Développement de l'enfant

Jeunes et parents, le Docteur Feel Good vous veut du bien !

Le pari n’était pas gagné d’avance. Il n’est pas simple de parler aux jeunes de la relation avec un psychiatre, et donc de leur bien-être mental. Grâce aux dessins nerveux, expressifs et humoristiques de l’artiste Muzo et à des scènes et des exemples concrets expliqués scientifiquement, David Gourion y est parvenu dans la bande dessinée Docteur Feel Good (Odile Jacob). Utile tant aux jeunes qu’aux parents, elle traînera judicieusement au salon. Interview.

D’où est venue l’idée d’aborder la relation entre un psychiatre et un jeune ?
David Gourion : « Elle est venue du fait que, bien souvent, les adolescents consultent peu ou trop tard le psychiatre et qu’il serait utile de créer un outil adapté et ludique qui leur permette de mieux comprendre à quoi sert et comment se passe une consultation de façon concrète. Pour cela, la BD est très adaptée aux jeunes. L’adage qui dit qu’une image vaut mille mots est encore plus vrai avec eux. »

Quels sont pour vous les freins qui expliquent que des jeunes, et peut-être plus encore leurs parents, évitent ce genre de démarches ?
D. G. : « La peur et les clichés sur les psychiatres, et plus généralement la stigmatisation de tout ce qui concerne la souffrance psychique et la maladie mentale, sont encore très présents. Il suffit de voir les représentations au cinéma (par exemple Vol au-dessus d’un nid de coucou ou, plus récemment, Shutter Island et Le Joker) pour comprendre à quel point les idées fausses et les stéréotypes imprègnent les mentalités. Cela signifie que pour un jeune en souffrance psychique, il y a le risque qu’il se dise qu’il vaut mieux gérer seul que de se faire aider, car le monde de la santé mentale fait peur. L’idée avec notre BD était d’apporter une vision beaucoup plus proche de la réalité et positive de ce que peut-être une offre de soins adaptée. »

Et pourquoi sous cette forme ?
D. G. : « Parce que la BD est un outil ludique, abordable, facile d’accès. Elle permet d’utiliser l’humour, le rire, le décalage, tout en faisant comprendre des concepts relativement complexes beaucoup plus facilement qu’avec des mots. Les psys ont souvent cette image d’être incompréhensibles et que leur discours manque de clarté. Ici, nous avons voulu aborder simplement les situations complexes que les jeunes peuvent rencontrer. »

Les thèmes abordés sont très variés. Comment les avez-vous choisis ?
D. G. : « Par ordre de fréquence des problèmes chez les jeunes qui viennent me voir : problèmes à l’école, mal-être, addictions, difficultés relationnelles avec les parents, harcèlement scolaire, questions d'identité sexuelle, dépression… »

D’égal à égal

Les parents en prennent pas mal pour leur grade, par exemple quand vous évoquez les écrans. Pourquoi ?
D. G. : « Parce que nous, les parents (et j’en fais partie !), nous donnons parfois des conseils à nos enfants que nous ne suivons pas. Comment leur apprendre à limiter le temps d’écran si nous leur montrons que nous passons nos soirées sur les nôtres ? Il y a un aspect pédagogique et de bon sens à être soi-même un bon exemple pour son enfant. »

Vous venez avec de nombreuses explications scientifiques comme celles autour du cannabis, de la dopamine, de la schizophrénie, de l’élagage neuronal, de la théorie del’attachement, de la capacité d’inhibition. Est-ce important d’expliquer toutes ces théories à des jeunes ?
D. G. : « Je pense qu’il s’agit de les prendre pour ce qu’ils sont : des personnes douées d’intelligence, de sens critique et de sensibilité. Et de leur parler d’égal à égal. C’est une façon de les respecter et de leur donner une information de bonne qualité qui leur permette ensuite de faire leurs propres choix dans la vie. Je pense que c’est beaucoup plus utile et efficace que de donner des injonctions qu’ils ne suivront pas ! » 

À propos des addictions (aux écrans, au cannabis, à l’alcool…), vous insistez à plusieurs reprises sur le rôle du cerveau. Pourquoi ? Estimez-vous qu’on n’en parle pas suffisamment quand on aborde ces sujets ?
D. G. : « Eh bien, parce que tout se joue dans le cerveau. Les jeunes n’ont pas suffisamment conscience de la nécessité de protéger cet organe encore méconnu à une période de la vie où il est fragile. C’est entre 15 et 25 ans qu’il entre dans une phase de maturité particulière qui expose à certains troubles psychiques, comme la schizophrénie par exemple. Il y a là une démarche de prévention à mieux diffuser auprès des jeunes. »

« Parler aux jeunes d’égal à égal, c’est une façon de les respecter et de leur donner une information de bonne qualité qui leur permette ensuite de faire leurs propres choix dans la vie »

Le livre propose des solutions comme le go grey, la digital détox, la méthode 5-5-5, la technique du palais mental, le body-scan, des expériences pratiques et instructives, des trucs et astuces. Est-ce que vous voyez votre livre comme un livre de recettes à la manière d’un feel good movie, ce que le titre tenterait à faire penser ?
D. G. : « Non, je vois plutôt ce livre comme un cheminement avec un jeune que nous prenons par la main et à qui, au-delà de messages de prévention, nous donnons un certain nombre de conseils et de trucs qui peuvent lui servir dans sa vie quotidienne, ses études, ses apprentissages. Le Dr Feel Good, c’est un peu le psy que j’aurais bien aimé avoir à cet âge-là... »

Vous pratiquez beaucoup l’humour dans le livre, par exemple en vous qualifiant de psy bavard, mais vous pouvez aussi vous mettre en colère, surtout en abordant la question de l’alcool. Pourquoi sur ce point en particulier ?
D. G. : « Parce que la France en particulier est très ambivalente sur le sujet de l’alcool. Nous avons détricoté la loi Évin qui interdisait la publicité pour l’alcool, notre gouvernement a refusé de faire la promotion du Dry January, parce que le lobby du vin et des alcools est très puissant. Hélas, les dégâts psychologiques et physiologiques de l’abus d'alcool sur la population, et encore plus sur les jeunes, avec le binge drinking et ses terribles conséquences (morts par accident de la route, agressions sexuelles commises sous l’emprise de l’alcool et sur des victimes vulnérables, dégâts cérébraux…), devraient nous inciter à prendre cette question avec beaucoup plus de sérieux. »

Est-ce que vous avez déjà pu constater des effets du livre depuis sa sortie ?
D. G. : « Oui, cet ouvrage a bénéficié d'un bel accueil par le public. Et surtout par les jeunes qui, c’était le pari, ne referment pas la BD au bout de trois pages, mais en général la dévorent et en redemandent… J’espère qu’ils suivent dans la vraie vie quelques-uns des bons conseils du Dr Feel Good ! »



Propos recueillis par Michel Torrekens

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Docteur Feel Good, alias Docteur Gourion et Mister Muzo

Derrière le Docteur Feel Good se cachent deux personnalités faites pour collaborer.
► David Gourion est médecin psychiatre à Paris et expert auprès de la Haute Autorité de Santé. Il a été chef de clinique dans le service hospitalo-universitaire de l'hôpital Sainte-Anne, après un doctorat de neurosciences. Il est auteur de nombreux livres, chez Odile Jacob notamment, comme Éloge des intelligences atypiquesLa Fragilité psychique des jeunes adultesLes nuits de l’âme, Guérir de la dépression ou encore Le meilleur de soi-même.

►  À travers une importante production artistique, Muzo a développé un univers très personnel. Dessinateur, peintre et graveur, il a publié dans des magazines comme Hara-Kiri, Charlie Mensuel ou Métal Hurlant. Il a signé plusieurs dizaines de livres, tant pour adultes que pour la jeunesse. Pour les adultes, on notera la série coécrite avec un autre psychiatre, Christophe André : Petits pénibles et gros casse-pieds, Petits complexes et grosses déprimes, Petites angoisses et grosses phobies (Le Seuil). Pour les enfants à partir de 6 ans, retenons la série Les petits tracas de Théo et Léa (Actes Sud Junior BD). Treize titres à ce jour dont Je n’aime pas l’écoleJe ne dis pas toujours la véritéJe suis un peu timideJe suis accro aux écrans, et le plus vendu de la série Je ferai une colère si je veux.

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