Développement de l'enfant
Décrochage scolaire. Le terme est ressorti systématiquement comme motif d’inquiétude, que ce soit dans la bouche des jeunes ou des professionnel·les interrogé·es dans ce dossier. Impossible de faire l’impasse sur le sujet tant il est crucial.
« Ça peut pas être pire qu’en période covid, donc ça va mieux », avance Lou, 18 ans, philosophe. C’est elle qui posait sur la couverture du dossier jeunes en 2021. Deux ans plus tard, la rhétoricienne voit le bout du tunnel. « J’ai hâte que ça se termine ». L’école, Lou n’en veut plus. Elle mord sur sa chique, mais ne jouera pas les prolongations. Dès septembre, elle compte bien prendre le large. Destination : l’île de la Réunion.
Sébastien témoignait dans les éditions précédentes d’une scolarité en dents de scie, usant de l’image d’un coureur interrompu dans sa course qui doit ensuite reprendre deux fois plus vite. Aujourd’hui étudiant en BAC 1 à l’Ihecs, il se bat pour suivre. « Le covid a laissé des traces, j’ai plus de difficultés à me mettre au travail et à me concentrer. Mon niveau d’anglais n’est pas ce qu’il devrait être ».
Zoric, étudiant en master 1 en économie à l’ULB, dresse un constat similaire. « Je côtoie des étudiants qui ne savent pas prendre note, faire une synthèse, lire un graphe ou interpréter des données ».
Prendre la mesure du phénomène
Manque de motivation, difficulté à se concentrer, lacunes dans les apprentissages, autant de symptômes liés à une même problématique : le décrochage scolaire. Difficile d’en mesurer pleinement l’ampleur tant les contours du phénomène sont variés. Des élèves présents physiquement, mais absents mentalement. D’autres perdus dans la matière, d’autres encore qui ont disparu de la circulation.
En Belgique, l’obligation scolaire concerne les élèves de 5 à 18 ans. Au-delà de neuf demi-jours d’absence injustifiée, les établissements scolaires sont tenus de signaler l’élève au service du droit à l’instruction. Depuis la rentrée 2022, ils sont déjà 23 061 à être dans le cas, soit 2,69 % de la population en âge scolaire.
C’est dans l’enseignement secondaire que l’absentéisme est le plus élevé avec un taux qui grimpe à 3,45%. Si l’on compare aux années précédentes, le nombre d’élèves absents passe de 6 150 en 2019 à 12 616 en 2020, soit une augmentation de plus de 100%. C’est dire si la crise covid pèse dans la balance des absences.
Les acteurs de terrain se montrent réservés à l’heure de commenter ces chiffres, comme l’explique Diane Hennebert, fondatrice de Out of the box. « Les jeunes qui participent à notre programme sont des jeunes qui ont été harcelés ou présentent des profils particuliers et pour qui l’école est source de souffrance. Ils sont de ce fait sous certificat médical longue durée. Les chiffres de la FWB sous-estiment l’ampleur du phénomène puisqu’ils ne prennent pas en compte ces jeunes ».
Saisir sa nature
Pour Maurice Cornil, coordinateur du Service d’Accrochage Scolaire (SAS) Parenthèse (Bruxelles), il faut s’entendre sur le sens qu’on donne au mot décrochage. Le coordinateur plaide pour dissocier l’absentéisme et l’échec du phénomène de décrochage. « Un jeune qui décroche, c’est un jeune qui est en rupture avec l’école, soit parce qu’il en a été exclu, soit parce qu’il ne veut plus la fréquenter ». Des élèves qui ont vécu du harcèlement, qui sont étiquetés « mauvais élèves », qui ne parviennent pas à composer avec les contraintes du cadre scolaire et sont dans la délinquance, voilà les profils que le coordinateur côtoie au sein de son SAS.
Dans la longue liste des facteurs se retrouvent : l’ennui, l’injustice, la famille, un·e enseignant·e, l’exclusion par les pairs, l’état de santé…
Le décrochage se trouve au croisement de plusieurs facteurs. « Il faut envisager le décrochage de manière systémique, ce n’est pas dû à l’élève seul », explique Catherine Sztencel, directrice de l’asbl Odyssée. Dans la longue liste des facteurs se retrouvent : l’ennui, l’injustice, la famille, un·e enseignant·e, l’exclusion par les pairs, l’état de santé… « Le sac à dos du jeune qui décroche est tellement lourd qu’il ne peut plus se consacrer à la scolarité. Tant qu’on n’aura pas compris ça, on ne pourra pas travailler avec ces jeunes ».
Le décrochage touche tous les jeunes, peu importe leur milieu social et culturel, ajoute encore Diane Hennebert. « Quand on a démarré le programme Out of the box en 2015, le décrochage concernait principalement des garçons de 16 à 18 ans. Aujourd’hui, il commence déjà à 12-13 ans, ce qui correspond au pic d’âge des faits de harcèlement et touche autant les filles que les garçons ».
Si le phénomène n’est pas nouveau, il prend de l’ampleur depuis le covid. Les chiffres de la FWB, malgré les réserves que l’on peut pointer, l’attestent. Les crises à répétition portent un coup supplémentaire en soulevant des questions de sens. Les jeunes ne sont pas exempts de ces questionnements. Eux aussi ont besoin de savoir pourquoi ils se lèvent chaque matin et d’un projet pour s’accrocher à leur scolarité. L’un comme l’autre font cruellement défaut chez ces jeunes en décrochage.
VÉCU
Quatre expériences hors des sentiers battus
Que peut-on faire pour ces jeunes qui ont décroché leur wagon de la locomotive école ? Quatre acteurs de terrain partagent leurs expériences.
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