Loisirs et culture

Le livre est aussi un objet social

Rencontre avec une bibliothécaire, conteuse et volontaire du prix Bernard Versele

En période de crise, le livre reste une valeur-refuge et la lecture une activité qui permet de s’évader, mais aussi de se recentrer ou de réfléchir le monde. Pour les parents comme pour les enfants. Bibliothécaires, conteurs et conteuses ou volontaires du prix Bernard Versele font partie des convaincu·es, comme Florence Prumont qui est les trois à la fois et d’abord maman.

Nous arrivons tôt à Perwez, une ville moyenne à l’est du Brabant wallon. Le ciel est gris. Il pleut. Les labours ont gardé quelques traces de neige. Les rues de la ville sont vides et les vitrines des cafés éteintes, pandémie oblige. Dans une ruelle à l’arrière de la maison communale, une façade éclairée. Une joyeuse enseigne orangée avec le logo d’un livre ouvert d’où sort un village. Des dames s’activent à ranger des livres dans leurs rayonnages. Des affiches promeuvent la lecture. Une oasis dans la grisaille hivernale. Je suis accueilli par une phrase peinte sur le trottoir : « Si vous ne savez pas par où aller, vous êtes sûrs de ne jamais y arriver ».

Le Grimoire d’Éole

La bibliothèque publique de Perwez, soutenue par la commune dont elle occupe un des bâtiments, a reçu un nom bien poétique, comme le titre d’un conte pour enfants : Le Grimoire d’Éole. Engagée en 2015, après quelques années de volontariat, Florence Prumont nous en explique l’origine : « Il y a une dizaine d’années, la responsable de la bibliothèque, Carine Maes, a organisé un concours pour trouver ce nom. À l’époque, un champ d’éoliennes venait d’être installé sur le territoire. C’est ce nom qui a été retenu ». Historienne de formation avec un diplôme complémentaire de bibliothécaire, Florence Prumont a d’abord exercé son métier dans une bibliothèque universitaire, puis est restée chez elle seize ans pour élever ses quatre enfants.

Le livre comme un média

« Quand des ordinateurs sont arrivés au Grimoire, se souvient-elle, je me suis proposée comme volontaire pour encoder les catalogues, puis j’ai été engagée. Aujourd’hui, nous sommes quatre ». Un travail très différent de celui proposé dans une structure universitaire : « Toutes les démarches sont belles. Dans une bibliothèque universitaire, notre rôle est plus en soutien à la recherche et aux études. Ici, notre soutien va à l’ensemble de la population en balayant des préoccupations plus diversifiées, qui vont du délassement jusqu’à des demandes pointues. Le public est également plus diversifié et le contact avec les lecteurs et lectrices est différent. Certains vont discuter des auteurs qu’ils apprécient, des parents vont demander des albums en lien avec leurs préoccupations du moment, un petit qui a du mal à s’endormir, l’entrée à l’école, les disputes, petites ou grandes, dans une fratrie ou à la cour de récréation, etc. Nous avons de nombreux titres qui illustrent ces situations, qui peuvent amener la discussion entre parents et enfants. Il y a aussi tous ceux sur les épisodes importants de la vie : une séparation, une maladie, un deuil, les premières amours, les départs en vacances, etc. Nous accompagnons aussi les apprentissages à l’autonomie dans la lecture, on commence avec des livres-jeux, des livres avec des comptines pour les petits, des livres à rabats pour ceux qui aiment toucher, il y a les boulimiques qui plongent sur des séries. Nous sommes à l’écoute des gens et nous essayons de leur apporter une aide appropriée ».

Un lieu de vie

Pour notre discussion, nous nous sommes installés dans un local à l’écart : sans livres, mais remplis de boîtes de jeux ! « En effet, une collègue gère notre ludothèque et s’occupe d’animations créatives », précise notre interlocutrice. Des animations variées comme La nuit des bibliothèques à la maison, la réalisation de cristaux de neige en papier pour décorer leur vitrine, les Contàbébés en compagnie de mamans, les Racontines de Florence et des Semeurs d’histoires, des ateliers jeux, papiers, les boîtes à livres, une grainothèque, sans oublier un service de livraison à domicile pour les personnes immobilisées chez elle ou en institutions. Car nos bibliothécaires sortent de leurs murs.
Comme je suis intrigué par plusieurs coffres avec le sigle de la Croix-Rouge, Florence Prumont m’explique : « Ils contiennent des livres avec de grands caractères que notre responsable, Carine Maes, amène dans une maison de repos voisine. Elle y organise régulièrement des lectures, notamment avec des personnes désorientées ». Autant d’exemples qui montrent, si c’est encore nécessaire, que les bibliothèques sont bien plus que des services de prêts et qu’elles rendent de multiples services aux familles, à tous les âges de la vie.

Semeuse d’histoires

Les écoles figurent également à leur programme de visites. « J’ai toujours aimé que l’on me raconte des histoires et je ne me souviens pas d’une période où je n’ai pas lu. J’ai lu jusque tard avec mes quatre enfants, se souvient Florence Prumont. C’est ainsi que j’ai lu toute la saga des Harry Potter, d’abord pour moi-même, ensuite avec mes deux aînés quand les petits dormaient, puis j’ai recommencé avec ces derniers. C’était l’époque où les films sortaient et je préférais qu’ils découvrent d’abord les histoires à petites doses, en laissant toute la place à leur imaginaire et à la magie de cet univers ».

« Le prix Bernard Versele est un outil de promotion du processus démocratique en plus d’être un outil de promotion de la lecture »

Ce plaisir de la lecture orale, elle le poursuit aujourd’hui avec d’autres enfants dans les écoles ou à la bibliothèque, accompagnée par une marionnette, un ours en peluche prénommé Hector. « Des enfants, qui sont devenus à leur tour des lecteurs, viennent parfois redire bonjour à notre mascotte », sourit Florence Prumont en me la présentant. Ce goût pour la lecture, elle le vit également avec Les Semeurs d’Histoires, un groupe de volontaires de tous les âges, formés durant deux jours à la lecture vivante. Ils partagent gratuitement leur passion pour la lecture à des enfants âgés de 3 mois à 12 ans, lors de moments de convivialité et de rencontre intergénérationnelle qui se déroulent en différents lieux : école, bibliothèque, centre de vacances, parcs, crèches, etc. Créé en 2016 par le GAL (Groupe d’Action Locale) Culturalité en Hesbaye Brabançonne Asbl, le projet s’est développé en partenariat avec les bibliothèques de Jodoigne-Incourt et de Perwez ainsi que la Maison du conte et de la littérature, qui en assure la coordination (1).

Versele : a voté !

Si Florence Prumont n’est plus volontaire à la bibliothèque, elle poursuit néanmoins son bénévolat pour le prix Bernard Versele, qu’elle a connu comme lectrice du Ligueur. « Avec ma collègue Claire Hennebert, j’ai intégré le comité local de présélection de Wavre. Puis nous avons créé notre propre groupe avec des bibliothécaires de Jodoigne-Incourt en 2018. Nous sommes une quinzaine de personnes ».
Comme animatrice, Florence Prumont va lire les bouquins de la sélection dans les écoles, ce qui lui permet de donner aux enfants une autre approche de la lecture, notamment en les invitant à voter. « Il y a des écoles où la participation au prix Bernard Versele est un événement en soi, explique Florence Prumont. Il y en a une qui installe un vrai isoloir. On initie les élèves à un processus de votes comme la notion de majorité, de débats. J’explique aussi qu’il n’y a pas de mauvais choix quand certains enfants sont tristes que leur préféré n’a pas été retenu. Le prix Bernard Versele devient un outil de promotion du processus démocratique en plus d’être un outil de promotion de la lecture. Et c’est chouette à vivre avec eux. D’autres participent au prix en roue libre, notamment des boulimiques de livres dont les parents veulent ouvrir le champ de lecture ».
Comme participante à un comité local de présélection, Florence Prumont aurait dû, au même titre que des représentant·es des 17 comités locaux, être invitée à la grande journée de vote au siège de la Ligue des familles en mai dernier. Suite aux mesures liées à la pandémie, celle-ci n’a pas eu lieu.
« Je l’ai bien regretté, se souvient-elle. Des gens viennent de toute la Fédération Wallonie-Bruxelles, ce qui est chouette. J’y ai rencontré une communauté très impliquée, participative, où les arguments sont échangés avec conviction et où la lecture des uns enrichit celle des autres. Je me suis dit, suite à cette suppression, que voter chacun dans son coin n’aurait pas le même sens. Mon avis évolue en fonction des débats, de sorte que le groupe n’émet pas le même vote que la somme des votes individuels. Il y a autre chose que la mathématique qui intervient. Ce que les enfants ressentent en votant, nous le ressentons aussi ! »

(1) Maison du conte et de la littérature : Grand'Place, 1 à 1370 Jodoigne (010/81 41 46 - marie@conteetlitterature.be) - lessemeursdhistoires@gmail.com