Développement de l'enfant
Il est loin le temps où vous craigniez que votre petite demande « Comment on fait les bébés ? ». Dorénavant, la crainte se range dans le fait qu’il ou elle puisse déjà en faire un. Comment parler de sexualité avec son ado sans être « gênant·e », that’s the question.
Commençons par un point statistique, l’âge moyen du premier rapport sexuel est relativement stable depuis plusieurs décennies. Il se situe autour de 18 ans, filles et garçons confondu·es. Cela dit, ce chiffre n’est qu’une moyenne, ce qui signifie que certain·es seront moins pressé·es, d’autres seront plus précoces. Retarder ces discussions « à plus tard » pourrait donc les rendre obsolètes.
Emma et Jonas, 16 ans, n’avaient que 14 ans lorsqu’ils ont sauté le pas. « Cela faisait six mois que nous étions ensemble, explique Emma. Ce n’était pas spécialement prévu, mais on s’était déjà demandé si on était tous les deux à l’aise avec l’idée ». Emma s’estimait informée : « J’avais déjà eu des cours d’Évras (ndlr : éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle) à l’école et ma maman m’avait parlé des préservatifs. Ce n’était pas tabou. En vrai, j’étais prête, mais pas hyper au courant non plus. J’aurais pu me renseigner plus sur les orgasmes : maintenant, je sais que juste avec la pénétration, c’est compliqué d’en avoir ». Voilà qui donne le la.
Porno et consentement
La première fois de la gen Z – les plus jeunes ont 14 ans aujourd’hui – n’a rien à voir avec celle de ses parents. « Il y a une manière différente d’appréhender les premières fois. Rien que la notion de première fois est très variable, explique la sexologue Lidwine Arendt. Pour notre génération, la première fois équivalait à une relation sexuelle avec pénétration. Aujourd’hui, dans la nouvelle définition de ce qu’est la sexualité, ça peut être le premier baiser, la première caresse, le premier orgasme, la première fellation, le premier cunnilingus… C’est déjà quelque chose à questionner, sinon on risque de ne pas parler de la même chose ».
Ces multiples premières fois peuvent générer des stress très différents. D’autant que ce que remarque la sexologue dans sa pratique, c’est que ces ados croient être instruit·es via le porno. « Techniquement, ils pensent savoir comment faire et se projettent, mais après ? Ils se posent plein de questions sur la façon d’aborder quelqu’un qui leur plait ou la façon de l’embrasser. C’est très décalé comme situation ». Si les parents étaient stressés à l’idée de ne pas savoir comment s’y prendre, la gen Z angoisse à l’idée de ne pas arriver au niveau de performance des techniques des professionnel·les du porno…
« Des personnes chastes aux personnes très libérées à cette période post metoo, il y a une palette très nuancée des comportements lors des premières fois »
Il n’y a, toutefois, pas d’approche unique : « Des personnes chastes aux personnes très libérées à cette période post metoo, il y a une palette très nuancée des comportements lors des premières fois, remarque l’experte. Au-delà de l’âge, le niveau socioculturel aura également un impact. Pour caricaturer, les jeunes issu·es de milieux défavorisés vont avoir des comportements sexuels plus à risque. Les personnes plus instruites auront un rapport à la sécurité plus sain, plus conscient, moins pulsionnel ».
Tout cela va de pair avec l’éducation émotionnelle et l’éducation à la sexualité, et donc avec « l’apprentissage de la relation, du respect de l’autre, de la discussion, de la communication, de connaître son corps et celui de l’autre. Il faut pouvoir discuter de tout ça, insiste Lidwine Arendt. L’Évras protège donc effectivement de premières fois qui peuvent être dévastatrices, traumatiques ou pas assumées ».
Éducation au plaisir
Comment faire pour éviter ces travers à ses enfants ? Primo, en ne faisant pas de la sexualité un tabou. La sexologue conseille d’ailleurs d’entamer une réflexion sur sa propre sexualité avant d’aborder le sujet avec son enfant. Même quand on est soi-même à l’aise, l’enfant, lui, peut, par exemple, réagir de façon inattendue. « J’ai posé la même question à mes trois filles, et j’ai obtenu trois réactions différentes, explique Suzanne, maman de quatre enfants. Il faut donc y aller au feeling, en veillant à délivrer une image positive et honnête, adaptée à leur âge ».
De fait, cela se joue déjà bien avant l’adolescence. « C’est un travail qui commence dès la naissance : le rapport au corps, apprendre ce qu’est le contact, la douceur, le câlin, stimuler les terminaisons nerveuses, rappelle Lidwine Arendt. Mais aussi apprendre la sécurité intérieure et extérieure, éduquer aux plaisirs des cinq sens… Ce sont des petites pierres que les parents vont mettre en place pour que l’enfant puisse, plus tard, vivre une première fois en sécurité et une sexualité épanouie. Car c’est aussi apprendre à se protéger d’une agression, à écouter tout ce qui est de l’intéroception : les messages internes du corps par rapport aux événements extérieurs ». Cet apprentissage lui permettra, à l’adolescence et face à ses premiers émois, de sentir ce qui est juste ou pas pour lui ou pour elle.
Hypersexualisation et phallocentrisme
D’autant qu’avec l’hypersexualisation de la société, il y a une forme de pression des paires et de la société. « Le message véhiculé par les médias, le porno ou même les films plus mainstream où il y a de plus en plus de scènes de sexe, c’est que tout à l’air simple et fluide. Mais, c’est une sensualité très phallocentrée, explique la sexologue. Les garçons pensent devoir faire ça alors qu’ils n’en ont pas forcément envie. Les filles pensent devoir correspondre à ces standards alors que ce n’est pas ce qu’elles veulent. La question de savoir comment se dégager de cette pression est essentielle ».
La sexualité étant personnelle, il faut que chacun·e puisse créer son propre chemin. L’idée ? « Parvenir à se dégager de ce manque de nuances, de ces stéréotypes, de cette binarité en général qu’on nous impose partout, mais aussi dans la sexualité ».
Trois feux verts
Autre aspect de la première, il y a toujours un stress. Positif ou négatif. Un stress qui va altérer la conscience… Ce qui complexifie la notion de consentement. Avant tout passage à l’acte, il faudrait s’assurer d’avoir trois feux verts. Celui du mental : « Je sais à quoi je m’engage et les conséquences ». Celui des émotions : « J’ai des sentiments pour l’autre ». Celui du corps : « Je sens dans mon corps que cela fait envie ». « C’est vérifier si la personne est consentante et qu’elle est bien en état de consentir. C’est tout un apprentissage », souligne la sexologue.
Raison pour laquelle une première fois devrait être progressive. « Chaque première fois devrait être discutée, mais aussi débriefée avec son/sa partenaire : qu’on puisse parler de ses craintes, de ses peurs, mais aussi développer une grille d’analyse corporelle, émotive, sensuelle et relationnelle. Que ce soit constructif, agréable et joyeux, pas en mode scientifique ».
Voilà les clés pour parler sexualité. Si cela semble insurmontable ou si c’est l’ado qui refuse la discussion, alors on peut toujours veiller à trouver une personne relais qui puisse répondre à ses questions.
BON À SAVOIR
Une ligne d’écoute spécialisée
Trouver une réponse adaptée aux besoins de son ado face à ses questionnements sur ses premières expériences sexuelles n’est pas évident. Depuis cinq ans, la ligne SéOS (Service d’écoute et d’orientation spécialisé pour les personnes confrontées à des problèmes de limites dans leur sexualité) permet à toute personne (ado, adulte), à l’entourage et aux professionnel·les de poser leurs questions gratuitement, de manière anonyme et confidentielle.
Bérengère Devillers, sexologue et psychothérapeute, le confirme : « Pour les questions qui touchent à l’intime, il est difficile de garder une certaine neutralité. Trouver un juste équilibre, sans tomber dans la banalisation ni la dramatisation, est pourtant essentiel. Je le constate via SéOS comme dans ma pratique clinique : les jeunes ne consultent pas d’emblée pour une expérience sexuelle mal vécue, mais via d’autres symptômes, comme de l’anxiété, du stress ou des difficultés d’interactions sociales… ».
La spécialiste rappelle aussi que « le vécu de souffrance dépasse le cadre des seules relations accomplies : il peut être lié à des attouchements, au partage non consenti d'images intimes ou encore à un climat de pression, qui constituent autant d'expériences potentiellement traumatisantes. Le but de SéOS est d’offrir un espace non jugeant et un cadre sécurisant pour apporter des réponses ajustées à chaque situation personnelle ».
À VOIR, À LIRE
- Parole aux jeunes : durant plusieurs mois, la réalisatrice Marie Bonhommet a suivi une troupe d’improvisation théâtrale de jeunes ados de 15 à 17 ans. L’amour et ses dérivés s’invitent régulièrement sur scène. Avec naturel, parfois une certaine gêne, ils et elles se dévoilent sur cette sexualité naissante. Crush, ma première fois après #MeToo, un docu à regarder avec ses ados.
- Dépucelage complexe : Sara Forestier est une actrice doublement césarisée. Dans Maudite du cul ? (l’Iconoclaste), elle livre son expérience sexuelle chaotique. Une bande dessinée contemporaine qui montre couacs et dangers qu’une jeune fille (ravissante) peut croiser sur le chemin de la découverte de sa sexualité. Transparent et sans tabou.
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