Société

Mansoureh Kamari : de la peur à la liberté

Dans un livre très personnel, Mansoureh Kamari raconte son enfance en Iran

Mansoureh Kamari, 42 ans, est dessinatrice. Dans un livre sorti fin de l’année dernière, elle raconte son enfance iranienne, ses peurs lancinantes et ses espoirs. Nous l’avons rencontrée à Bruxelles.

Entre nous, un livre. Son livre. Ces lignes qui tracent mon corps. Un roman graphique sur son parcours. De la petite fille à la femme qu’elle est aujourd’hui. De l’Iran à la France. De l’insouciance à la peur. De la peur à la liberté. Commençons par la fin. La dernière image. Le dessin d’une gamine avec son papa à la terrasse d’un café. « C’est une représentation de l’espoir pour l’avenir. Une relation qui fonctionne entre deux générations ».
L’image du père. Parlons-en. Elle est plutôt dure dans ce livre. Conforme au rôle du patriarche omnipotent dans cet Iran qui laisse peu de places aux femmes, aux filles. Cette autorité, elle passe par la peur. « On n’a aucune loi qui protège les femmes ou même les enfants des violences domestiques. Difficile de se trouver en sécurité dans un pays comme celui-là. Il est important pour les femmes qu’on mette en place des lois qui les protègent, qui leur rendent de la valeur ».
Ce manque de valeur traverse le livre. Au fil de son enfance, c’est comme une prison qui se referme progressivement sur Mansoureh. Ses libertés rétrécissent au fur et à mesure qu’elle grandit. C’est un foulard qui la fait passer à l’âge adulte, prête à être mariée. C’est la relation avec son frère qui est mise sous l’éteignoir. « Mon père estimait que je n’avais pas le droit de parler aux hommes, même aux garçons. Du coup, mon frère avait ses amis, ils se retrouvaient ensemble. Moi, j’étais exclue de leurs jeux ».

Le dessin et des modèles féminins contre la fatalité

La petite Mansoureh se rend compte que ça va être difficile pour elle. Mais elle veut espérer, trouver des voies d’épanouissement. Trois éléphants vont apporter leur aide. « Je les avais dessinés dans le cadre d’un cours à l’école. Ils ont été appréciés. On me trouvait du talent. Je me suis dit que c’était peut-être mon chemin ». De là, cet espoir nourri de pouvoir vivre autre chose que cette condition féminine confinée, érigée comme règle en Iran. Elle lit, s’informe. Cherche des modèles.
« On nous oblige à croire que l’avenir est limité à un seul cadre. Que seuls les hommes peuvent être chefs ou artistes. J’ai essayé de découvrir des femmes qui étaient écrivaines, artistes. Juste pour me prouver que ce n’était pas une fatalité. Que c’était juste dans mon pays que ça se passait comme ça. Trouver des modèles féminins m’a donné de l’espoir, m’a montré que d’autres avenirs étaient possibles. »
S’opposer au modèle imposé n’est pas sans risque. Dans la famille de Mansoureh, deux jeunes cousines en sont l’exemple tragique. Soupçonnées d’être révolutionnaires, elles l’ont payé de leur vie. Cette histoire, Mansoureh la découvre notamment à travers des lettres rédigées par les deux petites victimes. C’est un moment clé, émouvant, de son livre. Face à cela, comment ne pas être écœuré devant la cruauté d’un régime qui a le cynisme inconcevable de demander à la mère des fillettes de rembourser les deux balles de leur exécution ?

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« J’ai essayé de découvrir des femmes qui étaient écrivaines, artistes. Juste pour me prouver que ce n’était pas une fatalité. Que c’était juste dans mon pays que ça se passait comme ça. Trouver des modèles féminins m’a donné de l’espoir, m’a montré que d’autres avenirs étaient possibles »

L’espoir, moteur contre la peur

« Si, aujourd'hui, vous aviez la possibilité de parler à la petite fille que vous étiez, qu'est-ce que vous lui diriez ? ». Elle répond : « Je crois qu'elle existe toujours en moi. En fait, nous sommes un savant mélange des différentes époques de nos vies. À cette partie de moi, je dirais qu’elle a bien fait. Parce qu'il y a de l'espoir dans d'autres parties du monde. Notamment, celui de devenir artiste, même quand on est une femme ».
À côté de l’horreur absolue, les brimades quotidiennes, les injonctions, les vexations permanentes. Citons cette institutrice revêche sermonnant la petite Mansoureh pour un crobard où il est question d’amour. « L’amour, ça n’existe pas », déclare la vieille harpie. « C'est tellement cruel de dire ça à un enfant. Choquant. Comme si, enfant, je n’avais pas le droit d’aimer. Même en dessinant, je n’avais pas le droit de m'exprimer ».
Violence des mots et des gestes. Chaque fois, la peur qui va avec. « Il y avait beaucoup de violence acceptable des profs contre les enfants, les étudiants. La peur se vivait à la maison, dans la rue, à l’école ».
En France, Mansoureh a déployé son talent dans le dessin d’animation. Elle a décroché son diplôme en 2015. Son talent est apprécié, reconnu, au point qu’aujourd’hui, elle donne cours. Son livre, elle a pris deux ans pour le réaliser. Lorsqu’on lui dit qu’on a été frappé par la douceur de son graphisme opposé à la peur terrible qui sous-tend l’ouvrage, l’autrice réagit : « Personnellement, je ne le trouve pas doux. En fait, c’est mon style de dessin, il vient de moi comme ça. J'aime bien ces lignes qui montrent mes sentiments et notamment la peur ». C’est vrai que les images de peur sont parlantes, surtout lorsqu’elles prennent les contours d’un ange de mort. Mais, in fine, les lignes tracées esquissent aussi l’espoir d’un futur meilleur, d’une liberté à défendre.