Développement de l'enfant

Ça bouillonne dans sa tête…

Il s'en passe des choses dans la tête d'un enfant de 21-23 mois

« Il s’en passe des choses dans la tête de Maïa, ça bouillonne ! » Et Céline, sa maman, de décrire avec force détails (lire son témoignage complet ci-dessous) comment la petite âgée de 22 mois imite – elle dit « Non, non, non » à ses peluches –, comment elle répète tout ce qu’elle entend ou comment elle s’amuse à rejouer à sa façon les moments-clés de sa journée – du dodo avec le doudou au bain.

Quel bouillonnement, oui ! À presque 2 ans, votre petit bout d’homme ou de femme jongle dans sa tête. Il stocke, organise, fait des liens, généralise, compare… Et le voilà qui reproduit les scènes de son quotidien, gestes, mots et émotions à l’appui. Dans ses jeux, il fait beaucoup appel à l’imitation, il invente aussi, de plus en plus. « Il est un véritable enregistreur », résume Monique Meyfroet, psychologue clinicienne. Et à vous écouter le raconter encore et encore, on saisit votre bonheur d’être aux premières loges !
Prenez le langage. « Je ne comprends pas tout de ce que raconte Noé (bientôt 23 mois), prévient Lisa. Le papa et moi, on se dit, assez amusés, qu’il parle l’espéranto des petits enfants, qui est compris d’eux seuls ! C’est sa propre langue, ce sont ses petits mots à lui, ses expressions. En même temps, il reproduit beaucoup ce que nous, on dit. Comme nos onomatopées : ouf, paf, boum, hum… Il s’exprime aussi beaucoup avec des gestes, les mêmes que les nôtres. Il prend un objet d’une main et il fait non en secouant l’index de l’autre main. Quand il fait tomber quelque chose, il met la main devant la bouche pour bien marquer la surprise ou la peur. » « Eliott (21 mois) dit "papa" mais il ne dit pas encore "maman", alors même moi, c’est "papa", sourit Élise. Il dit "cola" pour chocolat, "kowa" pour kiwi. Il dit "cocodile" (l’animal a du succès chez les bambins, même si beaucoup n’en verront pas en vrai de sitôt : c’est que leurs livres en sont peuplés, NDLR). Son petit cousin, Léo, vient de naître, et depuis, il a plusieurs fois dit "Léo". Il dit "A plus" (il n’y a plus), "Pas là". Il dit "Oh, l’est beau, l’est beau" ou "Tutute, pas là, pas là". Il répète souvent les choses. Il dit "Boum" quand quelque chose est tombé et "Oublié" – même si on ne sait pas très bien ce qui a été oublié ! » « Arthur a commencé à parler vers ses 18 mois, juste à la naissance de sa petite sœur Marion. Depuis, il y a une accélération : sans arrêt, de nouveaux mots apparaissent. Les premiers étaient papa, maman, tartine, bibi… et Marion », se souvient Simon.

Le principal, c’est de communiquer !

Au niveau du langage, il existe de grandes disparités entre les enfants, rassure Monique Meyfroet. « Certains enfants possèdent dix mots de vocabulaire à 1 an et d’autres n’en utilisent pas dix à 18 mois, et même parfois à 2 ans. Ces disparités, on ne peut pas nécessairement les expliquer. Certes, on voit que dans certaines familles on parle beaucoup et que dans d’autres on parle moins. Être dans un bain de langage aide, c’est certain, mais cela n’est pas le plus déterminant. Car il ne faut pas non plus noyer l’enfant dans ce bain ! On voit aussi que le langage progresse par bonds. On a ainsi fait un lien entre une période de vacances en famille et un nouveau palier. Par ailleurs, on a toujours dit que les filles étaient plus précoces que les garçons : je ne l’ai pas vraiment constaté dans mon expérience. Mais cela pourrait avoir un lien avec le fait, démontré, que les mères, très inconsciemment, parlent plus de leurs émotions à leurs filles qu’à leurs garçons, même très tôt. »

Monique Meyfroet  - Psychologue
« On voit que le langage progresse par bonds. On a ainsi fait un lien entre une période de vacances en famille et un nouveau palier »
Monique Meyfroet

Psychologue

Et la psychologue d’ajouter, avec force : « La question principale est, en fait, celle de la communication ! La première chose à soigner, ce sont les cercles de communication entre votre enfant et vous. Vous vous greffez sur ce qu’il manifeste ou exprime, et vous le faites rebondir. Par exemple, il prend un livre, l’ouvre, puis le referme ; vous pouvez alors lui dire : "Ah, tiens, tu fermes le livre, tu veux me le donner ?" Ou il dit quelque chose et vous lui demandez : "J’ai entendu telle chose, c’est bien ça que tu as voulu dire… ?" Il ne s’agit pas de l’interrompre sans cesse car, sinon, vous risquez de l’inhiber. Mais de l’emmener dans une suite de cercles de communication, qui développent la relation, qui construisent la pensée. Et ces interactions peuvent s’enchaîner en dehors du langage. D’ailleurs, le plus souvent, l’enfant recourt d’abord à l’expression corporelle. » Notez que les aînés d’une fratrie font souvent cela naturellement avec les deuxièmes.
Bref, il ne faut pas trop s’inquiéter si votre bambin ne dit pas beaucoup de mots (à votre goût) ou s’il progresse lentement, à son rythme. « Ce qui serait embêtant, par contre, c’est qu’il n’ait pas de représentations des choses dans sa tête, des images mentales. Si un enfant a envie de boire, ce n’est pas très grave qu’il ne dise pas "boire", "verre" ou "eau". Ce qui serait ennuyeux, c’est qu’il ne puisse pas indiquer qu’il y a un verre rangé dans l’armoire, et donc qu’il ne puisse pas se représenter mentalement les choses qu’il veut et qui ne sont pas nécessairement visibles : c’est entre autres cette capacité qui va le pousser à dire des mots. »

Quand c’est non, c’est non !?

Sûr que, dans le vocabulaire de votre loulou, le « non » domine ! « À 22 mois, Arthur est très adepte du non, explique son papa. Il a un non ferme : quand c’est non, c’est non ! Parfois, il dit non pour le principe car c’est quand même un peu oui. Parfois, il l’exprime avec un grand sourire, comme s’il savait que cela va nous embêter. On a été complètement émerveillés le jour où un oui est sorti de sa bouche, on en a parlé pendant plusieurs jours… »
Voilà une réalité très banale… et logique ! « Le non est sans doute le mot que les parents emploient le plus à ce moment-là, commente Monique Meyfroet. Parce que l’enfant fait beaucoup d’expériences sur le plan moteur et que les parents ont beaucoup de raisons d’avoir peur : ils vont plus vite dire non ! Mais le non marque aussi une différence entre les volontés des uns et des autres. Si on dit oui, on est dans le même, on ne prend pas conscience de son identité, de sa volonté différente. En disant non, l’enfant prend conscience de ses désirs propres, il les affirme. C’est pour cela qu’il dit non même à des choses qu’il aime bien. "Tu veux manger des carottes ? – Non… parce que JE veux manger des carottes !" Or, répondre oui reviendrait en quelque sorte à dire seulement : "J’accepte ce que toi, tu veux." »

Le vrai et le faux se mêlent…

Si votre petit aime vous parler – et vous faire participer à ses jeux –, il aime aussi se parler à lui-même, dans le monde secret de ses pensées. Il a ses petits récits intérieurs. « Noé se raconte beaucoup d’histoires quand il joue, témoigne sa maman. On n’y comprend pas grand-chose. Il construit des petits scénarios. Il met en scène ses bonshommes Duplo. Il ne nous intègre pas à ses histoires : c’est son truc à lui ! » Ne pas déranger, donc ! Intimité à respecter. « Ce n’est pas la même chose de vivre quelque chose et de se le raconter, souligne la psychologue. Quand l’enfant met son vécu en mots, même si ce n’est pas les bons mots, il le vit autrement, il le reconstruit. En se le racontant, il prend de la distance, il se l’explicite, il le mentalise. Il l’intègre. »

Si votre petit aime vous parler – et vous faire participer à ses jeux –, il aime aussi se parler à lui-même, dans le monde secret de ses pensées. Il a ses petits récits intérieurs

Plaisir d’imiter, plaisir d’agir en ayant une idée derrière la tête… Plaisir d’utiliser ses jouets (comme la dînette, un best-seller) mais aussi des objets de la maison ou du brol (pots de yaourt et flacons de gel douche vides…) pour « faire comme », puis pour « faire comme si »… Plaisir de « faire vraiment »… « On est parfois surpris par les liens qu’Eliott fait, illustre sa maman. Il comprend le second degré et les blagues. Par exemple, après le bain, on lui met d’habitude son pyjama. Alors, si on lui propose ses chaussures, "Non pas sures", rigole-t-il. Je suis enceinte de 4 mois et demi. Eliott dit "bébé" en soulevant mon t-shirt. Il donne une tutte à mon nombril. Il regarde aussi son ventre sous son t-shirt. Il a clairement compris qu’il y a un bébé… mais qu’a-t-il compris, en fait ? Depuis toujours, notre bonhomme est très branché alimentation. Il prend ses nounours, les assied, met des assiettes devant eux et leur donne à manger. Il nous amène aussi plein de choses à manger. Avant, il jouait avec des petits pots et des Tupperware, mais là, on a craqué pour une dînette. Et puis, il adore cuisiner avec nous. On essaie de l’impliquer. On le laisse couper deux-trois rondelles de légume avec un couteau non dangereux. Il met des morceaux de fruit dans l’extracteur de jus. Il aime touiller, faire des boules… »
Le vrai et le faux se mêlent. « Oui, il y a une partie de vrai et une partie de faux, confirme Monique Meyfroet. C’est pour cela que les petits enfants sont des véritables artistes ! Ils recréent le monde au départ d’une multitude de choses. Cela prend part à leur construction mentale. Maintenant, ils ne sont pas encore dans l’abstraction : ils ont toujours besoin de passer par l’action concrète. En même temps, si un enfant frotte le derrière de son nounours avec du vrai papier toilette, ce n’est pas encore une abstraction aboutie, mais c’est quand même une forme d’abstraction qui soutient la construction mentale parce que l’enfant sait bien que le nounours n’est pas vivant ! Il y a un va-et-vient incessant entre l’action concrète et la pensée. » Tout est à la fois sensorimoteur et psychique à l’âge de Maïa, Noé et les autres…
Voilà un aperçu du grand remue-méninges que vit votre petit bout ! Beaucoup d’énergie y est déployée. Et de la fatigue peut en résulter. Il peut alors connaître des périodes de régression, qui vous surprennent, voire vous agacent. « Elles sont banales ! Un enfant qui parle bien peut, tout d’un coup, se remettre à parler comme un bébé. Il a besoin de s’arrêter, de se réassurer, de retourner un peu en arrière pour mieux aller plus loin. »

L'AVIS DE L'EXPERTE

De la dînette au brol

Monique Meyfroet, psychologue clinicienne

Il y a beaucoup d’échanges, beaucoup de complicité entre petits enfants à partir du moment où ils disposent de « brol » pour jouer : flacons de savon de bain, pots de yaourt, foulards, vieux draps… Quand ils utilisent ce matériel informel, on observe qu’ils ont des projets ensemble, qu’ils s’entraident, qu’ils apprennent énormément les uns des autres. Ils ne se parlent pas beaucoup, mais ils gesticulent beaucoup. Ils ont très tôt le sens du théâtre et de la mise en scène. Certains ont déjà bien intégré que, pour garder l’attention d’un petit copain, il faut créer des surprises dans le jeu. Alors, ils sont inventifs, pleins de surprises.
Le brol est surtout intéressant dans les jeux à plusieurs : à la crèche, dans la fratrie, avec les cousins-cousines. Entre l’enfant et l’adulte aussi. C’est bien de mélanger des jouets pourvus de fonctions définies, style dînette, et du matériel informel.
L’enfant a besoin de plaisir partagé. Le jeu de la dînette va durer à tout casser cinq ou dix minutes. Les parents doivent prendre ce temps-là, je trouve. Ils doivent prendre du plaisir à jouer avec leur enfant. Cela peut se révéler difficile pour certains parce qu’ils peuvent éprouver une espèce de honte à faire le fou ou la folle, car c’est bien un peu cela qu’il faut faire ! Il faut être prêt à jouer le jeu, à faire ce qu’on considère peut-être être un peu ridicule. Il faut aussi se débarrasser de vieux clichés : non, la dînette, ce n’est pas qu’un jeu de filles !

LES PARENTS EN PARLENT…

« Gade bébé bus »
« Il s’en passe des choses dans la tête de Maïa, ça bouillonne ! Elle est fort dans la reproduction de ce qu’on fait avec elle. Elle dit "Non, non, non" à ses peluches. Elle conduit sa poussette, avec le doudou dedans, et elle dit : "Gade (regarde) bébé bus" à la vue d’un bus ou "Gade bébé poulets" quand on passe devant la boucherie. Avec son papa, on pense qu’elle commence à se décentrer. Dans son lit, elle dit beaucoup de non : elle joue avec sa voix, comme si elle chantait… Hier, elle a fait caca dans son bain : ça a été le drame pour elle. Je lui ai expliqué : "Papilou fait caca, Mamilou fait caca, papa fait caca, maman fait caca…" Le fait que tout le monde fasse caca l’a un peu apaisée. Oui, elle se décentre, c’est en tout cas notre interprétation. Maïa parle beaucoup. On assiste à une explosion de mots nouveaux pour le moment. L’autre jour, au magasin, je lisais tout haut la liste des courses : elle répétait tout. Elle parle toujours d’elle en disant "Aïa". Elle aime les livres depuis toujours. Le soir, avant de la mettre au lit, on lui raconte quatre ou cinq petites histoires. Elle fait plein de liens : par exemple, entre les "vrais" escargots qu’elle a vus dans le jardin, l’escargot de la chanson qu’elle connaît, les escargots de ses livres… Elle joue avec nous : elle nous tire par la main vers sa petite cabane, on y pique-nique puis on se dit au revoir. On fait dodo, avec le doudou, puis elle nous réveille, ouvre la fenêtre. Quand je suis dans le bain avec elle, elle me lave après que je l’ai lavée. On rejoue les moments-clés de sa journée. Elle adore se déguiser. Elle a commencé à le faire à la crèche où une malle de déguisements est installée. Maintenant, nous aussi, on a une caisse avec des chapeaux, des lunettes, des sacs, des capes… Elle se promène avec son sac, fait les courses… Est-ce qu’elle nous imite ? Je ne sais pas. Car des chapeaux et des capes, on n’en met pas ! »
Céline, maman de Maïa, 22 mois

« Heureusement, il communique… »
« J’ai l’impression que Nathan est en retard sur le plan du langage. Quelles sont les normes ? Si, à 2 ans, il ne dit pas autant de mots, est-ce un problème ? Comment compter les mots qu’il connaît ? C’est quoi, un mot ? À partir de quand estime-t-on qu’un son émis est un mot connu ? Je me pose beaucoup de questions… Heureusement, Nathan communique, et ça, ça me rassure ! »
Alexia, maman de Nathan, 23 mois

EN PRATIQUE

Il ou elle adore…

  • Mémoriser une comptine et la reprendre en entier (oui, oui !) quand ça lui chante.
  • Partager avec vous des moments uniques autour de livres, uniques parce que personne ne raconte une histoire deux fois de la même manière.
  • Jouer avec du brol avec ses copains de la crèche, avec son grand frère ou sa grande sœur, avec vous…

Par contre, 21-23 mois, ce n’est pas l’âge des écrans. Avant 3 ans, ils n’ont aucun avantage et ils sont même toxiques. Ils empêchent de jouer, de bouger, d’explorer, d’être en relation…

À L’ORDRE DU JOUR ?

La propreté en questions

Comme d’autres parents, vous commencez doucement à vous préoccuper de la propreté chez votre loulou ? Votre stress à ce sujet est palpable ? C’est que vous espérez qu’il soit propre pour son entrée en maternelle, ou à l’arrivée du bébé, ou… « C’est une épreuve sociale, la propreté, regrette Monique Meyfroet. La pression est énorme. Il y a la question financière pour certains parents – les langes, ça coûte. Il y a la question de l’entrée à l’école pour beaucoup – avec les consignes reçues par rapport à la propreté. » Et pour l’instant, votre loulou n’est nulle part ? NORMAL ! Ce n’est pas sa préoccupation. Et comme lui seul est en mesure de décider à quel moment il sera prêt…
Alors, pas de forcing, s’accordent les spécialistes de la petite enfance. Cela ne sert à rien d’insister. Presser l’enfant est même contre-productif. « Il ne faudrait pas que la question de la propreté devienne un contentieux entre l’enfant et ses parents, parce que s’il a des comptes à régler avec eux pour des raisons x, y ou z, c’est une très bonne manière, pour lui, de les faire marcher », avertit la psychologue. D’où l’intérêt d’être le plus relax possible sur ce coup ! O.K., mais dire à un parent anxieux « Ne stressez pas » aboutit en général à l’inverse… Alors ?
« Comme parent, une première chose à faire est de montrer à l’enfant que vous le soutenez dans cette aventure mais que vous n’êtes pas pressé. Parce que la plupart des enfants qui ont été propres rapidement, de jour mais souvent aussi de nuit, sont des enfants qu’on n’a pas pressés. Et ils n’ont pas été propres spécialement tard. » Lui montrer la voie, c’est accepter aussi qu’il puisse refuser de la suivre…
« La propreté demande une maturité physiologique. Cela nécessite aussi d’être dans le lien à l’autre pour accepter de se contrôler là où on ne se contrôlait pas avant. Il faut le faire pour quelqu’un. » Des pistes ? Laisser le pot en évidence dans la salle de bains. Le « proposer » (pas l’imposer) à l’enfant sous forme de petit rituel quotidien – ne fût-ce que pour qu’il sache que cela existe. Montrer l’exemple – est-il intéressé par vos déplacements aux toilettes ? Plonger avec lui dans de chouettes livres sur le sujet. À chaque parent, ses idées judicieuses. De toute façon, c’est l’enfant qui décide. Mais ne rien lui proposer serait dommage, d’autant que les langes d’aujourd’hui sont très confortables.
Plus d’infos dans le prochain numéro du Ligueur et mon bébé. En attendant, deux séquences à savourer. La petite Maïa s’est déjà amusée à faire faire pipi à son lapinou en le mettant sur le pot. Et le petit Eliott a déjà fait deux fois pipi dans un pot : « Et voilà ! », a-t-il conclu. C’était comme un jeu pour lui… Et il continue de temps en temps à se mettre sur le pot… tout habillé.