Loisirs et culture

Le sourire du singe (Esperluète) et Le dictionnaire des ogresses (Le port a jauni)

Cette chronique met en avant deux événements : d’une part, la remise des Prix Lu et Partagé, dont celui attribué à Ludovic Flamant et Hideki Oki pour Le sourire du singe (Esperluète) ou l’histoire d’une belle rencontre. D’autre part, la soirée organisée par la librairie La Grande Ourse à Liège autour du livre Le dictionnaire des ogresses et de son éditrice Le port a jauni.

Jeudi dernier, dans la foulée de la Journée professionnelle autour du livre jeunesse qui a rassemblé près de 500 personnes, étaient remis les prix Lu et Partagé à la Foire du livre. Ces prix sont attribués par la Fondation Battieuw-Schmidt dans différentes catégories. Voici les lauréats :

  • Prix spécial du jury Album : Sarah Cheveau pour Nuit de chance (La partie)
  • Prix Extra-ordinaire (ex-aequo) : Victoire de Changy et Fanny Dreyer pour Collections (La partie) et Ludovic Flamant et Hideki Oki pour Le sourire du singe (Esperluète)
  • Prix Petite enfance : Amélie Jackowski, Quelque part sous les étoiles (La partie)
  • Grand prix de l’album : Raul Nieto Guridi, Ö (Cotcotcot)
  • Prix Première œuvre : Willy Wanggen, Fjord (Hongfei)
  • Prix de l’album surréaliste : Koen Van Biesen, Fermez la porte! (Obriart)
  • Prix Roman ado : Julia Thévenot, Mille pertuis T. 1 : La sorcière sans nombril (Gallimard jeunesse)
  • Prix Roman junior : Kouam Tawa, Le défilé (Voce Verso)
  • Prix spécial du jury Roman : Ruta Sepetys, Si je dois te trahir (Gallimard jeunesse)
  • Prix Roman graphique (ex-aequo) : Simon Boulerice, Papier bulle (XYZ) et Jason Reynolds et Danica Novgorodoff, Long way down (Milan)

À cette occasion, la Fondation Battieuw-Schmidt a aussi décerné le prix Arlette Defaux, destiné aux institutions belges qui promotionnent la lecture pour un public entre 0 et 14 ans. Cette année, le prix est allé au théâtre La montagne magique. Enfin, un prix spécial solidarité est allé à la bibliothèque de Pepinster complètement ravagée par les inondations de l’été 2021, ruinant toutes les activités menées par la dynamique bibliothécaire Martine Meertens. Heureusement, son renouveau s’annonce. Et elle a pu bénéficier d’un don de 200 livres de la Fondation Battieuw-Schmidt.

Le sourire du singe

Impossible de présenter ici tous les livres primés par le label Lu et Partagé. Aussi avons-nous choisi de privilégier un album réalisé par deux artistes et une éditrice belges : Le sourire du singe, de Ludovic Flamant et Hideki Oki (Esperluète). En créant sa maison d’édition, Anne Leloup a voulu l’inscrire sous le signe typographique délicat de l’esperluète, ce & qui représente ici la rencontre entre auteurs, autrices, artistes et lecteurs/lectrices. L’album est probablement celui qui, au sein du catalogue bien étoffé de la maison, représente le mieux cet esprit de rencontre. L’auteur, Ludovic Flamant, est bien placé pour en parler.
« La rencontre avec Hideki s’est faite au sein de l’atelier du CREAHM (lieu bruxellois emblématique dédié aux artistes en situation de handicap mental), entouré de plein d’autres artistes au travail. Je lui parlais, moi, mais lui me regardait en souriant et c’est tout. Simon-Pierre, le directeur, a souri aussi et m’a dit : 'Il va falloir trouver une autre façon de communiquer'. J’ai donc commencé à lire mes albums jeunesse à Hideki, avec une assez grande proximité physique. J’y suis retourné encore et encore, quasiment une fois par semaine. Il me regardait toujours droit dans les yeux, moi je le regardais dessiner tout en prenant des notes sur mes impressions et sur ce que j’observais. Je ne savais pas du tout où nous allions.
Au bout d’un moment, il a commencé à me faire parfois des câlins, à imiter les mouvements de Spiderman devant moi et à me dire tout de même un mot, toujours le même, quand j’arrivais : 'Mangé ?'. Il s’inquiétait de savoir si j’avais faim. Il prenait soin de moi, en somme.
J’ai commencé à comprendre que je ne pourrais pas écrire un livre pour enfant, que j’avais envie de raconter ce que j’étais en train de vivre là. D’autant que les autres artistes présents interagissaient avec moi aussi, chacun à leur manière, me demandant ce que je faisais ou m’invitant à venir voir leurs œuvres de plus près. Ils interrogeaient ma place tout en m’accueillant. Et moi qui continuais à me demander comment communiquer tout en ayant plus ou moins trouvé, c’est-à-dire en étant simplement présent à ce qui se jouait. À chaque séance tout semblait suspendu, hors du temps…
C’est toutes ces impressions que j’ai tenté de raconter à travers une sorte d’allégorie : celle d’un homme qui se demande où il est tombé, quelle place il a au milieu de ceux qu’il ne comprend pas, puis qui finit par accepter l’accueil qu’on lui fait, laissant tomber ses défenses, comprenant qu’il n’est en vérité pas si différent que ceux que l’on dit ‘différents’ et reconnaît en eux ses égaux. »

Cette magnifique rencontre s’est matérialisée sous la forme de l’album Le sourire du singe qui repose d’abord sur les dessins art brut de Hideki Oki, des portraits d’une grande force expressive de singes, parfois farouches, parfois souriants. À partir de ces visages qui semblent nous interpeller, Ludovic Flamand a écrit un texte court sur le ton de la fable. Avec humour et humilité, l’écrivain, par ailleurs animateur au Centre de littérature jeunesse de Bruxelles, esquisse les liens fragiles que nous nouons ou pas avec les autres ou les animaux, proches et différents. Un homme se retrouve par inadvertance enfermé au milieu de singes. Il s’interroge sur sa place, son identité, sa dignité, son rang. Il apprend aussi à regarder les singes sous un autre angle : leur sensibilité, leur langage, leurs capacités, etc. Et, au bout du… conte, à percevoir notre animale humanité. Le ton méditatif et malicieux du texte ainsi que l’étrangéité des illustrations nous amènent à réfléchir sur ces relations qui sont au cœur de notre condition humaine.

Le sourire du singe

Des ogresses à La Grande Ourse

Dans le Ligueur du 8 mars dernier, nous vous présentions Le dictionnaire des ogresses (Le port a jauni) écrit par Mo Abbas et illustré par Lucile Gautier. Loin d’un personnage passif et soumis, l’ogresse y incarne la liberté en tant que représentation de la femme anticonformiste, instinctive et transgressive, à tel point que l’on voudrait parfois l’invisibiliser. Rien de tel ici, puisqu’elle est mise à l’honneur dans ses diverses représentations comme Aïcha Kandisha au Maroc, Houria Kara ou Yema Ghoula en Algérie, Yaksi en Inde, Zelda en Roumanie, Frida au Mexique, Baba-Yaga en Russie, Amârsinoq chez les Inuits, etc. Une étoile, Algol, lui est même dédiée.
Ce sont à chaque fois des anecdotes truculentes qui relèvent d’un conte ou d’une légende pour montrer des femmes indomptables, insupportables pour les masculinistes de tout crin. Outre que l’on apprend énormément de choses, le côté subversif, provocateur et humoristique de l’ouvrage contribue grandement à son intérêt. Il est présent dans le texte comme dans les illustrations en noir et blanc, orange et mauve.

Des ogresses à La Grande Ourse

► Ce mardi 16 avril (18h30), la librairie liégeoise La Grande Ourse organise un évènement autour de la maison d’édition marseillaise Le port a jauni. On pourra découvrir une exposition de Lucile Gautier, illustratrice du livre. Cette dernière est également autrice de la BD Goutte à goutte, paru en 2019 chez Même pas mal. Elle y retrace les histoires en parallèle de trois femmes d'une même famille. Le vernissage sera suivi d’une rencontre avec l'artiste et son éditrice, Mathilde Chèvre, ainsi que Fred Hainaut, illustrateur du livre Poème sucré de mon enfance, d'Assam Mohamed et Elsa Valentin traduit en arabe par Golan Haji, un bilinguisme caractéristique des éditions du Port a jauni. La rencontre sera animée par Anne-Lise Remacle, modératrice et journaliste. Un partenariat avec l'ASBL Voix de femmes rendu possible grâce au service Lettres et Livres de la FWB.

À noter également dans votre agenda : le 25 mai à 17h, dans le cadre du Festival Caravansérail : lecture bilingue (arabe/français) et familiale du Dictionnaire des Ogresses. On s’installera douillettement au Manège Fonck pour écouter ces histoires que nous liront Lara Youssef et Alice Tahon.

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