Société
Un endroit où naissance et fin de vie se côtoient. Un habitat groupé qui redonne du sens à la proximité et à la solidarité entre les générations. Voilà les idées que porte Pass-ages, un lieu pas comme les autres où chaque étape de l’existence trouve sa place.
À quelques rues du parc Duden, en plein cœur de la commune bruxelloise de Forest, un projet d’un nouveau genre a vu le jour. Inauguré en septembre 2021, Pass-ages regroupe en un seul et même lieu un habitat groupé intergénérationnel, une maison de naissance et une maison de mourance.
Au dernier étage du bâtiment, autour de la table de la pièce commune à tou·tes les habitant·es, nous rencontrons Sabine François, gestionnaire de projet. « Naître, cohabiter, vieillir et mourir, ce sont des étapes qui font partie du même continuum qu’est la vie. Notre volonté à travers la synergie créée par ces trois structures, c’est de rassembler l’humain autour de ces grandes étapes pour leur rendre un ancrage dans le vivre ensemble ».
La gestation de ce projet associatif lancé et porté par des citoyen·nes engagé·es aura duré plus de treize ans. En 2008, Isabelle Verbist, infirmière de formation et initiatrice de cette grande aventure, a une intuition : « La naissance et la mort, ça fait tellement partie de la vie. Mais, aujourd’hui, ces transitions sont quasi systématiquement prises en charge et vécues dans des structures hospitalières. J’ai eu envie de permettre à chacun et chacune de se les réapproprier ».
Du premier au dernier souffle
Au rez-de-chaussée, une porte ouvre sur une maison de naissance. On y découvre un séjour cocooning, ainsi que trois chambres aux tons apaisants destinées à accueillir de futurs parents. Ballons, baignoires, sièges d’accouchement, cordes… Tout le matériel nécessaire pour accompagner une naissance physiologique.
« Nous suivons les familles depuis leur désir de conception jusqu’à un an après l’accouchement, détaille Sabine François. Nos sages-femmes assurent des consultations prénatales, tout comme des préparations à la naissance et à la parentalité. Les échographies, indispensables au suivi, sont quant à elles réalisées en externe, à l’hôpital par exemple. Un accouchement en maison de naissance ne peut se faire que pour des grossesses dites ‘à bas risques’, c’est-à-dire une grossesse unique, sans jumeaux, avec un bébé se présentant la tête en bas, pour une naissance entre 37 et 42 semaines. »
« Selon moi, c’est l’individualisme qui a distendu le lien naturel entre la naissance et la fin de vie »
Ouverte en mai dernier, la maison de naissance n’a pas encore connu de mise au monde, bien que plusieurs suivis de grossesse aient déjà eu lieu. « Mais cela ne saurait tarder, assure la chargée de projet, un sourire aux lèvres. Toutes les femmes accompagnées jusqu’à présent ont dépassé leur terme ou ont eu une grossesse interrompue pour une raison ou une autre. Ça aussi, cela fait partie des conditions sine qua non pour décider si oui ou non l’accouchement pourra se faire chez nous ».
Pauline Kaempfer fait partie de ces femmes. À l’origine, la maman ambitionnait de donner naissance à son garçon au sein de Pass-ages. Finalement, elle a accouché à quelques pas de là, à l’hôpital Saint-Pierre de Bruxelles.
« La raison pour laquelle on s’est tournés vers Pass-ages, c’était pour accoucher dans un milieu non médicalisé. Je dois dire que bon nombre de femmes au sein de mon cercle d’amies sont aussi passées par un accouchement plus naturel. Et puis, c’est le projet dans sa globalité qui nous a beaucoup parlé à mon compagnon et à moi, que ce soit la coopération entre les habitant·es qui sont tou·tes bénévoles au sein de la structure, le rapprochement entre naissance et fin de vie ou la bienveillance des soignant·es et des personnes qu’on y rencontre. »
La vie de quartier, ensemble
La portée du projet Pass-ages va au-delà des seuls services proposés par les maisons de naissance et de mourance. Il est aussi question de soutenir la création de lien social en zone urbaine. « En tant qu’urbaniste, c’est un aspect de Pass-ages qui m’intéresse beaucoup, ajoute la jeune maman. Il s’agit de replacer ces deux moments de vie au cœur d’une vie de quartier. Dans le temps, les naissances et les décès étaient d’ailleurs des évènements qui pouvaient rassembler tout un village ».
L’habitat groupé intergénérationnel qui s’étend sur les quatre étages du bâtiment est en cela un véritable vecteur de liens. « Ici, les habitant·es ont entre quelques mois et 80 ans, décrit Isabelle Verbist. La mixité sociale a été favorisée par un modèle d’acquisition assez particulier. Les propriétaires n’ont pas acheté leur appartement, mais des parts sociales de la coopérative créée dans le cadre du projet. Ainsi, ils participent à la fois à sa gouvernance et aux interactions qui font la vie du lieu et du quartier ».
Thérèse Evrard, co-initiatrice du projet et doyenne de l’habitat groupé, nous rejoint autour de la table de la pièce commune. Ancienne infirmière pédiatrique, elle a beaucoup travaillé à l’étranger, notamment en accompagnant la venue au monde d'enfants au Sahara algérien.
« Selon moi, c’est l’individualisme qui a distendu le lien naturel entre la naissance et la fin de vie. Par chez nous, la mort est devenue taboue. D’ailleurs, nous avons reçu et recevons encore de vives réactions lorsqu’on parle du projet autour de nous. On se réjouit de l’arrivée d’une maison de naissance, mais l’accoler à une maison de mourance, quelle drôle d’idée ! Pourtant, ni la naissance ni la mort ne sont des maladies. »
Car, de l’autre côté du couloir du rez-de-chaussée, on trouve la maison de mourance. « C’est la psychologue suisse Lydia Müller qui a conceptualisé ce terme, raconte Isabelle. Le mot ‘mourance’ désigne le processus précédant la mort qui, elle, signifie l’instant du trépas. Tout comme la naissance qui décrit le processus qui précède la venue au monde d’un nouveau-né, la mourance bouleverse tout ce qui est connu et a besoin d’être accompagnée ».
Remodeler les mentalités
Au sein de cette maison, on accueille des adultes en soins palliatifs, avec des soins prodigués par des infirmières et des infirmiers. L’accompagnement concerne aussi les proches lors des derniers jours et après le décès, dans leur processus de deuil, avec la mise en place de rituels.
« On veut vraiment proposer un lieu chaleureux qui permette à la personne et à son entourage de se sentir comme chez eux, soutient Sabine François. Nous assurons une présence de 8h à 20h tous les jours. C’est pour cela qu’en plus des habitant·es, nous comptons sur une communauté de volontaires qui se relayent pour l’aide aux courses, l’entretien des locaux, la présence bienveillante. La nuit, nous cherchons encore une formule adaptée, car en tant qu’association, nous n’avons pas les moyens d’engager des soignant·es de garde. »
Même si le projet vise tous les publics, tout le monde s’accorde sur un point : l’accessibilité à ce type d’alternative est encore à travailler. « Aujourd’hui, on ne se demande pas quelle alternative choisir lorsqu’on tombe enceinte, regrette Isabelle Verbist. La question concerne plutôt l’hôpital vers lequel on va se tourner. Cela ne veut absolument pas dire que nous n’avons pas besoin de maternité en structure hospitalière, mais il faut aussi informer sur les autres alternatives disponibles ».
Par ailleurs, il y a la question du coût. « Pour rendre la naissance extrahospitalière plus accessible, ce n'est pas qu’une question financière, précise Sabine François. Je pense que de futurs parents qui souhaitent se lancer dans un projet de naissance physiologique, mais qui se demandent s’ils pourront le mener à bien, peuvent se tourner vers une structure comme la nôtre. Ils auront quand même accès à la prime à l’accouchement ou à des aides via leur mutuelle. Les barrières sont aussi culturelles, on a le sentiment qu’en allant à l’hôpital, on y trouvera une plus grande sécurité. Mais l’accouchement en maison de naissance est tout aussi sécurisant. Il faut parvenir à remodeler les mentalités à la fois concernant la naissance et la mort pour que, sans être uniquement gouvernés par la peur, on puisse de nouveau choisir de vivre ces transitions en dehors des murs d’un hôpital ».
POUR ALLER + LOIN
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Depuis ses débuts, Pass-ages compte avant tout sur un groupe de bénévoles qui donnent régulièrement quelques heures de leur temps. Le projet vous parle ? Vous pouvez contacter l’équipe sur volontaires@pass-ages.be ou vous rendre sur leur site internet pour de plus amples informations.
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