Loisirs et culture

aNNe herbauts : « Mon fils a découvert l’autonomie du lecteur »

Rencontre, autrice, littérature jeunesse

Alors que deux albums vont partir à l’impression, l’un pour Casterman et l’autre pour l’École des Loisirs, et… qu’elle a finalisé l’affiche des lauréats du prix Versele, aNNe herbauts nous raconte sa vie de maman et d’artiste durant le confinement. 

Vous êtes maman d’un garçon de 7 ans : en tant qu’artiste, cette période de confinement est-elle plus facile à vivre ?
aNNe herbauts :
« Le confinement, c’est un moment où nous sommes ensemble, avec temps et présence sans trop de contraintes extérieures. La difficulté est de s’organiser pour pouvoir travailler à tour de rôle. On se concentre aussi sur ce qu’il y a à la maison. Plus d’achats. Plus de consommation.
Le temps s’est étendu comme un chat s’étire. Avec l’ennui de l’enfant. Mais un ennui fertile. Chaque activité voit soudain de belles plages de déploiement devant elle. Nous, adultes, nous trouvons que le temps file. On n’a toujours pas assez de temps. Pas assez de temps pour soi seul. 
Mon fils a découvert l’autonomie du lecteur. Et il lit de tout. Albums, textes, vieux livres d’histoire, des catalogues de jouets qui deviennent, ainsi lus et parcourus, des épopées. J’ai fait un duo avec mon fils sur l’art (texte et illustration) pour le beau fanzine pour enfants Cuistax.
Nous le laissons jouer. Beaucoup jouer. Et s’ennuyer. L’ennui sans écran est très propice à l‘épanouissement, à l’invention, à la pensée, à la rêverie. » 

Et pour le suivi avec l’école ? 
a. h. :
 « Ce qui m’a frappée avec le recul, ce confinement et ce retour de l’apprentissage à la maison, c’est le rythme de l’école, où il semble y avoir un enchaînement d’activités différentes. Les enfants ne s’installent pas beaucoup dans ce qu’ils font, faute de durée. Sans doute est-ce impossible avec de grands groupes ?  
Ce qui me manque, par rapport à l’école, c’est un manuel scolaire. Un livre d’école. Tout simplement. Tout semble se faire avec des photocopies. Des exercices pris d’un peu partout. Beaucoup de variété. Mais le manuel me manque. On est dans le vide temporel, structurel. L’apprentissage manque ainsi de fil pour moi. On ne voit pas d’ensemble de matière. Il manque à nous et à l’enfant un terrain où avancer. Une trace de progression physique. Un manuel offrirait une petite strate géologique de la matière que l’on a parcourue et une coupe sur tranche du dénivelé de ce qu’il reste à faire… » 

Pendant ce temps... 

L’École des loisirs a publié sur son site Pendant ce temps que vous avez écrit et dessiné pendant le confinement. Qu’est-ce qui vous a motivée ? 
a. h. :
« J’ai besoin de créer. C’est vital. Je ne peux pas rester trop longtemps sans écrire. Je m’étiole. Ou j’explose. Alors, je me suis lancée dans une écriture particulière, presque du storyboard. J’ai imaginé une histoire avec des animaux qui profitent du confinement et de l’école désertée pour se rendre en classe et apprendre à lire et écrire. C’est plutôt rocambolesque. Dialogué, dessiné rapidement, je devais suivre un rythme de trois ou quatre épisodes par semaine pour que l’École des Loisirs, qui le mettait en ligne sur Instagram, puisse avoir la matière à temps. Je vais tenter maintenant de me lancer sur un album pour Esperluète, lui aussi, drôle et joyeux. » 

D’où est venue l’idée d’évoquer une classe envahie par des animaux turbulents ? 
a. h. :
« Une corneille aux ailes trop longues vient chaque matin devant ma fenêtre. J’en ai fait Nelle, la corneille. Et le dernier jour de classe, à l’annonce de la fermeture des établissements scolaires, j’ai été retirer les affaires de mon fils auprès de son institutrice. La classe était vide, rangée, lavée, les chaises retournées sur les bancs. Étrange. Un peu triste. Comme un abandon des classes avant les grandes vacances. J’ai regardé la classe. J’ai dû mémoriser. Puis j’ai inventé. Avec les objets, les exercices scolaires à faire à la maison. Les objets quotidiens sont fabuleux pour raconter des histoires. Cela peut devenir vite burlesque. J’ai adoré écrire les dialogues. » 

Le voyage dans la tête 

Dans un petit livre publié chez Esperluète, La tête dans la haie, vous présentez votre manière de regarder le monde, à savoir qu’il vaut mieux explorer les bords sauvages du jardin que rester en son milieu, connu et rassurant. Avec cette pandémie, avez-vous développé une autre vision du monde ? 
a. h. :
« C’est ce que j’ai fait avec la corneille. J’ai regardé les choses quotidiennes avec un regard neuf, particulier, espiègle. Il ne faut pas aller loin pour voyager. Le voyage se fait dans la tête. » 

Évoquons pour conclure la vie d’artiste aujourd’hui. Difficile de tenir le coup ? 
a. h. :
« Cela risque d’être plus rude. On ne sait pas encore à quel point le livre, la diffusion, la publication, les droits d’auteur vont être touchés. J’espère pouvoir continuer à publier tous les livres que je crée. »