Développement de l'enfant

« Mais jusqu’où laisser faire mon explorateur intrépide ? »

Dès que l'enfant marche, son champ d'exploration grandit

Si désormais votre enfant marche, son champ d’exploration grandit du même coup fameusement. Il vous faut alors certainement reconsidérer la sécurité dans son environnement. Et cent fois, mille fois par jour, vous vous demandez jusqu’où laisser faire votre explorateur intrépide.

« Arthur qui marche, cela a été un soulagement pour moi, observe sa maman qui est enceinte. Il est plus autonome, je dois moins le porter. » « Mais Arthur qui marche, cela demande une tout autre attention, précise son papa. Il a un nouveau "pouvoir" ! Il file encore plus, à droite, à gauche. » Bien sûr, votre enfant n’a pas attendu de faire ses premiers pas pour « être très mobile, très actif », comme le dit encore une maman. Et ce n’est pas parce que vous le voyez stagner dans certains pans de son développement (pour manier avec efficacité une cuillère, bien tenir son biberon ou jouer seul) qu’il ne se révèle pas un aventurier « sans limites ». Telle Lina : « L’autre jour, on l’a retrouvée debout sur la table de la salle à manger ! Elle avait escaladé sa petite chaise ; de là, elle avait grimpé sur une chaise normale, puis sur la table », témoigne, mi-figue, mi-raisin, sa maman. Oups, on n’imagine pas à quoi on échappe ! Et heureusement…
Si votre loulou fréquente une crèche, il est peut-être passé dans la section des moyens et, là aussi, un nouveau terrain de découvertes s’offre à lui.

Lundi matin, ce n’est pas dimanche matin !

Tout gonflés de fierté, vous tenez compte des élans de votre découvreur intrépide, vous les respectez, mais jusqu’où supportez-vous ses exploits ? Dit autrement, vous vous demandez très souvent comment lui laisser cette autonomie de découverte sans vous rendre la vie impossible – car oui, il vous faut sans cesse courir après le temps, oui, la maison doit quand même être un peu rangée…
En réalité, la question est moins « Qu’est-ce que vous supportez comme parent ? » que « Qu’est-ce que vous supportez à tel ou tel moment ? », explique Reine Vander Linden, psychologue clinicienne. Car vos limites, vos exigences, vos seuils de tolérance ne restent pas identiques 24 heures sur 24 face à votre aventurier chéri.

La question est moins « Qu’est-ce que vous supportez comme parent ? » que « Qu’est-ce que vous supportez à tel ou tel moment ? »

C’est ce que raconte si bien Claire, la maman d’Émile (lire son témoignage complet ci-dessous) : « Nos non dépendent fort de notre courage, ainsi que du moment. » De fait, un dimanche matin, vous acceptez sans doute davantage les explorations de votre enfant – et leurs effets – qu’un lundi matin ! Et cela, il peut le comprendre. Dimanche matin, c’est : « Aujourd’hui, cool, on a le temps… », et le voilà libre de découvrir ; lundi matin, cela devient : « Ce n’est pas possible, mon loulou, on est déjà en retard pour la crèche… » « Bien sûr, il y a les interdits et les gros repères de prudence dictés par la dangerosité des situations : ils sont non négociables. Mais, en dehors de cela, vous ne devez pas vous reprocher de ne pas vous comporter à l’identique d’une fois à l’autre, rassure Reine Vander Linden. Un : ce n’est pas possible. Deux : ce n’est pas ça qui fait que l’enfant sera ou ne sera pas "structuré". Si un jour vous avez la patience, le courage et le temps de le laisser un peu plus explorer et que le lendemain vous ne les avez pas, il ne va pas être perturbé parce que vous réagissez différemment. Car, à 15-17 mois, il est surtout avide de découvrir, y compris les variations de son environnement. »
Et la psychologue de proposer : « Pour le parent, il s’agit de s’adapter aux besoins de la réalité, en concordance avec ce que l’enfant est capable de comprendre à l’âge qu’il a. Ainsi, si vous invitez des amis et rêvez d’une maison plus ou moins en ordre, pourquoi ne pas momentanément dégager trois bacs de jouets sur quatre ? L’enfant ne comprendrait pas que, tout d’un coup, il ne peut pas jouer parce que des invités vont arriver, mais il peut comprendre qu’il ne dispose que du contenu d’un bac pour jouer (cela lui permettra peut-être d’être autrement attentif aux jouets de ce bac car ils ne seront pas comme d’habitude perdus dans un amas d’objets). »

Il y a frustrations et frustrations…

Scène de la vie quotidienne. « Mathias prend systématiquement le tube de dentifrice quand je le dépose sur la table à langer, raconte sa maman. Il pousse dessus et, parfois, comme le tube est mal rebouché, c’est un peu la cata. Deux solutions : le lui retirer des mains et avoir droit à une scène, ou lui expliquer simplement : "Écoute, Mathias, tu me rends le tube, ce n’est pas un jouet." J’ai privilégié la seconde, même si cela prend un peu plus de temps. Mathias joue encore quelques secondes avec le tube, puis, sur mon insistance, il me le rend. C’est lui qui décide de me le rendre… et c’est cool. Il sait maintenant qu’il ne peut pas jouer avec et, quand je lui dis "Donne-le-moi", il me le donne. Sans doute que si, dès le départ, je le lui avais illico arraché des mains, cela aurait été la bagarre tous les jours. Bien sûr, c’est ce que je ferais s’il attrapait des ciseaux… »
« Très souvent, on prend des mains de l’enfant des choses sans danger pour lui, en lui disant "Non, tu ne peux pas", commente Reine Vander Linden, ce qui le freine dans son élan de découvrir, si primordial à son âge. S’il attrape un objet, ce n’est pas pour nous embêter, c’est pour le regarder, le manipuler, l’apprécier… Il ne faut pas que, pour le parent, cette attitude de curiosité s’apparente à une attitude d’opposition. Simplement, l’enfant a envie de découvrir et on lui enlève la possibilité de découvrir. On le contraint par rapport à un comportement d’exploration qu’il ne peut pas comprendre comme pas adéquat à nos yeux. Bref, on ne peut pas juger qu’un enfant est difficile parce que, limité dans son besoin de découvrir, il s’énerve, se crispe, pleure. » Et là, cela devient utile de se demander si les limites qu’on pose à son petit bout en valent toujours la chandelle. « "Est-ce que cela vaut la peine que j’enfreigne son envie exploratoire, celle dont son intelligence a besoin pour se nourrir ?" De nouveau, un lundi matin, difficile de pousser cette réflexion très loin, vous n’avez pas vraiment le choix. Mais si vous n’avez pas une réflexion là-dessus et que vous vous dites seulement et systématiquement "Il faut qu’il se fasse à la réalité", l’enfant va "écraser" son besoin d’explorer ou il réagira par de grandes colères, témoins de sa frustration de ne pas pouvoir laisser libre cours à sa curiosité naturelle. »
À côté des frustrations liées à vous – maman, papa, mais aussi la puéricultrice, papilou ou mamilou – qui interdisez et limitez, votre enfant vit des frustrations parce qu’il se heurte à la limite de ses propres possibilités et échoue dans les petits projets qu’il se donne – amener une cuillère bien pleine jusqu’à sa bouche, enfiler une chaussette… Ses moyens le trahissent, il en demande trop à lui-même, et c’est frustrant. « Soutenez ses tentatives sans viser une réussite à tout prix, propose la psychologue. Laissez-le apprendre en essayant, réessayant : c’est ainsi qu’on devient à un moment performant ! »
« L’enfant a déjà dans sa tête un schéma de réactions auxquelles il s’attend de la part de ses parents. Et donc, plus on le limite et on se fâche sur lui, plus il sera enclin à s’exprimer par de l’opposition puisqu’on ne lui donne pas la possibilité de laisser libre cours à sa pulsion de découverte. »

Non, il ne « vous » fait pas une colère !

Bon à se rappeler… régulièrement, histoire de ne pas être tout le temps à cran et d’aider votre petit bout à gérer ses frustrations : les colères font partie du comportement normal de l’enfant qui est sur le chemin de l’autonomie. « On doit les comprendre comme une tension intérieure de l’enfant, une tension entre son envie de faire quelque chose et une non-possibilité de satisfaire cette envie, car il est freiné soit par une contrainte extérieure, soit par lui-même, explique Reine Vander Linden. Si les parents mettent les colères sur le plan de la relation en disant : "Il me fait une colère" ou "Il s’oppose à moi", ils sont fichus ! »

Les colères font partie du comportement normal de l'enfant qui est sur le chemin de l'autonomie

Que faire alors face à ces colères – et ça ne fait que commencer ? « Éloignez-vous un peu de l’enfant : tant que vous restez tout près de lui, vous continuez d’être un pôle de tension pour lui. Si vous vous éloignez, il est fort probable que sa colère perdra de sa force et qu’il en oubliera la raison. L’aider à comprendre le tiraillement qui l’habite et énoncer les émotions qui composent sa colère est une manière de l’aider à trouver des voies d’apaisement. Bien sûr, s’il est en attente d’une attitude de tendresse de votre part, prenez-le dans les bras. Encore qu’un bambin de cet âge-là peut se débattre dans le moment chaud de sa crise ! » Donner à l’enfant de l’espace pour qu’il puisse venir à bout de son agitation n’est pas comme l’abandonner.

L'AVIS DE L'EXPERTE

Avoir son port d’attache pour mieux gagner le large

Reine Vander Linden, psychologue clinicienne

Si les parents sont en sécurité et en confiance, l’enfant sera lui aussi en sécurité pour partir à l’aventure et découvrir… car découvrir risque par définition de le mettre en situation de stress – tomber, faire tomber, avoir peur, être en relation avec des personnes qui n’ont pas le même style que maman ou papa… Et donc, il aura besoin, face aux nouveautés et aux imprévus qui sont vecteurs de stress, de trouver du réconfort. S’il a la garantie de trouver ce réconfort auprès de ses parents, il se permettra de partir explorer son monde. S’il n’a pas cette garantie, il restera collé à ses parents, dans une attitude un peu frileuse. Concrètement, cette garantie renvoie à toutes ses expériences déjà vécues d’avoir toujours pu compter sur ses parents.
Plus un enfant a la possibilité d’expérimenter la sollicitude de ses parents qui le comprennent, le réconfortent, le consolent s’il est confronté à quelque chose de difficile, plus il osera explorer. « Si je peux revenir à mon port d’attache et avoir l’assurance que là, je serai écouté, réconforté, consolé, j’aurai la capacité de m’éloigner. Par contre, si je dois prendre la mer et que je ne suis pas sûr de retrouver mon port d’attache, je n’oserai pas le faire. » Ce port d’attache, c’est son assise de sécurité.
Le sentiment de sécurité donne des ailes à l’enfant…

Dès que l'enfant se déplace, et marche, son champ d'exploration grandit
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LES PARENTS EN PARLENT…

« Qu’est-ce qu’il comprend à notre cohérence ? »
« Émile est à l’âge de la découverte. Il ouvre toutes les armoires, il veut tout toucher. Son truc du moment, c’est visser et dévisser. Pour tout cela, on le laisse faire. Bien sûr, s’il y a danger, il a droit à un non catégorique. Après, nos non dépendent fort de notre courage, ainsi que du moment. Notre petit gars adore faire le cracra. S’il vient de prendre son bain, on lui dit non : pas les mains dans les crasses ! Je peux imaginer que c’est difficile pour lui de comprendre notre cohérence. Émile est aussi fort dans l’imitation. Dès qu’on fait quelque chose, il veut faire comme nous. Le matin, il me voit verser du lait sur mes céréales, il réclame la bouteille de lait. Si celle-ci est vide, je suis prête à la lui donner, pas quand elle est pleine. Encore une fois, qu’est-ce qu’il comprend à notre cohérence ? La plupart des colères d’Émile sont dues à sa frustration de ne pas arriver à faire ce qu’il veut. Si je tente de l’aider, il repousse ma main, comme pour dire "Non, je veux faire tout seul". Une fois qu’il a saisi que je veux lui montrer comment faire, il accepte mieux mon aide. Quand il réussit quelque chose, il est fier, très fier, c’est rigolo. Mais mon Émile est un prudent aussi. Il sait marcher… quand il ne s’en rend pas compte. Dès qu’il réalise qu’on ne le tient plus par la main pour le soutenir, il s’arrête et s’assied par terre. Il a peur de tomber. Il a une certaine notion du danger… Du coup, on le suit beaucoup dans ses découvertes. C’est plutôt rassurant, mais tellement épuisant. »
Claire, maman d’Émile, 15 mois

« Ton enfant grandit, ça te fait quelque chose »
« Lucie a fait ses premiers pas le jour de ses 15 mois. Un regret : je n’étais pas présente à ce moment-là… Cette marche, c’est une fameuse évolution. Tu vois ton enfant qui grandit, ce n’est plus un bébé, ça te fait quelque chose… Il n’a plus autant besoin de toi pour faire ce qu’il veut. Qu’est-ce que cela va être quand Lucie va entrer en maternelle ? Je flippe déjà… »
Géraldine, maman de Lucie, 16 mois

À la fois intrépide et raisonnable
« Mathis est intrépide, mais raisonnable. Il se déplace sur ses genoux et avance à une vitesse folle. Il se met tout le temps debout. Par exemple, il se met sur la pointe des pieds pour saisir tous les petits objets qui se trouvent sur la table basse du salon. Il faut faire gaffe aux Playmobil de sa grande sœur ! S’il y a quelque chose à attraper, on peut être sûr qu’il va l’attraper et le mettre en bouche. Il a aussi très envie d’escalader tout ce qui peut être escaladé. En même temps, notre Mathis est assez raisonnable. Par exemple, il monte la première marche de l’escalier, fait non avec son doigt en me regardant (comme moi, je fais avec lui) et arrête d’avancer. Peut-être qu’il a capté que monter l’escalier, c’était dangereux pour lui ? Par contre, ce n’est pas le cas avec les prises électriques, protégées par des cache-prises : il fait non avec son doigt… et continue d’avancer. Il explore beaucoup, mais il réclame aussi beaucoup nos bras. Je me dis qu’il est dans une telle période d’apprentissage qu’il a besoin d’être rassuré. C’est parfois un peu pénible, parce qu’il faut également s’occuper de sa sœur. La plupart du temps, je le prends dans les bras quand il le demande, tout en voulant qu’il apprenne à attendre un peu. »
Maya, maman de Victoria, 4 ans, et de Mathis, 15 mois

AUTANT SAVOIR

Un enfant n’est pas l’autre

  • Plus vous vous montrez curieux de découvrir votre enfant en train de découvrir, plus son élan vital qui le pousse à découvrir par lui-même, à faire par lui-même, à obtenir par lui-même sera fort. Certains petits sont intrigués de comprendre comment les choses fonctionnent. D’autres visent d’abord l’efficacité… À chacun ses centres d’intérêt.
  • La curiosité de votre enfant dépasse largement l’ensemble de ses affaires pour toucher tout ce qui l’entoure. Pour lui, explorer revient aussi à vous imiter. L’imitation est un formidable moteur d’apprentissage. Ne vous privez pas de montrer à votre enfant ce que vous faites, comme la cuisine ou l’entretien de la maison, et de le faire participer.
  •  Avec votre petit intrépide, vous êtes sur le qui-vive. Est-il du genre prudent, mesuré, ne risquant pas un pas sans avoir l’assurance de se rattraper ? Ou du genre « tornade », ne se rendant pas compte qu’il se met en danger ? Un enfant n’est pas l’autre. Et, dans une même famille, différents styles peuvent se côtoyer.
  •  Sécuriser l’environnement est essentiel. Comme prévoir dans la boîte à pharmacie de la crème contre les contusions, des compresses stériles, du liquide désinfectant (qui ne pique pas), de la crème ou du gel cicatrisants et des pansements.

ZOOM

Des frousses soudaines

Explorer, c’est faire des expériences inattendues : ça peut amener du stress et ça peut produire de grosses peurs. Votre petit est effrayé par des aboiements de chien ? L’eau du bain le fait soudain paniquer, même s’il est un habitué de la baignoire ? « Ces peurs sont passagères, dit Reine Vander Linden. Elles apparaissent, se maintiennent pendant un moment, puis disparaissent. Il n’y a pas grand-chose à faire. Rien ne sert de forcer. Comme parent, on peut seulement aider son enfant à prendre ses peurs plus à la légère, à refaire avec lui le récit de ce qui s’est passé. »