Développement de l'enfant

Jeunes influenceurs et influenceuses en quête de notoriété

Réseaux sociaux, influencer, accompagnement des parents

Les enfants sont de plus en plus attirés par les réseaux sociaux et leur monde de facilité. Certains d’entre eux tentent leur chance pour devenir influenceur, une démarche à encadrer côté parents.

Depuis ses 5 ans, Carla est fan des vidéos de Néo et Swan, deux influenceurs français de 11 et 17 ans, qui comptent aujourd’hui presque six millions d’abonnés sur YouTube. Il y a quatre ans, elle s’est lancée et a créé sa chaîne sur le réseau social : Carla fait son show. Depuis, elle est aussi présente sur Instagram et TikTok. « Je regardais beaucoup d’influenceurs et d’influenceuses, j’avais envie de faire la même chose. Mais quand j’en ai parlé à ma maman, elle n’était pas d’accord, j’ai dû négocier », explique-t-elle.
À travers le succès de YouTube, Instagram ou encore TikTok, on constate un engouement grandissant pour les réseaux sociaux chez les enfants et les jeunes ados. Si, il y a quelques années, les chances de devenir célèbre étaient minces, il est aujourd’hui plus facile de gagner de la notoriété, en faisant le buzz sur internet. Une médiatisation souvent plus fulgurante qu’avant, mais aussi plus temporaire et qui entretient dans l’imaginaire de beaucoup d’enfants, ce rêve, à portée de main, de devenir influent·e sur les réseaux sociaux.
C’est à cela qu’aspire Carla, via sa chaîne YouTube. « Quand j’ai créé mon compte, mon objectif, c’était de devenir comme les influenceurs et influenceuses que je regardais. J’avais envie d’être comme eux, d’avoir beaucoup d’abonné·es et d’être connue ». Le fantasme de devenir célèbre n’est pas nouveau, mais il est amplifié par la facilité d’accès et la diversité des contenus que l’on retrouve sur ces plateformes.

La recherche de la célébrité : un phénomène qui ne date pas d’hier

Pour Emmanuel de Becker, pédopsychiatre aux Cliniques universitaires de Saint-Luc à Bruxelles et professeur à l’Institut de recherche santé et société de l’UCLouvain, « c’est la modernité du média qui diffère, mais la quête de reconnaissance, elle, a toujours existé. Tout sujet humain, dès la naissance, éprouve le besoin de faire grandir son estime personnelle et de se sentir reconnu par les autres, pour avoir de la valeur. Avec les réseaux sociaux, une des façons de se sentir valorisé est de devenir influenceur pour que sa parole compte ».
Si le phénomène ne date pas d’hier, il comporte de nouvelles dimensions. Un des risques est celui de se retrouver submergé·e. La plupart des activités pratiquées par les enfants « en vrai » ont une durée dans le temps, au contraire des activités en ligne, qui sont, elles, sans limite. « Le côté chronophage de ce type d’activités entraîne une perte de richesse que l’on retrouve dans la pluralité de nos centres d’appartenance (familial, social, scolaire ou parascolaire). Le risque principal pour les jeunes, c’est d’être complètement absorbés par cette activité-là, tout en éclipsant tous les autres domaines qui participent à la construction de l’identité », explique Emmanuel de Becker.

« Dans les commentaires, sous les vidéos YouTube, on a déjà reçu des insultes très graves de cyberharceleurs »

Si la création de vidéos occupe Carla entre trente minutes et plusieurs heures par semaine, elle continue de pratiquer d’autres activités à côté, comme de la boxe et des cours de piano.

Ne pas laisser les enfants seuls face aux plateformes

C’est après un an de négociations que Tiziana, la mère de Carla, 6 ans à l’époque, accepte d’accompagner sa fille pour ouvrir sa chaîne YouTube. Mais sous certaines conditions. « Je ne voulais pas que l’on fasse des vidéos sur n’importe quel sujet, mais qu’il y ait un but derrière. Carla vient avec des idées, on en discute et je valide ou pas. Il était aussi important pour moi, au moment de se lancer, que Carla prenne le projet au sérieux et que l’on s’engage à produire du contenu sur la durée ».
Depuis, Tiziana s’est formée pour mieux comprendre le fonctionnement des applications et, ensemble, elles sortent en moyenne une vidéo par semaine.
Si Carla a la chance d’être accompagnée par un de ses parents, ce n’est pas le cas de tous les jeunes. C’est là que peut entrer en jeu Valentine François, chargée de projets au sein de l’organisation de jeunesse Action Médias Jeunes. En partant des usages des jeunes, elle et son équipe travaillent à les accompagner de manière participative, à travers des ateliers de décryptage, de sensibilisation critique ou de créations médiatiques.
« Comme les parents peuvent le faire dans tous les types d’activités pratiquées par leurs enfants, telles que les pratiques sportives ou artistiques, ils peuvent aussi s’intéresser à ce qu’ils font sur les réseaux sociaux. Dire simplement ‘Attention, c’est dangereux’, pédagogiquement, cela n’apporte rien. Les enfants en savent beaucoup plus que l’on pense et peuvent expliquer à leurs parents ce qu’ils aiment sur ces applications, ce qu’ils en comprennent et le sens qu’ils mettent derrière les contenus qu’ils créent ou qu’ils regardent. »
Pour la chargée de projets, « amorcer une discussion permet aussi de rappeler certains principes qui s’appliquent à d’autres sphères de la vie : être prudent lorsque l’on discute en ligne avec des inconnu·es ou que l’on poste des photos ou des vidéos de soi ».
De son côté, Carla a aussi la chance d’être bien informée sur ces questions via l’école. « On aborde beaucoup de choses autour des réseaux sociaux, comme le harcèlement ou le hacking (ndlr : le fait de pirater un compte en ligne) ». Pourtant, cela n’a pas empêché la jeune fille d’être exposée à la violence d’internet. « Dans les commentaires, sous les vidéos de sa chaîne YouTube, on a déjà reçu des insultes très graves de cyberharceleurs », souligne sa maman.
Depuis 2019, YouTube a pris des mesures en faveur de la protection des enfants, en désactivant tous les commentaires sous les vidéos de mineur·es. Une autre inquiétude partagée par les parents est de ne pas savoir qui regarde les vidéos de leurs enfants et de ne pas avoir de prise sur l’ampleur que peut prendre le contenu partagé. Et même s’il est possible d’analyser les données d’audience, Tiziana en a bien conscience : « Il suffit d’une seule vidéo pour que ça décolle ». Dans ce cas, mieux vaut que l’enfant soit bien accompagné pour éviter l’emballement et ses dérives parfois difficiles à encaisser.

EN SAVOIR +

Ne devient pas influenceur, influenceuse qui veut

Pour Valentine François, animatrice chez Action Médias Jeunes, il est important de rappeler que tou·tes les utilisateurs et utilisatrices des réseaux sociaux ne deviennent pas influenceurs ou influenceuses. « Aujourd’hui, la pratique s’est professionnalisée, il ne suffit pas d’avoir un smartphone et de se filmer dans sa chambre pour devenir connu·e. On a souvent cette idée qu’être influenceur/influenceuse, c’est le métier rêvé et que c’est de l’argent facile. On essaie vraiment de déconstruire ça avec les enfants. »
La visibilité se construit et passe souvent par des collaborations et des sponsors. De plus en plus d’agences se développent, pour accompagner de jeunes influenceurs et influenceuses à développer leur audience. Pour Tiziana et Carla, ce n’est pas au programme. « Nous n’avons pas ouvert notre chaîne pour l’argent. On est contactées régulièrement pour des partenariats sponsorisés, mais on a refusé 98 % d’entre eux, parce que cela ne correspondait pas à l’âge de Carla ou qu’éthiquement, cela n’était pas en phase avec les valeurs de notre projet ».  

CÔTÉ JURIDIQUE

Que dit la loi sur les jeunes influenceurs et influenceuses ?

Carla est rémunérée pour son travail en ligne. Sa maman nous explique : « Sur YouTube, à partir du moment où vous avez 1 000 abonnés et un certain nombre de vues, vous pouvez toucher de l’argent. Ce que lui rapporte son activité en ligne est pour l’instant placé sur son compte et nous a permis, par exemple, d’organiser des concours pour faire gagner des cadeaux à ses abonné·es ».
En Belgique, le travail des enfants est strictement réglementé. Sauf dérogation, le principe qui s’applique à tous les mineurs de moins de 15 ans soumis à l’obligation scolaire à temps plein est l’interdiction de travailler. Cependant, il y a un flou juridique concernant le travail des enfants sur internet : c’est une zone grise du droit du travail.
Certains enfants bénéficient d’un nombre de followers (celles et ceux qui suivent la chaîne, le compte) important et deviennent des influenceurs. C’est alors le début des partenariats, des sponsorings, etc. Si la France a adopté en octobre 2020 une loi visant à encadrer l’exploitation commerciale de l’image d’enfants de moins de 16 ans sur les plateformes en ligne, il faut savoir que le champ juridique reste encore vierge côté belge.