Vie pratique

Ce que les écrans apportent de bon

Du bon dans l’écran ? Difficile à dire, tant les avis sont tranchés. On en discute avec Yves Collard, expert et formateur en éducation aux médias (Média Animation), qui nous permet de refermer ce dossier tout en nuances.

La question posée en introduction de ce dossier : est-ce qu’il y a du bon dans l’écran ? Comment y répondriez-vous ?
Yves Collard : « Le monde physique, considéré comme le bon, le vrai, le réel. Contre le monde virtuel et sa série de termes associés, tels que l’illusion, le mensonge, le mauvais. Plutôt que de parler de numérique ou d’écran, je préfère parler d’espace numérique. En réalité, tout est interaction. Les écrans font partie de la vie, il est normal de les interroger. Seulement, on le fait un peu comme avec l’image au XIIe siècle, où l’on ne s’arrêtait qu’à la forme, plutôt que d’en comprendre le sens.
Par exemple, un parent s’inquiète des quelques heures de loisir que va passer son enfant devant un jeu vidéo, sans réinterroger le fait qu’il passe, lui, huit heures par jour derrière son ordinateur. Dès qu’il s’agit de réseaux sociaux ou d’un jeu, comme l’adulte ne maîtrise pas, alors ça devient très vite problématique. Il existe une limite : les pratiques qui sont légitimes et celles qui ne le sont pas. La frontière est décrétée par le parent à partir de ses propres critères. »

Un des arguments que l’on entend beaucoup, c’est que les ados « perdent leur temps ». Qu’en pensez-vous ?
Y. C. : « N’oublions pas que le jeu est une activité importante. Avec lui, on transcende la réalité. On réinvente les règles. Au passage, on parle souvent ‘du’ jeu vidéo, comme s’il n’existait qu’un seul genre. Or, il est aussi multiple et varié qu’est la vie. Comme si on disait ‘le film’, ‘la série’. Avec le jeu, on se confronte à plein de choses réelles, à l’expérience, à soi-même, aux autres. On teste des personnalités, des rôles, et c’est fondamental dans le développement de l’identité. On peut, par exemple, faire l’expérience d’être un garçon si on est une fille ou inversement. On éclate les limites. On se donne la possibilité d’être autre chose que soi. Tout cela en socialisant, parce que les ados sont rarement dans une pratique isolée ou isolante. Les enfants préfèrent généralement jouer de visu ou virtuellement avec des personnes qu’ils connaissent. »

Autre idée toute faite, nos mômes « traînent » sur les écrans. Comme s’ils zonaient en bons zombies dans cet espace virtuel.
Y. C. : « Quand l’ado traîne sur l’écran, il répond à une notion éducative : il s’éloigne des parents. Avant, il le faisait dans des terrains vagues, dans des centres commerciaux, au cinéma ou autre. Aujourd’hui, il le fait en partie sur les écrans. Pourquoi ? On irait bien voir les copains, mais c’est loin, ça coûte cher, ça ne rassure pas toujours les adultes qui laissent moins facilement sortir leurs enfants depuis Dutroux… Alors, on le fait via l’espace numérique. On va à la rencontre de l’autre. On passe son temps là. Mais, paradoxalement, les parents n’aiment pas trop non plus. Parce qu’ils font attention aux différentes pressions sur les réussites (scolaire ou professionnelle). Ils font en sorte de préparer un maximum de compétences pour leurs enfants. Tout ce qui est de l’ordre de l’activité illégitime angoisse. »

Mais quel type de compétences développent-ils dans ces conditions ?
Y. C. : « Je pars souvent de l’exemple du selfie. Chez un ado se pose la grande question du physique. De façon très brutale : ‘Je suis beau ?’, ‘Je suis sympa ?’. Les réseaux sociaux vont y répondre. ‘Trop bô’/’Tro cool’. Même les rares fois où ils postent des photos de paysages et pas une photo d’eux, ils reçoivent des réponses du type : ‘T génial·e’. Parce que, constamment, se pose la question de la vision de l’autre. Michaël Stora, spécialiste des pratiques numériques, a étudié la question de la grimace sur les réseaux sociaux. Pourquoi nos enfants postent-ils des photos à leur désavantage ? Parce qu’ils vont explorer la loyauté de l’autre. ‘Ah, ah, trop drôle’. Le selfie permet à l’ado de reprendre possession de son image. Là où le parent a toujours décidé de la photo que l’on conservait ou non. Ici, c’est le jeune qui décide. C’est un vrai travail de réappropriation. Le parent perd le contrôle. La crise de l’adolescence s’accompagne généralement d’une crise de l’originalité. On s’habille différemment, on montre que l’on appartient à tel groupe, on se départit de ce que veut l’adulte. Voilà donc ce que va appuyer la ‘pratique écranique’ qui vient servir l’ado. »

Quid des grandes théories sur le fait que le numérique nuit à l’intelligence des petits ?
Y. C. : « De la même façon qu’on prétend que les écrans rendent bête, je me méfie du discours inverse, comme quoi ils rendraient plus malin. Différents chercheurs prétendent que les écrans développeraient des compétences multitâches. Je vais être prudent et dire que ça va dépendre de plein de facteurs. Et donc que ça peut se développer ailleurs. Ceci dit, le travail derrière l’écran permet de cumuler des compétences de coopération. Dans le jeu, on va mener un objectif à bien, ensemble. Là où dans le cadre scolaire, par exemple, même si on la joue collectif, on se retrouve toujours évalué en tant qu’individu seul.
Autre chose, nos enfants mobilisent tout un tas de compétences pour développer leurs connaissances en numérique. Pour débloquer une situation sur les écrans, ils vont mettre au point toute une méthode de recherche. Plus ils le font, plus ils sont capables de trouver. Seulement se pose la question de la perte de mémoire. Ce à quoi les spécialistes en neuro-cognitivité répondent que c’est une façon de développer une forme de mémoire procédurale. Je sais comment je dois faire, plutôt qu’accumuler, connaître par cœur et stocker. C’est une forme de motricité de l’apprentissage en quelque sorte. Apprendre les capitales par cœur, est-ce foncièrement utile ? »

Comment les parents peuvent-ils accompagner ces nouvelles formes de compétences ?
Y. C. : « D’abord, je pense qu’ils ne doivent pas avoir de mépris pour tout cela. Lorsque l’on éduque contre, on n’inscrit pas ses enfants dans une bonne dynamique. Il est important de se décomplexer sur la question du numérique. J’ai bien conscience que l’on ne va pas demander aux parents de jouer le rôle de profs ou d’épistémologistes. Mais si un enfant de 6-7 ans vient demander si les dinosaures existent encore, plutôt que de formuler une réponse toute faite, pourquoi justement ne pas proposer un travail d’accompagnement. Montrer qu’il n’y a pas une solution unique. Mélanger l’écran, le livre et peut-être les jouets. Et donc lui permettre de se construire sa propre réponse. »

Tout ceci est très réjouissant, mais il existe des débordements. À partir de quand doit-on s’inquiéter ?
Y. C. : « Dès que son enfant a des pratiques illégitimes, dès qu’il y passe tellement de temps que ça prend le temps sur le reste. Les copains, les repas et surtout les heures de sommeil. J’insiste, c’est ce à quoi le parent doit faire le plus attention. 90 % des problèmes sont liés au temps. Autre aspect à surveiller : la passion. Par exemple, on découvre une application : on va trouver que passer du temps dessus, c’est mieux que le reste. Mieux que tout. Au parent de trouver une mobilisation suffisante pour montrer à son enfant qu’il y a d’autres chouettes choses. Attention de ne pas s’inquiéter trop vite. Laissez décanter, ça va vite retomber. Enfin, il existe un très petit pourcentage d’inquiétudes d’ordre pathologique. Les experts ne sont pas d’accord à ce sujet : symptôme d’un problème ou problème lui-même ? Beaucoup d’enfants vont se réfugier dans l’espace numérique, qui sert de défouloir. Si le parent juge qu’il y a un problème excessif, qu’il se remette en question. Qu’il interroge les pratiques de l’enfant. Comme un parent le ferait avec un enfant qui fait trop de sport. Qui revient avec des blessures, pour qui rien d’autre ne compte. Est-ce qu’il faut arrêter le sport pour autant ? Non, bien sûr. Faut-il arrêter les écrans en cas de problème ? La question est tout aussi insensée. »



Yves-Marie Vilain-Lepage

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