Vie pratique
Une pression. Des pressions. Pour Isabelle Roskam, professeure de psychologie du développement et directrice de recherche à l'UCLouvain, elles sont ressenties par tous les parents à différents degrés. La grande spécialiste de l’épuisement parental nous décrypte les rouages, les mécanismes et les engrenages pour mieux les déjouer.
Dans les pages qui suivent, les parents nous parlent beaucoup de comparaisons, de compétitions, de contradictions, de conseils, de confiance, de convictions, de connaissances… beaucoup de mots au préfixe « con », dont l’étymologie signifie « avec ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Que la pression, ce sont les autres ?
Isabelle Roskam : « Tiens, c’est drôle, parce que la pression, c’est agir sous ‘con’traintes. À hauteur de parents, elle s’insère dans un contexte social où d’autres agissent sur eux. Ce qui désigne en effet la présence de l’autre. Le conjoint. La famille. La société. Les conseils. Les expert·es. ‘Voilà ce qui est attendu de moi’. Les injonctions sont nombreuses et contradictoires. Nous y participons toutes et tous. Vous-même au Ligueur. Ce qui ne remet pas en question, ni vos engagements, ni la qualité de vos articles. Mais tout cela tourne autour de la même charge : définir le rôle parental. Renvoyer à chacun·e à quel point il ou elle se sent concerné·e par celui-ci.
Je pense que les parents d’aujourd’hui, quels qu’ils soient, y sont sujets, mais à différents degrés. Certains vont abandonner d’autres rôles pour s’y consacrer pleinement. Je pense, par exemple, à des mamans qui abandonnent leur carrière au profit de ce rôle parental. Elles sont extrêmement impliquées. Elles sont forcément plus sensibles à ces formes de pression. La charge aura irrémédiablement moins d’impact chez une personne qui se sent moins investie de cette mission éducative. Un peu comme dans un contexte professionnel, une personne désinvestie sera moins affectée par des retours qu’on peut lui faire sur son boulot. Il y a injonction parce que le rôle social a une vraie importance. »
Pour ce dossier, nous avons rencontré différents types de parents. Pourtant, peu importe les horizons, on la sent cette pression parentale, elle agit à différents endroits. Comment cela s’explique-t-il ?
I. R. : « Les sources de pression sont diverses. Les parents les plus éduqués vont aller à la pêche aux infos, à travers des articles, des livres, des documentaires, des films, etc. Les parents moins éduqués ou les profils sociaux économiques moins avantagés, eux, ont d’autres formes de pression dans leur parentalité. Ils sont remis en question par tout un pan de la société, avec des expert·es qui vont leur faire ressentir une sorte de monitoring social. On va leur signifier qu’ils n’ont pas les moyens financiers ou intellectuels d’éduquer leurs enfants. Chez les plus précaires, la charge est encore plus pesante : s’ils ne font pas bien, on va placer leurs enfants. Le ‘pressage’ ne prend pas les mêmes formes. Mais personne n’y échappe. Parce que personne n’échappe à la culture parentale contemporaine qui impose d’être un parent positif. Avec les standards de la fameuse éducation positive qui en découlent. Le tout de façon omniprésente : dans les couloirs des écoles, chez le pédiatre, dans la publicité… partout. Très bien, mais ce courant positif doit être considéré comme un phare. Il ne doit pas être appliqué littéralement. Parce que ses préceptes, ses standards sont très élevés. À appliquer au quotidien, c’est impossible. Les parents vont s’épuiser. Un phare, c’est différent d’une cible à atteindre. Si on est dans une situation précaire, par exemple, avec un enfant qui fait quatre crises de nerfs par jour, ça va être hyper compliqué d’être un parent positif. Avec, en prime, ce retour impitoyable des autres : ‘C’est de sa faute si son enfant est comme ça’. Le parent fait ce qu’il peut. Mais il est évident qu’il part avec plus de facilités s’il est plus éduqué, qu’il évolue dans un contexte plus favorable, avec plus de moyens, plus de ressources, dans une belle maison quatre façades… qu’un parent qui compte, affronte différentes sortes d’adversités et qui, en plus, doit répondre à l’injonction du parent positif.
On doit donc garder en tête cette allégorie du phare. Si on s’en approche trop, on va broyer son bateau, se cogner au mur, casser la lumière… À exiger d’appliquer au pied de la lettre tous ces préceptes, on condamne tout le monde. Tous les parents. »
Votre exemple est intéressant et dit quelque chose que l’on explore dans ce dossier : le regard entre parents est impitoyable. Pourquoi cela ?
I. R. : « Parce qu’ils souffrent de toute cette pression. Alors ils se la reportent entre eux. Encore plus quand ils ont comme préoccupation principale l’intérêt supérieur de leur enfant. Ils croient en un précepte très répandu chez les vendeurs à la noix de coco de l’éducation positive : ‘Si vous vous comportez en parents parfaits, vous aurez des enfants parfaits’. Ce qui est évidemment un leurre.
Je montre régulièrement à mes étudiant·es une illustration qui tourne sur les réseaux sociaux. Elle représente une petite fille avec des étoiles, des petits cœurs… et elle affirme que ‘90 % de ses problèmes proviennent d’un manque d’amour’. Un parent qui n’aimerait pas suffisamment engendrerait donc une somme énorme de problèmes. En voilà un bel exemple de déterminisme social.
Qu’est-ce qui fait des êtres résilients ? C’est justement le fait qu’il n’y ait pas qu’un seul facteur qui nous permette d’avancer. Mais bien une multitude : l’environnement, le contexte, les différentes rencontres, l’entourage, etc. Et, bien sûr, le parent, qui joue un rôle qui n’est finalement qu’additionné à plein d’autres. Et heureusement. Parce qu’en cas de complications, ça veut dire que tous les autres facteurs peuvent influencer positivement les trajectoires d’un individu. D’un enfant en l’occurrence. Faire croire à des gens que tout ce qui arrive à leur petit·e est de leur faute, c’est grave. Bien sûr qu’on peut toujours faire mieux. Bien sûr qu’on aurait toujours pu faire autrement. Mais aucune erreur n’est fatale.
Alors pourquoi on reporte la pression ? Parce qu’on fait croire aux parents que c’est grâce à eux que leur enfant sera accompli. À leur tour, les parents veulent générer des disciples de cette façon de penser. On se refile tout ça comme des recettes de cuisine. Mais qu’on le redise aux parents : l’éducation, ce n’est pas ça. Le seul, le meilleur expert d’un enfant, c’est son parent. »
« Qui connaît mieux son enfant que le parent lui-même ? Qui se sent le plus concerné ? S’informer très bien, mais de façon à prendre sa propre décision »
Quand on a dit tout ça, est-ce qu’on n’est pas de nouveau en pleine injonction ?
I. R. : « Certes. Mais une injonction qui permet justement de relâcher la pression. On rend ‘l’agir’, on permet aux parents de développer leurs propres façons de faire sans demander l’aval ou l’intervention d’un·e professionnel·le. Aujourd’hui, les parents ne se font plus du tout confiance et une ribambelle de coachs, de faiseurs de leçons, de conférenciers, d’auteurs… leur affirment : ‘Pas de soucis, on a la solution clé en main à tous vos doutes’. Mais qui connaît mieux son enfant que le parent lui-même ? Qui se sent le plus concerné ? S’informer très bien, mais de façon à prendre sa propre décision. La plupart des parents veut le bien de leur enfant. Relâcher la pression, c’est se dire : ‘D’accord, je fais en sorte que toutes les conditions soient réunies. Je n’ai pas nécessairement besoin de payer quelqu’un pour me dire comment agir’. Est-ce qu’on va commettre des erreurs, se planter, mal faire ? Oui. Et c’est tout à fait normal. Ne pas atteindre tous ses objectifs éducatifs, c’est O.K. Le problème ne réside pas dans l’erreur. Ce qui compte, c’est ce qu’on en retire et ce qu’on en apprend. »
Plus facile à dire qu’à mettre en pratique vont se dire nos lecteurs et lectrices. Concrètement, comment fait-on ?
I. R. : « Il y a un exercice que j’adore conseiller aux parents. Il consiste à prendre une tirelire. Dedans, on va mettre des pièces, des jetons éducatifs. Voilà donc l’idée : considérer l’éducation à long terme comme un principe d’épargne. Quand on se sent découragé, on ressort cette tirelire et on déroule tout ce que l’on a fait. Chacun de ces jetons, c’est une empreinte. C’est tout ce qui paiera un jour. Vous savez, toutes ces petites actions du quotidien. ‘On s’est engueulé avec mon ado. Mais je déteste qu’on se couche fâchés. Alors je vais lui faire un petit bisou. Un petit geste qui signifie : je t’aime’. Le lendemain, votre ado se lèvera certainement encore énervé·e. Et peut-être qu’il ou elle continuera à l’être dans les jours qui suivent. Il n’empêche que ce geste parental est tout à fait bénéfique à son développement.
Le soir, dans leur lit, j’invite les parents les plus soucieux à faire ce constat. Pourquoi le soir ? Pour prévenir les ruminations nocturnes et s’appuyer sur tous ces petits acquis. On endigue ainsi son sentiment d’impuissance, on réalise qu’on a le contrôle de la situation. Cela aide à avoir confiance en son éducation, à avoir conscience du chemin parcouru. On replace alors sa parentalité dans ce qu’elle est : un processus d’apprentissage à long terme. Vous apprenez. L’enfant aussi. Il apprend de vous. Dans n’importe quel processus d’apprentissage, on commet des erreurs, on en ressort plus fort. On s’ajuste. Tout ça se fait dans une dynamique extrêmement complexe, bien sûr. Mais passionnante. »
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