Développement de l'enfant

Stranger Things : « Non, tu n’as pas à endurer seul·e la souffrance du monde »

Stranger Things dans les yeux de la Coordination des ONG pour les droits de l'enfant

La série culte s’achève après dix ans et cinq saisons qui laisseront une empreinte indélébile, que l’on aime ou pas. Nous n’avons pas pu nous empêcher de suivre cette épopée sauce 80’s sans la mettre en perspective avec les droits de l’enfant. Nous en parlons justement avec l’équipe permanente de la CODE, la Coordination des ONG pour les droits de l’enfant… bien plus geek que tout ce qu’on avait pu imaginer.

Mike, Dustin, Will et Lucas, quatre enfants au charme nerd, vivent dans la pantouflarde petite bourgade d’Hawkins, dans l’Indiana, au beau milieu des années 80. Comme tous bons garnements de cette époque, la joyeuse bande ne rêve que de vélo-cross, du jeu de rôle Donjon et Dragon et de talkie-walkie. Tout ce quotidien très réconfortant, aux codes typés d’Amblin Production (Les Goonies, E.T., etc.) se trouve chamboulé par l’apparition d’Eleven (Onze en VF), fillette au crâne rasé qui va générer avec elle autant de mystères, de chaos que d’aventures horrifiques et fantastiques.
Infantisme, maltraitance, résilience, rôle symbolique des adultes, coming out… impossible de ne pas s’appuyer sur les ressorts de ces cinq saisons pour poser les bases d’une discussion avec ses ados. On en parle avec trois membres de l’équipe de la CODE : Fabiola Legrain Sanabria, Eden Glejser et Marie D’Haese.  

Cette série porte en elle symboliquement toute une série de thématiques propres à l’adolescence. Vous croyez que les parents peuvent s’appuyer dessus ?
Fabiola Legrain Sanabria :
« Je pense que, de manière générale, la pop culture permet d’aborder des sujets pas évidents. Ici, les personnages de la série sont repris sur les réseaux sociaux, des extraits font l’objet de mèmes (ndlr : un élément graphique avec ou sans texte repris en masse via internet). Autant de ponts pour parler aux ados. Stranger Things a quelque chose d’unique : c’est une vraie série multigénérationnelle. Beaucoup de parents la regardent depuis dix ans, leurs ados l’ont prise en cours de route, elle parle donc aux deux mondes. Il y a un lien autour, donc les bases d’un même langage. »
Eden Glejser : « Intégrer de la réalité dans la fiction comme base de l’éducation aux droits de l’enfant, c’est une façon concrète d’incarner les manquements. Ça peut renvoyer à sa propre situation, et donc peut contribuer à une sorte de déclic sur le fait que ce qui nous arrive n’est pas normal. »

C’est intéressant, cette idée de représenter le manquement aux droits de l’enfant, les exemples ne manquent pas dans la série. Vous pensez à des moments en particulier ?
E. G. :
« D’emblée, Eleven, l’héroïne de la série, élevée dans un laboratoire. Elle est le symbole de la violence institutionnelle. Les expérimentations à son endroit sont menées par son père, l’ignoble personnage de ‘Papa’. Ce qu’elle subit n’est pas acceptable. Elle incarne jusqu’au bout la figure de quelqu’un qui a été élevé dans un environnement violent. Dans un autre ordre d’idée, on peut penser à Will ou Robin, les deux personnages homosexuels de la série. L’enjeu, ici, tourne autour de l’idée de s’identifier ou pas en tant que gay dans un milieu normé. La discussion entre Robin et Will dans la saison 5 sur l’idée que l’on n’a jamais à être forcé de s’identifier me semble très importante. Ce qui rend donc l’outing (le coming-out forcé) de Will sous l’emprise du méchant Vecna encore plus marquant ».
F. L. S. : « D’autant que c’est renforcé par le fait que, dans une situation semblable, c’est chouette d’avoir des figures de référence - adultes ou pas - pour se sentir soutenu·es. »
Marie D’Haese : « Attention tout de même à certaines figures soutenantes dans la série qui me semblent problématiques. Tout le passage sur Hopper, sauveur, puis ‘beau-papa d’Eleven’, par exemple. Parce qu’il se sent débordé par l’adolescence de celle-ci, il entrave son intimité. Comme si, parce qu’il l’a sauvée et au nom de sa sécurité, il est en droit de l’isoler, de l’asservir, la laissant seule des journées entières… Autant de situations dont il ne faut pas s’inspirer. »

De manière générale, ce n’est pas une série à l’honneur des parents…
M. D’H. :
« Clairement. Ils sont tous en proie à des culpabilités ou complètement ignorants des réalités de leurs enfants. Joyce se sent tellement responsable de la disparition de Will qu’elle en oublie jusqu’à la fin de la série son rôle de maman auprès de son aîné, Jonathan, complètement adultifié… »
F. L. S. : « Oui, à l’image de la cabane, construite par Jonathan, dans laquelle Will va trouver protection au moment où il est séquestré par Vecna dans l’Upside Down. Le frère est transposé au rôle du père. Un peu comme Eddy et Steve avec Dustin. Sans parler des propos homophobes du père de Will qui ne réapparait dans leur vie que pour remettre une couche de culpabilité auprès de la pauvre Joyce. La figure symbolique du père dans Stranger Things, ce n’est pas la joie. À l’instar du père de Mike, qui ne sait jamais où sont ses enfants… »
M. D’H. : « Tout cela est une bonne porte d’entrée pour une discussion sur les stéréotypes de genre. Et même assez intéressant dans la représentation symbolique des rôles des hommes et des femmes au sein du ménage… »

« Dans Stranger Things, on responsabilise beaucoup les enfants. Ça me semble important de préciser qu’un traumatisme, quel qu’il soit, ne doit jamais se traverser tout·e seul·e »

La série se passe pendant l’ère Reagan, soit en pleine construction d’une toute-puissance américaine qui, au nom d’une croissance économique illusoire, véhicule des valeurs très conservatrices. Est-ce qu’il n’y a pas l’idée de mettre en scène l’idée d’une rupture de l’image stéréotypée de la famille ?
M. D’H. :
« Ça me fait penser à une rencontre que l’on a faite avec des jeunes sur les violences dites éducatives et ordinaires. Une des participantes nous disait : ‘Il faut essayer de nous comprendre. Le monde n’est plus comme celui que vous avez connu, vous, adultes’. Il y a en effet, dans les années 80, comme les prémices d’un renouveau. Avec un symbole intéressant, celui de rompre avec les traditions ou d’y rester attaché. Un peu comme maintenant avec les masculinistes et les tradwife. Il y a cette polarisation : aller de l’avant ou faire machine arrière ? »
E. G. : « Je pense qu’il y a comme une réminiscence chez les frères Duffer, les créateurs de la série, du type ‘Le patriarcat, on l’a subi, rendez-vous compte de cette pression’. Il y a une rupture entre deux modèles générationnels. À l’image de la carte postale de la gentille petite ville américaine d’Hawkins qui s’écorne à mesure qu’on avance dans la série. »

Stranger Things, c’est aussi une série qui met en scène toute une bande de gamin·es qui vont tous et toutes connaître des violences symboliques pour mieux les dépasser. Que pensez-vous de cette façon de mettre en scène la résilience ?
E. G. :
« Il faut faire attention à ne pas encenser l’idée qu’on se sort seul·e des épreuves. Les héros et héroïnes vivent des épreuves super trash, subissent des violences, traversent des deuils. Ils et elles sont traumatisé·es, sans aide du monde adulte et doivent mordre sur leur chique pour apprendre à vivre avec. Ce n’est pas comme ça qu’on s’en sort dans la vraie vie. »
F. L. S. : « On y responsabilise beaucoup les enfants. Ça me semble important de préciser qu’un traumatisme, quel qu’il soit, ne doit jamais se traverser tout·e seul·e. »
M. D’H. : « Il ne faut surtout pas s’identifier. Le vrai courage, c’est de dénoncer les violences. De parler. Le Forum Bruxelles contre les inégalités remet fort en question la notion de résilience. Pour lui, c’est d’abord une notion individualiste qui annihile toute idée de rétablissement par le collectif. »
E. G. : « C’est exactement ce que dit Solaÿman Laqdim, le Délégué général aux droits de l’enfant, qui abhorre ce terme qu’il trouve mal utilisé. Il est encore perçu de manière positive. Du type : ‘Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts’, un peu comme si on véhiculait l’idée que tu souffres, tu encaisses, tu auras donc plus de mérite si tu t’en sors seul·e. Une véritable valorisation de la souffrance. »
F. L. S. : « À l’image d’Eleven dans la série, qui prône même une sorte de suicide pour se sauver, sauver les autres et sauver le monde. »
E. G. : « Tout comme Bill ou comme Eddy, qui trouvent quelque part la rédemption dans le sacrifice. »
F. L. S. : « Il faut valoriser l’inverse auprès des jeunes, en leur répétant : ‘Tu en parles, tu t’en sors en te faisant aider, avec et par les autres, tu vas en thérapie, tu prends soin de toi’. C’est ça, le véritable héroïsme. Il n’y a pas à endosser la violence du monde. »

Comment s’y prend-on ?
E. G. :
« Ça me semble important de dire que, face à des séries regardées par un très grand nombre d’ados, mieux vaut s’assurer du message qui est véhiculé. Il me semble toujours intéressant de nuancer les processus d’identification. »
M. D’H. : « En tant que maman de jeunes enfants, je n’arrive pas trop à me projeter dans une discussion avec eux, tant la série me semble violente. D’ailleurs, il faut rappeler que c’est une série pour les ados, et je dirais même les grands ados, non ? Chez nous, un bon documentaire, c’est aussi l’occasion d’aborder des notions importantes sur la planète, l’environnement… »
E. G. : « Il y a un lien intéressant, parce qu’au final, c’est un peu la même problématique qu’on expose aux enfants. L’environnement dans les documentaires animaliers, c’est la même problématique que l’Upside Down dans la ville d’Hawkins. Le problème, c’est toujours l’humain qui déconne et met ses congénères en danger. Les enfants sont là pour révéler ces dangers, mais on ne les ne croit jamais. On préfère nier - parfois violemment - la réalité plutôt qu’exposer la vérité qu’ils cherchent à exposer au monde adulte. »