Loisirs et culture

Du lapin qui « saute » à celui qui « bondit »…

Comment enrichir les interactions autour de la lecture en famille

Lire à un enfant, c’est lui ouvrir de nombreuses portes, y compris celles qui mènent du langage oral au langage écrit. Nathalie Thomas, spécialiste de la question, livre ses conseils pour enrichir les interactions autour de la lecture en famille.

Logopède et docteure en sciences psychologiques et de l’éducation à l’Université libre de Bruxelles (ULB), Nathalie Thomas a consacré sa thèse à la « lecture interactive ».

En quoi lire à un enfant l’aide-t-il dans son apprentissage du langage ?
Nathalie Thomas :
« La lecture va le guider tout au long de son développement langagier. D’abord à travers le vocabulaire littéraire, plus complexe que celui qu’on utilise au quotidien. Dans un livre, vous allez par exemple lire ‘le lapin bondit’. Alors qu’au quotidien, vous allez plutôt dire ‘le lapin saute’. Quand on lit un livre à un enfant, on stimule également sa compréhension du contenu du texte. Pour comprendre une histoire, il faut pouvoir faire des liens, des retours en arrière ou bien anticiper. Très tôt, on peut lui demander : ‘À ton avis, qu’est-ce qui va se passer ? Pourquoi c’est ça qui se passe, à ce moment-là ?’.
Enfin, il y a la découverte du code écrit : les lettres, les sons. Progressivement, l’enfant va faire des liens, de façon implicite, entre ce qu’il entend et ce qui est écrit. Il va se rendre compte qu’il y a des petites lettres et des grandes, des signes ou encore des mots qui reviennent plusieurs fois. Il va commencer à en reconnaître certains, de même qu’il va être éveillé à leur musique, aux rimes… »

Qu’est-ce que la lecture interactive ? Avez-vous des conseils à donner aux parents ?
N. T. :
« Il s’agit d’utiliser un album jeunesse pour stimuler ces différents apprentissages, ainsi que le plaisir de lire et l’intérêt envers la lecture. La plupart des parents le font déjà sans le savoir. Mais on peut leur donner des petits conseils supplémentaires. Une chose importante, c’est de ne pas changer les mots du texte. Non seulement pour que l’enfant puisse faire le lien entre ce qui est écrit et ce qu’il entend. Mais aussi parce que si on simplifie, on n’expose pas l’enfant à la complexité. En lisant ‘le lapin saute’ alors qu’il est écrit qu’il ‘bondit’, on perd la richesse littéraire. Si un mot est trop compliqué, mieux vaut l’expliquer, en faisant des liens avec le vécu de l’enfant ou son propre vécu, plutôt que le remplacer. Il ne faut pas avoir peur de faire des pauses, en fonction de l’intérêt de l’enfant, pour sortir un peu de l’histoire et l’étoffer.
Suivre le texte du doigt permet aussi d’attirer son attention sur les lettres et les mots. Avec les plus petits, on peut regarder la couverture et demander : est-ce que tu reconnais cette lettre ? En faisant, par exemple, le lien avec son prénom. Quelque chose que les parents font peut-être peu, c’est de parler du livre en lui-même : regarder qui est l’auteur, qui est l’illustrateur, quelle est la maison d’édition... Il ne faut pas non plus hésiter à lire plusieurs fois la même histoire, même lorsque l’enfant grandit. Cela permet de mieux comprendre les personnages secondaires et d’être plus attentif à tous les petits détails du récit. »

Destiné principalement aux professionnel·les, le site lectureinteractiveenrichie.com propose également une brochure et des vidéos explicatives adressées aux parents.

Peut-on appliquer ces conseils avec tous les enfants ?
N. T. :
« Oui, quels que soient leur âge, leur langue ou leur niveau de développement. Avant même qu’un enfant ait les premières pièces du puzzle du langage, on peut semer des petites graines en mettant des livres à sa disposition, en le laissant les manipuler… Avec les tout-petits, j’encourage les parents à lire parfois en face à face. Cela permet de voir les expressions de l’enfant, cela crée une autre interaction.
J’ajouterais qu’il ne faut pas arrêter de lire des histoires à un enfant qui est capable de lire par lui-même. En début de primaire, les enfants consacrent encore beaucoup d’énergie au décodage, lettre après lettre, ce qui limite leur compréhension du récit. Il en va de même pour les enfants qui ont un trouble de la lecture, de l’écriture ou du langage, pour qui le plaisir de lire est souvent mis à mal. En leur lisant un livre de façon fluide et vivante, on leur permet de mettre ces difficultés un peu de côté. Cela vaut également pour les enfants porteurs de handicap. »

Certains enfants n’ont pas ou peu accès aux livres…
N. T. :
« Passer de l’oral à l’écrit est un apprentissage. Tous les enfants peuvent y arriver, mais les études montrent que des différences se marquent très tôt entre ceux qui sont plus exposés à la lecture et ceux qui le sont moins. En Fédération Wallonie-Bruxelles, on sait qu’il y a au moins une famille sur cinq qui n’a pas de livre à la maison. Des initiatives sont mises en place pour répondre à ces inégalités. En principe, tous les enfants reçoivent un livre lors de la première consultation ONE, puis en 1re maternelle et en 1re primaire. Par ailleurs l’accès aux bibliothèques est gratuit pour les enfants. »