Développement de l'enfant
Dans les cours de récré, les refrains de Jul, Booba et Theodora se répètent à l’envi. Très apprécié des ados, et même des plus jeunes, le rap est aussi populaire que les cartes Pokémon. La question est de savoir s’il est aussi inoffensif.
La culture hip-hop est particulièrement vaste. Il n’empêche qu’une grande partie des morceaux de rap reste peu recommandable aux plus jeunes oreilles, notamment pour leurs propos violents, souvent axés drogue et argent, parfois carrément homophobes et misogynes. Pourtant, vu la popularité du rap dans les cours de récré, le cordon sanitaire semble avoir été rompu depuis longtemps.
« J’ai découvert le rap grâce à des potes, en 6e primaire. Ils m’ont fait écouter Eminem. J’aimais sans plus, mais, avec le temps, j’ai découvert des choses plus intéressantes, comme Jul et Nihno, raconte Romain, 16 ans. J’aime surtout la mélodie, j’aime quand ça m’ambiance. Les morceaux les plus connus, je les connais par cœur. »
Or, tous ces refrains ne sont pas aussi kid friendly que ceux de Big Flo et Oli ! Entendre chanter votre gamin·e à tue-tête « Nique ta mère sur la Canebière, nique tes morts sur le Vieux-Port » de Bande Organisée, a de quoi interloquer. D’autant plus quand votre minus n’a que 5 ans.
Dès la maternelle
« Mes enfants ont commencé à chanter des refrains de rap à partir de la 2e maternelle du plus petit, raconte Greg, directeur financier d’un lieu culturel, papa de deux garçons de 7 et 10 ans. Ils chantaient principalement les gimmicks, les phrases qui restent en tête, les top lines quoi. »
Pour ce papa, c’est une façon d’avoir plus de retours sur ce qui se passe à l’école : « S’intéresser aux choses plus légères permet de savoir comment cela se passe à la garderie ou avec les copains. La plupart du temps, ils chantent en yaourt. Par exemple, au lieu de ‘l’4X4 teinté pisté par la banale’, ils chantaient le ‘katkattanté pisté par la banane’ ».
Grâce à Google, ils repèrent les morceaux. « Comme on écoute beaucoup de musique, on a rapidement intégré leurs sons dans les playlists, pour savoir ce qu’ils écoutaient. Et tout n’était pas O.K. dans les textes ». Greg et sa compagne évitent néanmoins un maximum la censure. D’abord « parce qu’ils l’entendent de toute façon à l’école », mais aussi « parce que cela peut créer de l’intérêt chez eux. On a toujours eu la démarche de leur faire prendre conscience des mots qui sont dits ou de certains positionnements. Par exemple, on a décidé d’enlever NAPS parce que l’auteur est accusé d’agressions sexuelles. On a reconnu que sa chanson était bien rythmée, mais que tout ce qui touche au sexisme, à l’homophobie ou à la transphobie, ce n’est pas O.K. J’ai fait le parallèle avec le groupe Noir Désir, qui était très important pour moi avant, mais que je n’écoute plus ».
Au nom des valeurs
Claire, journaliste et maman d’une fille de 9 ans et d’un garçon de 12 ans, a, elle, fait une liste de rappeurs qu’elle boycotte. « Quand c’est doux et qu’il y a un sens dans les paroles, je n’ai aucun problème, mais je n’aime pas qu’on s’injurie. Là, je mets mon veto ». Pour le moment, c’est elle qui gère les playlists via une clé USB.
« Je sais bien que, dès que cela ne passera plus par moi, ils écouteront ce qu’ils voudront. En attendant, j’ai quand même essayé de sensibiliser mes beaux-parents au fait que je ne voulais pas qu’ils regardent des clips vidéo sur la tablette, car souvent on y voit des femmes à gros seins et un bout de fesse comme déco. Des femmes ultra-sexualisées, cela ne fait pas partie de mes valeurs. »
Les valeurs familiales, premier critère de choix des parents
Respecter ses valeurs. C’est probablement ce qui permet le mieux de trier et de faire un choix adéquat. « Je pense qu’on peut être féministe/humaniste et écouter du rap, mais cela ne veut pas dire tolérer tout et n’importe quoi, affirme la rappeuse Melissa Farah. On se nourrit de ce qu’on écoute, consciemment ou non. En ce qui me concerne, je ne pense pas qu’il soit cohérent d’écouter des propos qui aillent à l’encontre de mes principes ».
Maman depuis un an et demi, elle veille aujourd’hui à écrire sans aucune grossièreté : « Les thèmes que j’aborde ne sont, en général, pas destinés aux enfants. Même si je tiens à ce que ma musique touche les cœurs et suscite une réflexion, je tiens aussi à pouvoir rapper devant mon fils en toute sérénité ».
Hypersexualisation ou empowerment féminin ?
Yvan, lui, est plutôt amusé quand ses filles de 9 et 12 ans chantent en chœur et en boucle « Je suis pétée sous caliiii » de Theodora. « Elles ne comprennent pas ce qu’elles disent. Quand je leur ai expliqué ce que cela voulait dire, je me suis fait traiter de vieux con !, rigole-t-il. Cela dit, ce que j’écoutais jeune, ça disait la même chose, mais avec un vocabulaire différent ».
Pour lui, l’hypersexualisation est ultra problématique, mais « je ne l’impute pas au rap, mais à la dynamique sociétale. Les jeunes ne font que relayer ce qu’ils voient : combien de voitures de luxe se vendent avec des nanas autour ? ». Au contraire, il estime qu’à son époque, certains propos étaient encore plus sexistes qu’aujourd’hui.
« Et à mon époque, les meufs n’avaient pas une féminité assumée. Les meufs, c’étaient des bonhommes !, remarque-t-il. Quand mes filles singent les postures de Theodora, tu sens qu’il y a de l’empowerment. Theodora est ronde. Et plus on lui fait de réflexions sur ce qu’elle porte, plus on lui dit que c’est indécent, plus elle porte des trucs près du corps. Mes filles trouvent ça mortel ! Ce n’est pas pour autant qu’elles vont faire la même chose, mais c’est un modèle féminin qui apporte vachement de repères et de libre arbitre. »
La portée des mots
Lorsqu’on interroge Romain et ses 16 ans sur la teneur des propos, il semble n’y accorder aucune importance : « Honnêtement, j’fais pas trop attention aux paroles, j’me les représente pas trop dans la tête. Comme c’est de la musique, ça m’ choque pas. Même parfois, quand on me les explique sur TikTok, ça me fait réfléchir. Par exemple, quand ils racontent leur train de vie d’avant, quand ils étaient plus pauvres. J’trouve ça vachement bien décrit ».
Pour Greg, il est important que ses enfants soient conscients de ce qu’ils disent : « Je veux qu’ils sachent que leurs mots ont du sens. S’ils saisissent ça, on peut élever le débat et faire évoluer leur réflexion, explique-t-il. La notion de consentement, de plaisir mutuel, tout ça, on l’aborde avec eux. Pour qu’en finalité, ce ne soit pas que les rappeurs et les stars du porno qui les éduquent là-dessus ». Même s’il ajoute tout de suite après qu’il y a aussi des gens super dans le rap actuel. « Il n’y a pas qu’IAM ou MC Solaar. Je vous conseille Youssef Swat, un jeune Tournaisien, un vrai kicker, même s’il sort de Nouvelle École (ndlr : une émission de téléréalité sur Netflix), ou d’écouter les artistes du Festival FrancoFaune ».
Une évolution dans le message
« Pour moi, il y a deux âges d’or du rap, et trois étapes dans le message porté (voir encadré) », affirme Benoit Quittelier. Cette évolution lui fait penser que si un jeune est en rupture de ban, il ne se tournera pas vers cette musique. « Le rap est devenu trop mainstream. Ce n’est pas la musique qu’on écoute pour se rebeller. Elle ne capte pas la frustration, elle n’appelle plus à la révolution ».
Si un ado écoute du rap, c’est même l’occasion de lui parler. « Lui dire qu’il risque à un moment de fumer un joint, que ce sera une expérience, mais qu’il doit être prudent, explique l’ancien breakdancer. Je ne traquerai pas mes enfants comme un inquisiteur. Cette part de sensation de transgression, c’est important de la leur laisser. Sinon, ils iront la chercher plus loin ».
EN SAVOIR +
L’évolution du rap
« Au tout début, c’est une musique festive qui va ambiancer les soirées. C’est la vie dans les quartiers, explique Benoit Quittelier, docteur en géographie et auteur d'une thèse sur le mouvement hip-hop à Bruxelles. C’est une musique infrapolitique, un peu contestataire : on veut changer l’ordre établi pour s’en sortir collectivement. Aux États-Unis, on voit la revendication de l’identité noire. On pourrait appeler ça le rap conscient, même si c’est un peu caricatural.
Ensuite, début des années 2000, c’est un peu le désenchantement, on se rend compte que la musique ne transforme pas le monde, qu’on ne fait pas la révolution avec des albums de rap. Dorénavant, on continue de dénoncer, mais on veut s’en sortir individuellement en faisant de l’argent. L’exemple paroxystique, c’est Booba. Il n’espère plus sauver tout son quartier, juste lui-même en faisant de l’argent.
Et enfin, troisième étape, vers 2015, c’est un rap ultra-dépressif, avec des groupes comme PNL. L’idée, ici, c’est que c’est toujours la merde, mais qu’on ne s’en sortira pas. C’est musicalement très planant. Ça parle drogue et dépression. Je plane et ne crois pas que mon sort peut s’améliorer. La musique et ses causes profondes ont évolué : ça influence bien sûr qui rappe aujourd’hui. »
LE CLIN D’ŒIL
Le comédien Greg Corre, papa de 43 ans de deux enfants fans de Dadju, a trouvé une façon de se faire écouter : dorénavant, il leur demande de faire leurs devoirs ou de tirer la chasse… en rappant. « On n’est pas obligé de faire des chansons engagées ». Le résultat hilarant est à voir sur Instagram ou Facebook.
POUR ALLER + LOIN
- Le documentaire Timeline, une Belge histoire du rap, en huit épisodes, réalisé par Rob Knudsen et Akro (Thomas Duprel).
- Le podcast Do You Speak Hip Hop ? avec Sarah Rodriguez et DJ DADDY K.
- Écouter Radio Tarmac permet de découvrir anciens et nouveaux rappeurs.