Loisirs et culture

Il y a colère et colère

Une réhabilitation de la colère par le psychiatre Serge Tisseron

La colère. Cette émotion est mal perçue : il faut la contrôler, assure la sagesse populaire. Et pourtant… Il y a colère et colère, plaide le psychiatre Serge Tisseron. Entretien.

Les émotions sont au cœur des livres du psychiatre et docteur en psychologie français Serge Tisseron. C’est encore le cas du dernier en date : La colère et le chagrin. D’une émotion intime à sa mobilisation sociale (Albin Michel). Certes dense, l’ouvrage se révèle captivant. Par son audace, déjà.
S’il y a deux messages à retenir de sa lecture, ce sont les suivants. Tout d’abord, la colère n’est pas toujours négative ou problématique. « Traditionnellement, elle est pensée uniquement en termes quantitatifs. Un peu de colère, ça va ; beaucoup de colère, bonjour les dégâts ». Or, pour l’auteur, deux formes de colère « radicalement différentes » coexistent. D’une part, la colère saine, respectueuse d’autrui. D’autre part, la colère de toute-puissance, qui ne vise qu’à se faire obéir et qui, pour y parvenir, nie l’autre.
La seconde idée forte : ce qui se vit sur un plan individuel et ce qui se joue à un niveau collectif sont entremêlés. Les deux reposent sur les mêmes mécanismes. La colère n’est ni bonne, ni mauvaise en soi dans le champ collectif. « Beaucoup de grands changements sociaux sont advenus parce que des personnes en colère ont exprimé leur colère », éclaire Serge Tisseron. Des illustrations ? La légalisation de l’avortement ou le mouvement #MeToo et ses effets. En même temps, « aujourd’hui, le danger que nous régressions vers des colères fascisantes est grand ». Le propos est d’une incroyable actualité.

Comment la colère vient à l’enfant

Partons de l’intime. Là, Serge Tisseron rappelle comment la colère vient à l’enfant. Au début de sa vie, le bébé voit ses besoins (être nourri, choyé, réconforté…) comblés quasi à l’instant où il les éprouve. Mais, en grandissant, il se rend compte que c’est moins le cas. D’où des colères de toute-puissance afin que ses attentes soient de nouveau immédiatement satisfaites. « L’enfant veut continuer à bénéficier des avantages qu’il a acquis. Il se sent abandonné. Il enrage », résume le psychiatre.
« Il est important que les parents reconnaissent et acceptent les colères de l’enfant pour qu’il ne craigne pas d’être rejeté dès qu’il les exprime. Car s’il a cette crainte, il risque d’enfermer ses colères en lui. Avec le danger qu’elles explosent un jour avec force ou qu’il les retourne contre des personnes à qui elles n’étaient pas initialement destinées ». L’auteur poursuit : « Il est important que les parents disent à l’enfant qu’il a le droit de se fâcher, mais que cela ne lui donne pas le droit de les agresser ou de les malmener ».
Le respect de l’autre : voilà le point capital ! « Une colère saine respecte l’interlocuteur. C’est celle à laquelle l’enfant accède vers ses 4-5 ans. En revanche, la colère de toute-puissance ne respecte pas l’interlocuteur, insiste Serge Tisseron. Elle peut évoluer vers la rage : le but est alors de détruire l’autre. Puis, vers la barbarie : il s’agit non seulement de détruire l’autre, mais de l’humilier. L’éducation de l’enfant sert à lui faire dépasser la colère de toute-puissance ».

Serge Tisseron - Psychiatre
« Il est important que les parents reconnaissent et acceptent les colères de l’enfant »
Serge Tisseron

Psychiatre

En grandissant, l’enfant apprend à réguler ses colères. Il comprend que les personnes contre lesquelles il s’emporte continuent à croire en sa valeur et à l’aimer. Il réalise que s’il perd des choses, il en gagne de nouvelles. « C’est le sens du chagrin : les choses s’apaisent avec l’acceptation de la réalité. Entrer dans le chagrin, c’est accepter que le monde a changé, qu’on a soi-même changé et que les conditions dans lesquelles on se trouve ne sont plus les mêmes. C’est accepter qu’on perd des choses, mais qu’on en gagne d’autres, sur lesquelles on va pouvoir s’appuyer ».
Essentiel encore : renforcer chez l’enfant l’estime de soi. « On se met en colère parce qu’on a le sentiment de ne pas être reconnu à sa juste valeur, qu’on est malmené, méprisé, précise le psychiatre. La colère des ‘gilets jaunes’, en France, était typiquement celle de personnes qui ne se sentaient pas reconnues à leur juste valeur. Il a fallu le covid pour que le président Macron reconnaisse l’importance des petits boulots ».
À côté des parents, l’école a son rôle à jouer, selon Serge Tisseron. À elle de valoriser les performances des enfants (et pas seulement dans les disciplines scolaires). De développer leurs compétences empathiques. De leur apprendre à débattre dans un climat de respect mutuel.

La manipulation des partis populistes

Judicieusement, Serge Tisseron nous mène de l’intime au social. La colère est un levier puissant pour combattre les injustices et les inégalités dans la société et dans le monde. « Quand ses conditions de vie sont insupportables, par exemple, on a le droit de descendre dans la rue en hurlant sa colère. C’est une colère saine, pour la dignité, pour la restauration de l’estime de soi. Cela ne signifie pas que si on croise quelqu’un qui pense différemment de soi, on va lui casser la figure. Il a le droit de donner son point de vue. On va discuter avec lui. Ce n’est pas pour autant qu’on va taire sa colère ».
Mais une colère légitime peut aussi être l’objet de manipulations, dénonce le psychiatre. Et nourrir la haine de l’autre. C’est ce que font les partis populistes. « Ils disent aux gens : ‘On va vous expliquer pourquoi vous vous sentez incompris, malmenés, méprisés’. Pour le faire, ils choisissent la solution la plus simple qui soit : une cause unique à tout. Et cette cause unique à tout, ce sont les émigrés. Ils poussent les gens à passer d’une colère légitime, d’indignation, de protestation à une colère archaïque, de nouveau-né, de toute-puissance. C’est pour cela que je dis que la régression démocratique est aussi une régression psychique et que la régression psychique est aussi une régression démocratique ».