Vie pratique

Comment prévenir l’infoxication ?

Le web est un nid à virus malveillants, on le sait. Il est aussi touché par une pathologie profonde qui s’appelle « fake news ». Comment aider ses ados à se protéger de cette maladie numérique ? En les vaccinant ! Reportage au cœur d’une animation ludique qui devient, au final, piqûre de rappel pour tous.

La scène se déroule un dimanche après-midi. Il fait soleil. Il fait printemps. Dans les combles d’un bâtiment de l’université de Namur, deux ados sont face à un PC. Accompagnés de deux adultes, ils surfent sur le web. Discutent. Décortiquent. Écrivent. Éditent des photos. Là, en deux heures, ils vont concocter une « fake news », une fausse nouvelle qui suinte le complot et la manipulation.

Cela dit, pas de panique ! La production du jour ne se retrouvera jamais sur le web. C’est simplement un exercice, dont la justification puise son essence dans un présupposé bien connu : « Les braconniers font les meilleurs gardes-chasse ». Ici, pas de forêt de feuillus ou de résineux, mais bien une jungle, celle du web, touffue, complexe et parfois inquiétante.
« Moi-même, j’utilise plein de médias. Facebook et autres. Je vois plein de choses qui circulent et qui ne sont pas forcément fiables. On n’identifie pas la source, on republie sans vérifier le bien-fondé des infos ».

Danielle, 43 ans, maman de Gilles, résume la situation : « Mon fils, parfois, me dit qu’une des vidéos qu’il partage est fiable parce qu’il y autant de personnes qui suivent le youtubeur à l’origine de celle-ci. Pour moi, ce n’est évidemment pas assez comme critère de fiabilité ».

Maxime Verbesselt ne peut que souscrire à cet avis. C’est un des adultes qui accompagnent les ados dans leur élaboration d’un complot. « Il faut discuter avec les jeunes de ce qu’ils font sur internet, les interroger pour savoir comment ils distinguent le vrai du faux. Il faut trouver une qualité de dialogue. Cette formation aide à ça. »

Comment ça marche ?

Maxime fait partie d’Action Médias Jeunes. Ce module destiné aux ados, il l’a déjà bien rôdé. « L’animation s’articule en trois parties. Au début, on les confronte à des ‘vraies’ et à des ‘fausses’ infos. Ils doivent faire le tri. Bien vite, on leur fait comprendre qu’une fausse info joue souvent de façon exagérée sur l’émotion, sur le spectaculaire. On démonte les mécanismes qui nous font partager une info ».

Voilà pour la théorie. Ensuite, premier exercice pratique : analyser des faux complots tellement caricaturaux qu’ils font sourire comme un poisson échappé du premier jour d’avril. « Là, en l’occurrence, on les a confrontés à une vidéo réalisée par Canal + qui prouve que les Schtroumpfs ne sont que des instruments de propagande communiste. C’est une ‘fake news’ pour rire, mais ça permet de décrypter le phénomène ».

En moins de deux minutes, on apprend ainsi que le Grand Schtroumpf est une référence à Karl Marx, que toute apparition d’un marteau et d’une faucille est suspecte, quant au Cosmoschtroumpf, il est clair que son nom renvoie plus à cosmonaute, dont l’usage est préféré en Russie, qu’à celui d’astronaute. CQFD.

« Ce sont des parodies évidemment, c’est complètement absurde. On n’y croit pas. Mais les ados décodent. Ils se rendent compte qu’il y a un mélange de vérités et de demi-mensonges ». De là, Maxime et son équipe expliquent tous les « biais cognitifs ». Ils mettent en relief les mécanismes du cerveau qui effectue, malgré lui, des connexions trompeuses suite à une avalanche d’exemples et de démonstrations vicieuses. « Lorsqu’il ont bien perçu cette réalité, nous leur disons : pour voir si vous avez bien compris, on va monter un complot ». C’est là que les choses « sérieuses » commencent.

Un complot, oui, mais lequel ?

Avant de construire un faux complot, les animateurs sondent les jeunes participants. Dans le cas présent, l’un est plutôt BD et Tintin, l’autre est passionné par l’histoire, surtout la Seconde Guerre mondiale. Ils ont des connaissances dans ce domaine. Comment les utiliser de façon toxique ? Inspirés par les Schtroumpfs marxistes, les ado-comploteurs vont transformer l’univers de Tintin en creuset du nazisme.

Pour mener à bien leur projet, Gilles et son comparse collectent des infos précises. Ensuite, ils les tordent, les sortent de leur contexte, les interprètent aussi. « Le capitaine Haddock, par exemple, on s’est aperçu que son prénom, c’était Archibald. Ses initiales sont donc ‘A. H.’ comme Adolf Hitler ! Puis, on trafique un peu les images pour les rapprocher de la réalité, ou l’inverse. On a ainsi bossé sur l’aigle nazi et un rapace identifiable sur le drapeau de la Syldavie, pays imaginé par Hergé ». Le processus a quelque chose de ludique. « On les amène au cœur de la problématique par un biais rigolo ».

Si la forme est amusante, le fond, lui, est très sérieux. « Tout cela permet de cadrer le problème, de montrer que, finalement, le mécanisme de la « fake news », ce n’est pas seulement la personne qui lance les rumeurs, c’est aussi l’utilisateur qui les relaie sans recul. On veut également montrer, à travers cette séance, qu’il est très facile de faire passer des fausses infos quand on connaît les codes. Mais qu’il est tout aussi facile de détecter celles-ci, en tant qu’internaute, lorsqu’on maîtrise ces mêmes codes ».

Et les parents dans tout ça ?

« Je vois plein d’amis sur Facebook qui republient des infos qui ne sont pas du tout fiables ». La maman de Gilles fait ce constat tout simple qui appelle une réflexion en écho chez Maxime Verbesselt. « Les parents, face ce phénomène, doivent effectivement faire preuve d’humilité, il y a des études qui montrent que ce ne sont pas forcément les jeunes qui diffusent le plus d’informations viciées sur internet. Ce sont plutôt les personnes de plus de 50 ans ».

L’humilité. C’est le premier conseil que donne donc Maxime aux parents. « J’ajoute aussi qu’il faut compter sur un certain esprit critique des ados. Ils sont souvent dans la rébellion ou la contestation. Or l’information, pour eux, peut s’assimiler à une forme d’autorité. Remettre en question ce qui vous arrive, c’est dans les gênes de l’ado ».

Maxime Verbesselt ajoute qu’il ne faut pas avoir peur de ne pas maîtriser les outils numériques pour aider les jeunes et les enfants. « Sur internet, dit-il, c’est beaucoup le bon sens d’adulte qui prévaut plutôt que la maîtrise des outils ». Peut-être, mais cette maîtrise peut aider. C’est l’avis de Pierre-Yves Lejeune, papa de deux petites filles de 6 et 9 ans, il est formateur pour Webetic, projet qui s’adresse aux parents et grands-parents pour les aider à mieux comprendre le web. « Il y a le bon sens, mais, selon moi, il faut aussi connaître l’outil. C’est un plus. Cela permet de de développer les bons réflexe, les bonnes méthodes, de mettre en place des balises qui rassurent. »

Vive l’esprit critique !

Mieux comprendre. C’est l’objectif de tous les formateurs qui veulent sensibiliser aux dérives du web. « Il faut développer l’esprit critique de l’internaute. C’est primordial. Concernant les enfants, je suis opposé à une surprotection par rapport au web ». Pierre-Yves Lejeune ne se lasse pas d’expliquer que la confrontation au réel est nécessaire : « Quoi qu’on fasse, à un moment donné, ils seront exposés à des contenus nocifs qu’ils n’auraient pas dû voir. Il faut donc anticiper. Dialoguer. Expliquer. Renforcer l’esprit critique ».

L’esprit critique, c’est la clé. Maxime en est aussi convaincu. « On ne prétend pas qu’après une session de deux heures, les ados ne se feront plus piéger sur internet et qu’ils sont devenus super critiques. Mais on les a amenés par l’analyse, le débat et la création à comprendre l’élaboration d’une infox. Cela leur permettra d’aller plus loin que ce qu’ils voient, d’avoir le bon réflexe, de recouper leurs sources ».

Gilles, 13 ans, a bien compris la leçon : « Il ne faut pas se fier aux apparences. Quand on voit un article, il faut aller vérifier les informations sur d’autres sites. Je comprends mieux comment ça fonctionne. J’essaierai d’identifier les techniques de montage, les petits mots qui influencent beaucoup la lecture d’un texte ». C’est certain, Gilles est désormais vacciné. L’infoxication ne passera pas par lui. Ou, à tout le moins, il sera plus résistant.

En pratique

30 secondes

Lors de notre rencontre, Maxime Verbesselt nous a renseigné le site canadien 30secondes.org. Pourquoi 30 secondes ? Voici l’explication en sept points qui font office de conseils, basiques certes, mais si souvent négligés dans la précipitation.
30 secondes pour :

► Lire
► Vérifier la source
► Réveiller son esprit critique
► Comprendre le but du message
► Bien comprendre ce dont il s’agit
► Revenir de ses émotions
► Réfléchir à ce qu’on vient de lire

Pour aller + loin

3 références

► Un livre : Fake News. Évite de tomber dans le piège !, Kevin Razy (La Martinière Jeunesse).
► Un site : webetic.be (et pour participer à une formation : liguedesfamilles.be).
► Un test amusant à faire en famille : geoado.com

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