Développement de l'enfant

[ Santé mentale des jeunes ] Trois parcours de vie inspirants

trois récits uniques, authentiques, qui, chacun à leur manière, démontrent qu’on peut aller très mal, puis reprendre goût à la vie

En résumé

  • Léa, Saï et Clément sont membres du collectif Tout va s'arranger
  • Des paroles fortes dur des vécus concrets
  • L'importance d'avoir un projet pour avancer 

Pour parler de santé mentale des jeunes, nous avions envie de mettre en avant des récits de jeunes qui vont mieux, de nous tourner du côté de l’espoir. Léa, Saï et Clément du collectif Tout va s’arranger témoignent. Des récits uniques, authentiques, qui, chacun à leur manière, démontrent qu’on peut aller très mal, puis reprendre goût à la vie.

 

► Léa, 16 ans

À l’âge de 9 ans, Léa est victime de harcèlement à l’école. Elle se souvient aussi d’un prof qui la terrorise. Peu à peu, son cerveau assimile l’école à un endroit dangereux. Léa angoisse à l’idée d’y retourner. C’est pourtant là qu’elle passe le plus clair de son temps. Elle prend sur elle et termine ses primaires.
En 1re secondaire, le mal-être de Léa s’intensifie. Elle a de plus en plus de mal à dormir. Elle développe une agoraphobie. Les signaux de mal-être se multiplient jusqu’à ce jour où Léa tente de se suicider. Un geste radical. Son médecin emploie le mot « phobie scolaire » pour désigner l’angoisse qui ne la quitte plus.
Les parents de Léa la déscolarisent pour tester l’enseignement à domicile. En parallèle, ils organisent des activités extérieures et l’emmènent chaque semaine à la bibliothèque. Les symptômes de Léa s’apaisent. Sa psychiatre suggère tout de même de la médiquer, car elle est en dépression sévère. L’effet des médicaments n’est pas au rendez-vous. « Ma mère a pris peur, je lui faisais l’effet d’une plante. Je pensais moins à la mort, mais je ne pensais plus à rien, tout court ».

Léa, membre du collectif Tout va s'arranger

Comprendre pour apprivoiser son trouble

Un diagnostic est posé : Léa est borderline. « J’étais en demande d’un diagnostic pour mieux comprendre pourquoi, parfois sur une même journée, j’oscillais entre des phases où je me sentais hyper bien et d’autres où j’avais envie de mourir ». Difficulté à gérer les émotions, hypersensibilité, changement radical d’humeur : Léa et ses parents peuvent finalement raccrocher son mode de fonctionnement à un trouble.
« Dès que j’étais seule, les pensées tournaient en boucle, je me faisais des films sur une réaction ou l’absence de réaction de proches, j’avais l’impression de déranger, que les gens étaient mieux sans moi, qu’il valait mieux que je disparaisse ». Ces pensées aspirent Léa dans des phases si noires que l’adolescente ne quitte plus son lit.
Avec le temps, le soutien de ses parents et une thérapie, Léa apprend à apprivoiser son trouble et à prendre distance quand les ruminations intrusives surgissent. « Je vais beaucoup mieux, j’ai appris à reprendre un rythme et à vivre avec moi-même ». Un pas de géant initié grâce à la lecture. « Celle-ci m’a sauvée, explique Léa. Elle m’a permis d’échapper à mes problèmes. J’ai commencé à me dire que mourir n’était plus la meilleure idée ».
Léa a d’abord envie d’aller mieux pour les autres. Pour ses parents et sa meilleure amie, soutiens indéfectibles. « C’est dans un deuxième temps que j’ai eu envie d’aller mieux pour moi. Le plus gros travail à faire, c’est se battre contre soi-même ». Léa comprend dans la foulée qu’elle a envie d’aider, de mettre son expérience à profit. Le métier de psychologue l’attire. Pour l’envisager, elle doit obtenir son CESS. Un objectif qui la motive à passer le jury central comme élève en enseignement à domicile. L’adolescente est repartie dans une dynamique positive qui rythme et donne du sens à ses journées.

« Je vais beaucoup mieux, j’ai appris à reprendre un rythme et à vivre avec moi-même »

Aider, sans presser ni juger

Léa ne se décrète pas sortie d’affaires pour autant. Elle aperçoit la lueur au bout d’un tunnel dans lequel elle a passé beaucoup de temps. « Mon cerveau continue de se former, je sais qu’il y aura encore des hauts et des bas, mais je crois que je ne serai plus mal à ce point-là ». Au sein du collectif Tout va s’arranger, Léa a rencontré beaucoup de jeunes comme elle. Si chaque parcours est différent, elle constate quand même souvent les mêmes motifs de mal-être : l’école et les problèmes relationnels.
« Je trouve ça choquant qu’on retrouve des vécus aussi proches et qu’il y ait autant de jeunes qui ont peur de parler, peur d’être mal compris·es, peur d’être jugé·es. Le jeune qui va mal a besoin d’une présence et d’une écoute. Quand ma mère a découvert que je me scarifiais en venant me chercher au volley, j’ai bien vu qu’elle avait peur, qu’elle voulait savoir. Mais elle est restée calme et elle a pris le temps pour que je me sente suffisamment en confiance pour parler. J’ai eu la chance de pouvoir compter sur mes parents, ils m’ont demandé ce qu’ils pouvaient faire pour m’aider plutôt que de décider à ma place, ils m’ont écoutée. C’est un cadeau de pouvoir compter sur un tel soutien. Je sais que ce n’est pas le cas de tout le monde. »

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► Saï, 21 ans

Janvier 2020, Saï, élève de 4e secondaire, ressent beaucoup de stress et commence des crises d’angoisse. Deux mois plus tard, le covid s’impose et confine. « Le covid n’est pas la source du problème, il a plutôt agi comme un catalyseur, un peu comme quand on met un Mentos dans du coca. Ça fait une réaction chimique, ça pétille et ça déborde ».
Cloitré à la maison, Saï se retrouve avec ses trois petites sœurs et ses parents dans une cohabitation étouffante. Les ordinateurs manquent à l’appel. La connexion rame. Les esprits s’échauffent. « Je sens beaucoup de colère, mais je ne parviens pas à l’exprimer. Je ne peux plus aller aux Éclaireurs que j’aime tant. Entre mon père et moi, ça explose. Il ne me reste plus que les promenades avec deux potes pour sortir nos chiens ».

 

Saï, membre du collectif Tout va s'arranger

La désespérance

Septembre 2020, Saï entre en 5e en enseignement en alternance, un jour à l’école, un jour à la maison. À distance, Saï ne parvient pas à se concentrer. À l’école, ce n’est pas mieux. Trop de bruits, trop de stimulations, ça va trop vite, les crises d’angoisse s’enchainent dans le silence et les larmes.
Octobre 2021, Saï décroche. « Je me sens rempli de peur, de tristesse, de colère. J’ai envie de mourir ». Il tente d’exprimer son mal-être auprès d’adultes, en vain. Puis une psychologue du PMS prend enfin la mesure de son désarroi. La professionnelle estime son état préoccupant. Les services de psychiatrie sont saturés. Ses parents se relaient pour ne pas laisser l’ado seul avec ses idées noires.

« En santé mentale, on parle plus de rétablissement que de guérison. On guérit d’un rhume, pas d’un trouble mental »

Un projet de vie en guise d’éclaircie

Janvier 2022, une place se libère enfin. Saï intègre l’unité ados au Domaine à Braine-l’Alleud. « On me donne des antidépresseurs, des anxiolytiques, des antipsychotiques. On me dit ‘Prends ça pour mieux dormir’, ‘Prends ça pour avoir moins de pensées suicidaires’, mais on ne me dit pas les effets secondaires et la dépendance. Quatre ans plus tard, je prends encore deux médocs sur trois ».
Saï ressent le besoin de se remettre au travail pour obtenir son CESS. L’envie de vivre n’est toujours pas là, mais un premier projet fait surface. Les profs de l’école à l’hôpital sont exceptionnel·les. Ils et elles ne le jugent pas, respectent son rythme, ses besoins et lui redonnent le goût des apprentissages.
Son CESS en poche, Saï participe au projet Solidarcité avec l’AMO La Chaloupe. Une année citoyenne pendant laquelle il alterne chantiers collectifs, séances informatives et travail individuel. Une expérience riche qui lui permet de définir son projet d’études : éducateur spécialisé en accompagnement psychoéducatif.
Dans son parcours, Saï a eu la chance de croiser la route de personnes qui ont changé sa vie. Parmi elles, Pierre, le réalisateur du documentaire Tout va s’arranger, et Véronique, copilote du projet. « C’est juste énorme de rencontrer des personnes de cette qualité qui t’écoutent sans te juger ». Des liens puissants se sont tissés lors du premier documentaire.
Lors du second tournage, Saï lance un appel aux jeunes pour témoigner de leur expérience à l’hopital. Dans la foulée, le collectif Tout va s’arranger est créé. Saï porte et est porté par cette dynamique qui joue un rôle clé dans son rétablissement. « Sans le collectif, je ne serais pas là. Ça m’a permis de donner du sens à ce que j’avais vécu ». Dans son coffre à trésors, il y a aussi Cajou, son chien, devenu au fil des ans plus qu’un compagnon à quatre pattes, un véritable chien d’assistance.
À la question « Es-tu tiré d’affaire ? », Saï répond avec lucidité. « En santé mentale, on parle plus de rétablissement que de guérison. On guérit d’un rhume, pas d’un trouble mental. C’est un peu comme une vague qui revient et tu apprends à mettre des stratégies en place pour être moins submergé ». Aujourd’hui, Saï sait qu’il est capable de dompter la vague, il l’a déjà fait. Vacillant ou à terre, il finira par se redresser et gérer la houle. « En tant que proche, on peut assurer une présence, accompagner au maximum, mais on ne sait pas insuffler l’envie d’aller mieux à l’autre. C’est comme respirer, ça doit venir de soi ».

Reconnaitre les responsabilités collectives

Saï partage par ailleurs une crainte. Il ne faut pas que des parcours individuels tels le sien fassent oublier les responsabilités politiques et collectives. Le manque de places et de moyens dans les hôpitaux, l’école qui improvise un enseignement hybride, les mesures sanitaires qui empêchent et éloignent, les professionnel·les de la santé indisponibles ou qui minimisent, etc., jouent un rôle clé sur l’état de la santé mentale de la jeunesse.

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► Clément, 25 ans

Le mal-être remonte à l’enfance chez Clément. Solitude, tristesse, surpoids, il fait des crises de trichotillomanie, il s’arrache cils et cheveux. Scolarisé en France, il est confronté à des signes de dépression dès la primaire. Mais enseignant·es et parents les mettent sur le compte des troubles de l’apprentissage. C’est donc sur le plan scolaire que les efforts se concentrent, mais, pour soulager la peine du garçon, les adultes se sentent dépourvu·es. Difficile d’aller bien dans un environnement qui rend malade, ajoute celui qui, depuis, a décidé de se former en sciences de l’éducation. « Quelle place accorde-t-on à un élève qui va mal ? On impose aux élèves des choses qu’on n’imposerait pas aux adultes. La discipline scolaire s’apparente parfois à un milieu carcéral », déplore Clément.

Clément, membre du collectif Tout va s'arranger

Le milieu hospitalier contient, mais ne soigne pas

Clément a 20 ans lorsqu’il est confronté à sa première crise suicidaire. Il est hospitalisé d’urgence. Pendant plus de deux ans, il multiplie les séjours en hôpital psychiatrique, tantôt dans des services jeunes, tantôt dans des services adultes. Dans un cas comme dans l’autre, les hospitalisations contiennent les crises, mais ne soignent pas.
« Il faut faire la part des choses entre la crise et un mal-être profond. La crise, c’est quand on est incapable de faire quoi que ce soit. Alors qu’un état de mal-être, même profond, peut être compatible avec un projet. »
Clément vit une accalmie artificielle, shooté aux neuroleptiques. Lui qui aime tant dessiner parvient péniblement à tenir son crayon. Les productions se font de plus en plus troubles, à l’image de l’état psychique du dessinateur, qui développe une hémiplégie partielle en réaction aux trop fortes doses de médicaments. Clément ressort de l’hôpital tremblant, en manque. Le sevrage est extrêmement violent.
Son expérience du milieu hospitalier forge une conviction profonde chez Clément : « On ne redonne pas goût à la vie à l’écart du monde, entre quatre murs d’un hôpital psy ». Quand on va mal, on a besoin d’une vie communautaire, de voir du monde, de bouger, de prendre part à un projet. Clément fait ainsi l’expérience d’un centre de crise résidentiel qui lui offre ce cadre qui fait défaut à l’hôpital.

« On ne redonne pas goût à la vie à l’écart du monde, entre quatre murs d’un hôpital psy »

Tester l’ailleurs et goûter à une herbe plus verte

Après un dernier épisode psychiatrique traumatisant, Clément est au plus bas. « Je pesais 120 kg, j’avais des trous partout sur le crâne à force de m’arracher les cheveux, j’étais en décrochage complet ». Face au vide, à l’angoisse, il lui faut un projet. En France, Clément postule pour un service civique auprès d’une école maternelle. Pendant six mois, il met son énergie au service d’enfants qui l’acceptent pour ce qu’il est, comme il est. « Je trouve une place et du sens dans ce que je fais, l’énergie revient, je me projette à nouveau ».
Sa mission à peine terminée, Clément enchaine avec le Corps européen de solidarité pour un projet dans une école en Flandre. Il quitte sa France natale pour la Belgique où il est accueilli dans une famille francophone. Pour la première fois, le Lyonnais goûte à la vie au grand air. Aux côtés de sa famille d’accueil, il enfourche un vélo, installe une clôture, utilise un tour à bois, fait de la couture, des activités physiques et manuelles qui lui procurent du bien-être. « Moi qui ne me pensais pas aimable, je me suis senti aimé. Que ce soit au niveau personnel ou professionnel, on a mis du baume sur toutes mes souffrances ». Une expérience à l’étranger qui lui prouve que l’herbe peut être plus verte ailleurs et qu’il peut mener une vie équilibrée sans médicament dans ce nouveau cadre de vie.
Clément est aujourd’hui installé à Bruxelles. Étudiant à l’ULB, il y termine son master. Il n’oublie pas son parcours psychiatrique ni le diagnostic borderline qui a été posé, mais il ne souhaite pas se définir en fonction de cela. « Je sais aujourd’hui que j’ai des bases solides et des ressources sur lesquelles m’appuyer en cas de coup dur. La porte psychiatrique est refermée, je ne dis pas qu’elle ne se rouvrira pas un jour, mais j’avance sur ma route ».
Clément estime que la psychoéducation l’a aidé à aller mieux. Le fait de comprendre ce qui lui arrive et l’effet des médicaments a été salvateur. Tout comme la prise de conscience des bienfaits de l’activité physique et d’une alimentation équilibrée. « J’ai eu de la chance que cette expérience belge se révèle aussi positive, j’aurais pu me casser la figure ». Clément en a beaucoup voulu à son père d’avoir été si peu soutenant quand il allait mal. Grâce à un travail de médiation, père et fils ont repris contact. À la demande de Clément, son papa a même accepté de suivre une formation de deux jours en premiers secours en santé mentale. « Mon père m’a abandonné pendant tout mon parcours de soins. Il a été en-dessous de tout. Aujourd’hui, c’est un allié, une preuve en plus que les choses peuvent changer ».