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| Manifestation | Accompagner son enfant dans l’expression de sa colère

Les jeunes, poings levés

En résumé

  • La construction des jeunes par l’expression de leurs émotions.
  • Les craintes des parents par rapport aux manifestations.
  • Des pistes pour aider à prendre du recul par rapport à ce qui circule en ligne.

Les manifestations d’élèves et étudiant·es se multiplient en Belgique. À la maison, elles peuvent susciter des discussions entre parents et enfants… Du côté des papas et des mamans, pas toujours évident d’accompagner les enfants dans cette expression démocratique essentielle. 

Mélanie est enseignante et maman de deux enfants de 17 et 19 ans. À la maison, les soupers passent et se ressemblent. Presque chaque jour reviennent des discussions liées aux dernières réformes gouvernementales, aux inquiétudes concernant la société de manière générale. Les thématiques ne sont pas forcément initiées par Mélanie, les deux fistons alimentent la machine à réflexion. « Il y a un climat assez anxiogène quand on voit les incendies, la canicule, tout ce qui est dérèglement climatique et dérèglement de l’état social par l’Homme », explique Mélanie. Comme beaucoup d’autres, conscients de ces enjeux de société, ses enfants sont déjà allés manifester. Ils sont loin d’être les seuls.

Les préoccupations des jeunes

Les manifestations des élèves et étudiant·es sont l’expression d’un mal-être global. C’est une façon pour eux, pour elles, d’exprimer leurs ressentis, de rendre visible ce qu’ils et elles vivent à l’intérieur. Virginie Leblicq, psychologue, l’affirme, cette expression, en soi, est primordiale. « À l’adolescence et chez le/la jeune adulte, prendre position sur des questions de société participe à la construction de l’autonomie. Le rôle du parent sera de ne pas simplement transmettre son propre point de vue mais aussi et surtout d’aider le jeune à exercer son esprit critique ».
Pour accompagner son enfant dans cette construction, le parent doit essayer de l’amener à réfléchir sur les émotions qui le traversent, et ce, sans jugement. « Pour amorcer le dialogue, l’idéal est d’adopter une position de curiosité : 'Qu’est-ce qu’il se passe ?', 'Pourquoi as-tu des revendications ?', 'Est-ce que ça te parait injuste ?', 'Pourquoi c’est important ?' ». L’idée n’est donc pas de nier la colère, parce qu’elle n’est pas forcément problématique, mais de laisser l’opportunité de s’exprimer de manière non violente. « La colère informe d’un vécu, d’injustices, de frustrations, d’une impuissance ou de la non-reconnaissance de quelque chose qui est en train de se vivre ».
Pour Virginie Leblicq, il ne faut donc pas chercher à la faire disparaitre, mais à identifier la raison de sa présence. « Laisser un espace de dialogue, c’est permettre aux jeunes de pouvoir sortir de cette émotion de colère. Si le ou la jeune a le sentiment que sa colère ne peut pas être entendue ou exprimée, il ou elle va ressentir davantage d’impuissance, de découragement. Dans ce cas-là, généralement, soit il ou elle va se replier sur lui-même, soit il ou elle va la retourner contre l’extérieur ».

Jeunes manifestants dans la rue

Les craintes des parents

Comme bon nombre de leurs enfants décident d’aller manifester, les papas et mamans liégeois·es sont en alerte ces dernières semaines. Bernard Hubien est secrétaire général de l’Union francophone des associations de parents de l’enseignement catholique (Ufapec). Pour le moment, son téléphone sonne très souvent, avec, au bout du fil, des adultes préoccupés.
« Les parents comprennent ce qui est manifesté, même s’ils s’inquiètent d’un manque d’apprentissage à l’école pour les enfants. Ils craignent aussi la violence et la mise en danger de l’intégrité physique de leurs enfants dans les manifestations. Les médias le montrent : il y a de la casse, des incendies et la police qui peut réagir. »
Mélanie partage cette crainte de violence, surtout du côté des forces de l’ordre. « Lors des dernières manifestations auxquelles j’ai assisté, j’ai plus eu peur des interventions policières que des comportements des manifestants. J’ai eu le sentiment que le postulat était que le manifestant n’avait rien à faire là, n’avait rien à exprimer, que c’était un ennemi alors que c’était juste l’expression d’un mal-être ».
Certains parents craignent, par ailleurs, que leurs enfants ne se laissent embarquer dans des groupes violents, ce qui les freine à autoriser leurs enfants à aller manifester et les inquiète lorsque la conviction d’aller manifester l’emporte. Une des craintes exprimées, c’est notamment l’effet de groupe, cette appréhension que son fils, sa fille perde de sa capacité de recul face aux événements, qu’il ou elle se laisse embarquer dans des actes de violence.
Sur ce point, Virginie Leblicq nuance : « Dans le cadre des manifestations, le groupe peut donner une expression collective à un sentiment qui existait déjà. Le jeune ressentait déjà cette colère et le groupe vient valider cette émotion. Donc, dans certaines circonstances, l’intensité émotionnelle du groupe peut effectivement diminuer la prise de recul individuelle et favoriser des réactions plus impulsives. Mais, heureusement, on ne peut pas déduire que toute la mobilisation collective conduit forcément à de la violence. Loin de là, je pense qu’il faut distinguer la mobilisation, l’intensification émotionnelle et le passage à l’acte. Ce serait trop réducteur de dire qu’un groupe ne fait qu’amplifier une émotion. Il peut aussi la contenir, l’organiser, permettre de la transformer dans une action collective structurée ».
Sur le terrain, cet effet de groupe positif est visible. Le soutien aux plus fragiles et aux plus jeunes dans les manifs s’exprime ainsi par des chaînes humaines de protection. « On a vu beaucoup de professeur·es, de jeunes qui voulaient se montrer pacifistes et qui contenaient aussi cette émotion d’injustice », détaille Virginie Leblicq.

Décoder l’information qui circule

Pour de nombreux parents, les images de violences relayées dans les médias et commentées sans relâche par des personnalités politiques sur les réseaux sociaux amplifient le sentiment d’insécurité. Ici aussi, la prise de recul s’avère nécessaire. Benoît Laloux, chargé de projet en expression aux médias au sein de l’asbl Action Médias Jeunes, insiste particulièrement sur la vérification des informations. « Il faut savoir qui parle, s’il s’agit d’un·e citoyen·e ou d’un·e journaliste, d’un média reconnu ou non. Il faut aussi voir avec quelle casquette cette personne parle : celle d’un·e témoin, d’un·e expert·e, d’un·e politicien.ne, etc. ». L’asbl conseille également de ne pas repartager directement une information sans l’avoir vérifiée. Elle appelle parents et enfants à discuter ensemble de ce qu’il se passe en ligne, de la manière dont les jeunes s’informent.
Il n’est pas inutile, en tant que parent, de mobiliser aussi ses capacités d’analyse vis-à-vis des informations reçues. Lors des manifestations des élèves et étudiant·es, par exemple, on voit beaucoup les mêmes images de faits violents isolés répétées à l’infini, créant l’impression d’un grand chaos. Ces images finissent même par prendre le pas sur la raison de la venue de ces jeunes.
Au Ligueur, on suit de très près le traitement de ces événements sur les réseaux sociaux. C’est ainsi qu’à Liège, la semaine dernière, lors d’une manifestation, un brasero dans lequel se trouvait une trottinette électrique est devenu la vedette des « dérapages violents » à Liège, occultant tous les endroits où les incidents étaient absents. L’une des explications à la mise en avant de ces contenus violents sur les réseaux sociaux est les algorithmes. Ils privilégient les contenus clivants, ceux qui font réagir. Ils grignotent aussi notre historique de navigation pour nous recracher du contenu lié à tout ce qu’on a consulté auparavant. C’est ainsi que l’on se retrouve piégé·es dans une « bulle de filtres » dans laquelle l’algorithme nous propose uniquement du contenu en lien avec notre historique de navigation. Cela nous conforte inconsciemment dans nos idées et croyances, un second phénomène qu’on appelle le « biais de confirmation ». Prendre conscience de ces biais aide donc à la prise de recul.

Pancartes des manifs étudiantes

Benoît Laloux conseille aussi de diversifier ses sources d’informations. « Les réseaux sociaux sont des sources très riches, mais ils ne sont pas les seules sources d’information. On invite toute personne qui s’informe par les réseaux sociaux à suivre aussi des chaines de médias reconnus, des médias de service public et de service privé ». Et Benoît Laloux de donner un truc pour débusquer les simples opinions de commentaires à valeur ajoutée : « Si une personne parle seule, en son nom, utilise des termes comme 'Je pense que, je crois que, etc.' et ne cite pas ses sources, on est plutôt face à une opinion. Par contre, si on est face à un commentaire étayé, qui cite ses sources, des études, qui avance des chiffres, on est davantage du côté d’un commentaire journalistique ». Placer le curseur d’un côté ou de l’autre aide parfois à diminuer son anxiété face à du contenu plus sensationnaliste.