Loisirs et culture

Si la science avait été exacte, les frères Papachristou auraient été de parfaits jumeaux. Mais, le 22 juillet 1988, quand Clément arrivait au monde en bonne santé, Guillaume naissait avec un handicap moteur cérébral. De leur extrême proximité au regard des autres, en passant par la construction individuelle, les deux frères ont décidé d’en faire une performance artistique.
Croiser la route de Clément et Guillaume Papachristou, c’est faire face à un torrent d’humanité, d’humour, d’amour. C’est aussi rencontrer la différence, les incompréhensions du monde, les manquements de notre société. Tout un univers que les deux frères ont choisi de mettre en scène et de présenter au public. Un public d’ailleurs également acteur d’Une tentative presque comme une autre, le titre du spectacle.
« Le début de tout cela est assez simple, explique Clément, Marseillais de naissance, mais qui vit en Belgique depuis douze ans, entre des études à Liège et une vie professionnelle à Bruxelles. Ça a commencé par des jeux entre nous, on s’amusait à faire de la radio, du théâtre, à jouer des rôles quand on était gamins, on racontait tout un tas de trucs de notre vie de tous les jours. C’était un peu une évidence de faire ce spectacle ensemble, mais ça a pris du temps. Il a fallu grandir chacun de notre côté, prendre de la distance, autant physique que psychologique, avant de se retrouver. »
Un rapport au corps qui bouscule
Au moment de l’interview, au milieu de l’été, Clément et Guillaume viennent justement de se retrouver à Marseille. Si notre rencontre se fait à distance, la proximité entre les deux frères saute aux yeux à l’écran. Une proximité que l’on voit d’abord physique, puis que l’on perçoit beaucoup plus profonde que cela.
« On a été très proches toute notre vie, c’est une évidence, souligne Guillaume. C’est quelque chose que beaucoup mettent sur le compte de la gémellité et de ses mythes sur les connexions magiques. Mais nous avons passé les mêmes étapes de la vie au même moment, c’est de là que viennent notre proximité et notre entente. »
Pour traduire cette relation sur scène, Guillaume et Clément n’ont pas eu besoin de forcer le trait. Sur les rares images qui circulent sur le web, on découvre un corps-à-corps qu’on pourrait qualifier de charnel et où le non-verbal prend une place importante, comme dans leur vie de tous les jours avec une sorte de crypto-langage développée par les deux frangins.
Une performance hors des sentiers battus qui mêle danse, prise de parole et interactions avec le public
« Le handicap nous a obligés à être proches, à développer une relation différente, souligne Clément. Il y a toujours eu beaucoup de contacts physiques entre nous, par exemple pour se passer un objet. Dans ce sens, je suis comme une extension de Guillaume. On se connaît par cœur, beaucoup de choses passent par le regard entre nous. Dans l’enfance, je ne me souviens pas avoir pensé que nous étions différents. Nos jeux, nos activités, pour moi, c’était notre monde, mais aussi le monde ‘normal’, puisque je ne connaissais que cela. Ce n’est que quand j’ai expérimenté les limites, par exemple par les bêtises ou l’accident - comme bêtement sortir à fond de l’appart familial avec le fauteuil de Guillaume et dégringoler les marches - que j’ai pu nommer le handicap et comprendre que notre rapport au corps, au monde était différent. Je me suis évidemment construit en tant que personne par rapport à notre gémellité et au handicap. »
Aller au-delà du simple regard
Une prise de conscience qui, si elle n’a pas changé le lien fraternel, a aussi ouvert les yeux de Clément sur le regard porté par les autres sur Guillaume et sur tout le monde du handicap. « Quand il y a d’autres personnes avec nous, je sens que ce n’est pas pareil, explique ce dernier. Mes difficultés de langage, mon fauteuil, ça fait beaucoup pour les gens, ils ont tendance à parler à Clément plutôt qu’à moi, comme si je n’existais pas. Parfois, ça me passe au-dessus de la tête, parfois ça m’énerve vraiment, parce que ça fait comme si nous n’étions qu’un, alors que ça n’a jamais été le cas ».
Ce sont ces constatations, ces exemples très concrets rencontrés au fil du temps qui se retrouvent donc au cœur du spectacle des deux frères. Pour interpeller le public et le confronter à son comportement qui parfois dépasse les limites, les deux acteurs n’hésitent pas à mettre spectateurs et spectatrices au milieu de la réflexion. À les faire monter sur scène aussi, pour partager et mieux faire comprendre ce qui unit et différencie Clément et Guillaume.
S’ils donnent beaucoup, les deux frères en retirent tout autant de cette expérience peu ordinaire. Tant sur le plan personnel qu’au niveau de leur pièce qui tourne, en perpétuelle évolution. « À la base, nous avons co-écrit Une tentative presque comme une autre avec des moments de danse et d’autres de parole, où Guillaume s’exprime plus que moi, remarque Clément. La partie parlée de Guillaume n’est pas écrite, elle dépend de son humeur, du contact avec les gens présents dans la salle, ce qui fait que chaque représentation est finalement unique. Pour la tournée belge, on a voulu une chorégraphie supplémentaire, un moment dansé. C’est venu parce qu’on est de plus en plus à l’aise dans cette formule et que le public est réceptif, c’est comme cela qu’on avance ».
Guillaume explique aussi l’évolution de la pièce par sa propre évolution. « Alors que parfois je me sentais totalement inutile de par mon handicap, jouer m’a permis de mieux connaître mon corps, de faire plus que ce je pensais possible. Ça m’a fait grandir encore plus et donné confiance pour monter sur scène. Aujourd’hui, je prends plaisir à être face au public, ça me donne de l’énergie pour être dans mon rôle. Je prends aussi du plaisir à penser mes phrases pour la scène, même si ce n’est pas facile pour moi. Ce que je dis finalement, ce n’est pas forcément comme dans ma tête. Mais c’est ma magie à moi, et ça fonctionne plutôt bien ».

La force du non-verbal et de l’implicite
Au-delà de la parole forte de Guillaume, l’intérêt d’Une tentative presque comme une autre réside dans tout le travail autour du non-verbal, cher à Clément. « Je viens du théâtre un peu physique. Comment le corps s’exprime, c’est ça qui m’intéresse. Je suis très attentif au corps de l’autre, au mien, à tout ce qu’il y a dans l’implicite. Le corps montre plein de choses qui se voient, mais ne se disent pas. C’est la force de la relation que nous avons, Guillaume et moi, qui permet de mettre cela en avant artistiquement et de toucher les gens ».
Remuante sur scène, remuante dans les gradins, Une tentative presque comme une autre s’annonce comme une expérience riche pour celles et ceux qui en deviendront spectateurs et spectatrices. Les frères Papachristou mettent même des balises en ce qui concerne leur œuvre : « Ce n’est ni une pièce de théâtre, ni un gala de danse, c’est un spectacle à mettre dans la catégorie performance artistique ». Une performance avec du cœur, beaucoup d’énergie, de l’intime, des sentiments forts, loin, très loin d’être presque comme les autres.
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