ont été instituteurs. L’un et l’autre ont donné - de leur vivant - leur nom à une école.
« J’observais la main de mon père toujours à écrire, nous confiait Carl Norac dans le portrait que nous lui consacrions en janvier 2021. Pour moi, c’était naturel d’inventer des poèmes. Je l’imitais en traçant des lignes comme des vers, avant de connaître l’alphabet. J’ai eu la vocation de vivre de la poésie. Mon père est le premier écrivain à m’avoir inspiré, surtout dans sa manière de jongler avec les mots, en particulier pour les enfants, avec lesquels il faut rester simple sans être mièvre, ce qui n’est pas facile. »
Une vocation qu’il lie intimement avec le contact que nous pouvons initier avec des enfants. « Il faut arrêter de mettre les poètes pour enfants dans un tiroir à part. Les parents peuvent trouver des poèmes à partager avec leur enfant, d’abord pour le jeu musical des mots, l’humour, juste le divertissement. Ensuite pour les interrogations qu’elle amène parfois sur la société, l’écologie... Paradoxalement, il y a urgence écologique, démocratique et il faut réenchanter le monde par la poésie. Elle revient en force. Quand le monde vacille, on retourne à la poésie ».
Comme parrain du Printemps des poètes en France, Carl Norac a vu ses poèmes étudiés dans 450 écoles de l’Hexagone. Lors d’une formation « Lire et faire lire » dans des auditoires de 500 parents et grands-parents conteurs, il les a invités à commencer chacune de leurs animations par la lecture d’un poème sans explication aucune. « Il n’en faut pas beaucoup pour que les enfants trouvent ça intéressant. Tout expliquer, tout décortiquer, je n’en suis pas capable non plus. La poésie parle d’abord au cœur ».
Pour parler au cœur des enfants, voici Une seconde papillon !, un livre petit format adorable, plus petit qu’un poche, publié dans la collection bien nommée « Une petite poignée de poèmes » des éditions françaises Rue du monde. Superbement illustré par Cécile Gambini, ce recueil réunit pour le première fois Pierre Coran et Carl Norac. Leur complicité se ressent à la lecture de ces textes courts et l’on devine quelques allusions aux chemins qu’ils ont parcouru ensemble.
Dans la même collection, est paru simultanément un recueil d’une poétesse belge, Françoise Lison-Leroy, Poèmes cueillis dans la forêt de vos yeux, illustré par Nathalie Novi. L’écrivaine, qui a publié de nombreux recueils pour enfants et qui anime des ateliers de poésie avec eux, propose ici une palette cosmopolite d’enfants venus d’horizons différents en s’adressant souvent directement à eux. Une poésie sans frontières dans un monde qui en a bien besoin.
DÉCOUVERTE
Un vent du sud
Voici de petits bijoux qui nous viennent de la maison d’édition marseillaise Le port a jauni « où au bord du Vieux-Port en fin de journée, le port a jauni ». Leurs livrets de poèmes sont présentés de manière originale sous forme de cahiers, des carnets souples de quelques pages (au prix de 9 €, ce qui les rend accessibles). Le travail sur l’illustration est à chaque fois très poussé.
Autre originalité notable : les textes, courts, sont bilingues : français-arabe. Certains titres, on pense à Poèmes par-dessus les toits de Pierre Soletti et Gabriella Corcione, peuvent être d’un abord plus compliqué, quoique nos enfants nous étonnent souvent et que leur compréhension de la chose poétique peut être différente de la nôtre.
Bois profonds, de Raphaële Frier et Amélie Jackowski, nous invite par l’image à une déambulation nocturne dans un bois aux silhouettes mystérieuses, tapies dans le noir, et par les mots à une découverte de son moi profond. Poésie rime ici avec philosophie. Ici ou là et ailleurs aussi de Bernard Friot et Jérémie Fischer est un texte ludique sur les mots liés à la spatialisation et à la manière dont un enfant peut la vivre, illustré par des collages colorés. On pourrait aussi citer Poème sucré de mon enfance, Terrains vagues, Poèmes en peluche et plein d’autres œuvres car il s’agit bien d’œuvres, la plupart des auteur·es intervenant dans diverses disciplines artistiques.
Cerise sur le gâteau : la version sonore de certains livres est en libre accès sur le site de l’éditeur, accompagnant la version visuelle d’une création musicale et de la voix tout en nuances du récitant ou de la récitante.
EXTRAIT
Un poème parfois, c'est souvent ça,
de simples regards, des mouvements de lèvres,
la façon dont tu peux caresser une aile, une peau,
une carapace,
dont tu salues encore ce bateau qui ouvre à peine
les yeux,
dont tu peux tendre une main
ou une banderole,
et aussi la manière dont tu te diras :
« Courage! Sur le chemin que j'ai choisi,
j'y vais, j'y suis ! »
Un poème, à la fois, ce n'est pas grand-chose
et tout l'univers.
Carl Norac, Petits poèmes pour y aller (Pastel, 2022)
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