Société
L’année 2025 marque, en France, les cinquante ans de la loi Veil sur la légalisation de l’avortement. Pour cet anniversaire, l’INA (Institut national de l’audiovisuel) a initié une collecte de témoignages de femmes qui ont avorté clandestinement dans les années 1950, 1960 et 1970. Leurs mots sont au cœur du livre Il suffit d’écouter les femmes (Flammarion/INA). Ils sont mis en récit et en perspective par la philosophe-documentariste Léa Veinstein. Quand l’intime et le politique se mêlent, et que l’ordinaire bouleverse…
Le 26 novembre 1974, Simone Veil, alors ministre de la Santé française, défend la dépénalisation de l’avortement à l’Assemblée nationale. « Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme – je m’excuse de le faire devant cette Assemblée presque exclusivement composée d’hommes : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes. C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame ». Après des débats agités, la loi Veil est promulguée le 17 janvier 1975. Le titre du livre reprend les mots de cette grande dame : Il suffit d’écouter les femmes.
L’idée de l’INA est ambitieuse. Après un appel à témoignages, septante-neuf entretiens filmés sont menés par ses équipes. Les témoins, d’un certain âge, sont pour la plupart des femmes – de toute la France, de tous les milieux, de tous les horizons. Au moment où elles ont avorté, certaines étaient mineures (la majorité était alors fixée à 21 ans), d’autres venaient de se mettre en couple, d’autres encore étaient mères de famille… Parmi les quelques témoins hommes, des compagnons – soutenants pour le coup, alors que, dans beaucoup de ces histoires d’avortement clandestin, les « géniteurs » se sont montrés absents. Des médecins, engagés, aussi.
Tantôt, la mémoire est vive. Tantôt, les souvenirs restent flous. Qu’importe, ces « contes de l’avortement ordinaire », comme l’écrit Léa Veinstein, sont forts, remuants. Chacun est unique. Mais des lignes de force se dégagent. « Toutes les femmes, ou presque, disent qu’elles ne pouvaient pas parler de ça. Toutes semblent puiser dans cette impossibilité préalable pour trouver le courage de raconter, face caméra, de ne rien taire et de tenter d’être le plus fidèle possible à cette mémoire du corps ». Oui, il est beaucoup question de courage dans le livre.
Pour faire lien entre ces femmes, on retrouve, outre Simone Veil, d’autres « grandes voix » de la lutte pour la légalisation de l’avortement, comme l’avocate Gisèle Halimi et l’écrivaine Annie Ernaux.
L’époque de la débrouille
Années 1950 et suivantes. L’éducation sexuelle n’existait quasi pas. Le préservatif et la pilule étaient peu accessibles. On se fiait à la méthode Ogino (pas si fiable que ça…), basée sur la durée du cycle menstruel. Le risque de tomber enceinte était énorme. Face à la découverte d’une grossesse non désirée, les femmes qui témoignent étaient déterminées. Quasi pour chacune, il s’agissait de « se débarrasser de ça », à n’importe quelles conditions. Il fallait se débrouiller. Trouver une faiseuse d’anges (une inconnue…). Rassembler l’argent. Tout organiser. Seule, en cachette. Dans la honte, en plus. Cela se passait souvent sur une table de cuisine. La faiseuse d’anges introduisait une aiguille dans le col de l’utérus… À la suite de cet acte, la femme avortait spontanément ou par un curetage – pratiqué à l’hôpital, où elle débarquait en prétextant une fausse couche. Les complications n’étaient pas rares. « La clandestinité, c’était aussi la mort », insiste Léa Veinstein.
Avec la méthode Karman (consistant à aspirer le contenu de l’utérus), plus simple, plus « propre », les façons de faire ont changé au début des années 1970. Les faiseuses d’anges ont laissé la place à de jeunes médecins. Le tout, dans une ambiance militante intense…
Éloge de la sororité
Pour pas mal de témoins femmes, il y a eu un avant et un après-avortement. Celui-ci a pu être traumatique. Parfois, il s’est apparenté à un non-événement. Soulagement, culpabilité, chagrin… : les sentiments se mélangeaient aussi souvent.
Michelle P. (71 ans) avait 17 ans quand elle est tombée enceinte. « J’en parle à mon copain qui me dit qu’il ne faut pas le garder, bien sûr, mais qui ne vient pas. Il ne vient pas. C’est le seul avec qui j’avais eu des rapports sexuels, et il ne s’occupe pas de moi. C’était normal à l’époque, ça ne m’a pas choquée. C’est après que vous réfléchissez à tout ça, par rapport à maintenant. Je vois comment mes gendres sont proches de leurs femmes quand elles ont un petit souci. Je me dis : ‘Waouh, quand même, qu’est-ce qu’on était courageuses !’. C’est vrai que j’aurais pu demander à une amie de venir… Mais, de mémoire, je n’en parle même pas, je ne dis rien, je décide tout toute seule ». La solitude de ces femmes était incommensurable.
Il n’empêche… Même si, dans ces années-là, on ne parlait pas encore de sororité, il y avait cette solidarité entre femmes, cette « espèce de compréhension féminine » (selon Nicole, 73 ans).
Découvrir ces septante-neuf témoignages permet de se rendre compte du chemin parcouru. Mais sûr qu’il ne faut pas baisser la garde. Le droit à l’avortement est fragile, voire ignoré, dans tant de pays…
ET ENCORE…
- Les témoignages qui composent le livre se déclinent dans un documentaire (réalisé par Sonia Gonzalez et coproduit par France Télévisions) et dans un podcast de cinq épisodes (signé par Julie Auzou). On les retrouve aussi sur ina.fr, en accès libre.
- À (re)lire : L’événement d’Annie Ernaux (Gallimard, 2000, Folio n° 3556). Un film d’Audrey Diwan (2020) en est inspiré.
- À (re)voir : Annie colère, film de Blandine Lenoir avec Laure Calamy (2022).
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