Développement de l'enfant
« Depuis qu’elle est toute petite, Aline souffre d’un terrible reflux gastro-œsophagien, qui n’a été identifié qu’il y a trois semaines, livre Virginie, sa maman. D’où ses incroyables crises de pleurs. Mon intuition de maman me faisait penser qu’elle éprouvait des douleurs mais je ne parvenais pas à les expliquer, et c’est pour ça que je voulais la garder 24 heures sur 24 avec moi. Cela ne m’empêchait pas de ressentir un énorme besoin de la laisser de temps en temps dans d’autres bras. Autour de moi, on me disait : "Dépose-la une heure ou deux quelque part…" Mais je n’y arrivais pas. Impossible de la confier à des proches, même si je savais qu’elle allait être en sécurité avec eux. Maintenant que le diagnostic est posé et qu’un traitement est appliqué, je veux toujours garder Aline avec moi… parce que la relation est devenue plus facile et que j’ai envie d’en profiter ! »
Étrange, pour une maman, de se sentir ballottée entre ses envies de proximité avec son bébé et ses envies de prendre distance de lui. D’autant que ses envies de distance surviennent souvent d’un coup, de manière presque imprévisible. « Voilà, pour une maman d’un petit bébé, une expérience qui, comme tant d’autres, est nouvelle et qui est quand même assez surprenante parce qu’en général, quand on ne veut plus voir un ami par exemple, on sent venir la chose, cela se fait doucement, explique Reine Vander Linden, psychologue clinicienne. Avec un bébé, par contre, ce que la mère ressent se présente plutôt brusquement, sous la forme on/off. » Ce sont surtout les mamans qui balancent entre envie de proximité et envie de distance parce que ce sont elles qui, le plus souvent, s’occupent de façon continue de leur bébé. Mais les papas disponibles 24 heures sur 24 pour leur petit vivent aussi un tel ballottement.
Votre bébé remplit son réservoir de confiance
« Cet "éprouvé" surprenant est quelque chose de plutôt rassurant, poursuit Reine Vander Linden. La maman et le bébé ne sont pas amenés à vivre collés l’un à l’autre, à rester dans la fusion. Grandir suppose à un moment l’installation d’une distance. Celle qui va permettre à l’enfant de se décentrer de lui-même et de sentir que ceux qui s’occupent de lui (sa maman, son papa…) ont aussi leurs propres besoins. »
Petit retour en arrière. Au tout début de son existence, le bébé, totalement dépendant de son entourage, a un besoin de réponses immédiates lorsqu’il éprouve la faim, qu’il est en attente de soins ou de communication. Cela lui donne l’impression d’être un magicien : en mobilisant ses proches, il fait arriver les choses. Quel pouvoir absolu il a ! Il remplit de la sorte son réservoir de confiance en lui et dans les autres. C’est parce qu’il vit ce pouvoir absolu qu’il va pouvoir y renoncer plus tard et faire l’expérience de réponses qui n’arrivent pas tout de suite comme au début de sa vie : puisant dans son réservoir de confiance, il sera suffisamment solide pour accepter de ne pas être immédiatement satisfait.
Les relais – l’autre parent, un grand-parent, des amis… – ont du bon quand vous avez besoin d’un peu d’air… Pour prendre du recul et retrouver ensuite avec plus de sérénité votre petit bout
« Si les temps de réponses à ses appels sont trop longs ou trop aléatoires d’une fois à l’autre, le bébé ne peut pas comprendre comment fonctionne le monde autour de lui, précise Reine Vander Linden. Il saisira vite qu’il ne peut pas faire inconditionnellement confiance dans son entourage. A contrario, il pourra s’appuyer sur ses expériences de réponses ajustées pour remplir son réservoir de confiance et de sécurité, ce qui lui donnera plus tard la possibilité de ne pas être en détresse lorsqu’il devra attendre et patienter. »
Quand la tension monte en vous…
Vous vous donnez à fond à votre bébé. Votre quotidien est rythmé par ses sourires, par vos tendres échanges, mais aussi par ses pleurs et par tous ces instants où il n’est pas au top… et vous non plus. Il y a, en effet, des moments où vous sentez que votre patience a des limites. Pour vous, la maman ou le papa, prendre distance de votre bébé est alors précieux pour ne pas lui en vouloir dans un mouvement de ras-le-bol, d’énervement ou d’extrême fatigue. Et pour ne pas vous en vouloir à vous si vous avez le sentiment d’avoir eu une attitude peu chouette, voire inadéquate, avec lui. « Cela mousse trop. Cela m’énerve trop. Là, il est temps que je le dépose dans d’autres bras… » Les relais – l’autre parent, un grand-parent, des amis… – ont du bon quand vous avez besoin d’un peu d’air… Pour prendre du recul et retrouver ensuite avec plus de sérénité votre petit bout.
Autre soutien ? À côté des relais en chair et en os, certains parents font appel à un regard tiers pour les conforter dans ce qu’ils font. Regard réel ou pas : à chacun ses astuces. « Quand je suis seule avec Louise et que ses pleurs m’exaspèrent, que je n’en peux plus et que je me sens devenir "dangereuse", je m’invente un truc : j’imagine que quelqu’un m’observe quand je m’occupe d’elle, raconte Ellie. Cette présence fictive m’aide. Je ne peux pas me permettre de me laisser aller à mon énervement – au risque de faire du tort à ma fille – sous le regard de quelqu’un. Au contraire, j’ai envie de faire tout le mieux possible, en me disant : ceux qui me regardent doivent me trouver admirable de patience. C’est bête peut-être, mais cela m’aide ! »
Être seul(e) avec un bébé : une situation à risques
« En Afrique, on dit qu’il faut tout un village pour élever un enfant, raconte Reine Vander Linden. Il s’agit bien de cela. Être seul avec un bébé est une situation à risques : il y a un risque d’épuisement pour le parent qui s’en occupe seul, un risque de montée insidieuse d’agressivité qui pourrait finalement s’exprimer dans le réel, un risque de penser qu’on ne peut bien grandir qu’agrippé à quelqu’un, un risque pour l’enfant d’être privé d’expériences multiples… Alors que passer des bras de sa mère aux bras de son père, puis aux bras de sa tante ou de son oncle, c’est une expérience qui permet à l’enfant de sentir que, nourri de la confiance qu’il a reçue depuis sa naissance, il est capable de faire face à la séparation. »
L'AVIS DE L'EXPERTE
Pour grandir, il faut être trois… au moins
Reine Vander Linden, psychologue en périnatalité
Que faut-il à un bébé pour vivre ? Que lui faut-il pour grandir ? On pourrait résumer la réponse en une phrase : pour vivre (ou survivre), il faut être deux, mais pour grandir, il faut être trois… au moins.
Un bébé est si dépendant et vulnérable qu’il ne peut pas se passer d’une présence : il a besoin de quelqu’un qui s’occupe de lui. Quant au parent, il pourrait vivre avec son enfant dans cette collusion à deux, ce n’est pas la question ici.
Mais pour bien grandir et se développer, il faut être au moins trois. Autrement dit, il faut, du côté de l’enfant, des espaces où il perçoit qu’il n’est pas le centre de l’univers de sa maman. C’est important qu’il fasse l’expérience de comprendre qu’elle est intéressée par d’autres choses, qu’elle a aussi ses besoins propres : de prendre distance, de souffler… et de le laisser faire des expériences avec autrui. La fusion ne permet pas au bébé d’ouvrir son monde et de découvrir tout ce qu’il recèle.
Pour le parent, le fait d’être au moins trois permet de prévenir le burn-out parental, et donc d’échapper à cette sensation de trop donner, d’être trop disponible, d’avoir trop de proximité, d’être sursaturé, brûlé, consumé jusqu’à la moelle, d’être tellement à bout que cette fatigue se transforme en agressivité envers l’enfant, avec tout son cortège de culpabilités…
Le troisième, cela peut être l’autre parent, un grand-parent, un ami…
LES PARENTS EN PARLENT…
Besoin d’air
« J’adore mon fils et j’adore passer du temps avec lui. Pourtant, je suis parfois étonnée de sentir tout d’un coup que j’en ai marre et que j’ai besoin d’un énorme bol d’air. Alors, là, il ne faut pas m’en demander plus ! Je déposerais bien mon fils dans les bras de n’importe qui, toutes affaires cessantes. Cela me fait bizarre d’être une maman comme cela. »
Marie, maman de Félix
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