Loisirs et culture

Mêler Basquiat, poésie et scène afroféministe belge en littérature jeunesse ? Pari tenu

Mêler Basquiat, poésie et scène afroféministe belge en littérature jeunesse ? Pari tenu

Phobiques de la culture, ne partez pas tout de suite. Laissez-vous une chance d’ouvrir vos rejetons à un monde merveilleux, fait de rythmes et de rimes. Imaginez plutôt une histoire abstraite, mais accessible, cousue de vers afro-descendants, traduits par nos poétesses les plus brillantes qui proposent de se balader au fil de l’œuvre ensorcelante du légendaire Jean-Michel Basquiat. C’est ce que propose l’ingénieuse maison CotCotCot éditions, qui pond là un ouvrage à picorer encore et encore.

Avant que les robots n’aient tout envahi, que les tenants des GAFAM soient parvenus à numériser et à modéliser le monde entier, on se retournera une dernière fois sur la force des œuvres passées. À coup sûr, on brandira cet ouvrage du poulailler belge qui livre ce que l’on peut qualifier, sans détour, d’œuvre majeure.

Sorti pile ce 13 mai pour célébrer les 25 ans de l’édition originale, le livre trône en avant-première depuis quelques semaines sur un des bureaux de la rédaction du Ligueur, bien en évidence. Les réactions de celles et ceux qui passent par-là et feuillettent de façon incoercible les pages sont unanimes : « Oh, waouh, mais c’est beaucoup trop beau ». On crâne, fiers et fières de ce petit bout de privilège éditorial. Qu’on lit. Relit. Jusqu’à réaliser tous les liens que tisse pareil ouvrage. Voilà d’abord pourquoi il nous semble important de le mettre entre les mains des petit·es.

Basquiat l’Universel

D’abord, et c’est évidemment la force du livre, quel bonheur de se plonger dans la peinture de Basquiat, légende, membre du fameux Club des 27 – vous savez, ces légendes fauchées à la fleur de l’âge, comme Jimi Hendrix, Janis Joplin ou Kurt Cobain. Son œuvre est la première à traduire la force de la rue et sa vibration qui opère à l’aube des années 80. Taggueur, poète, bidouilleur musical… l’homme aux troubles multiples met toute sa folie créatrice dans ses toiles aux équilibres imparables. L’époque. La croisée des cultures alternatives made in US, mêlée à la tradition picturale haïtienne.

Dit comme ça, il pourrait en ressortir quelque chose de snob, d’intellectualiste, d’inaccessible aux prétendu·es profanes. Pourtant, chaque image de Basquiat a une portée universelle. Elle s’adresse à tous et à toutes depuis les premiers coups de pinceau de l’artiste. D’où l’idée de les mêler aux mots de la poétesse Maya Angelou, tout aussi accessibles et universels. Particulièrement dans cet ouvrage adressé aux enfants et qui évoque les peurs. Tiens, parlons-en.

Un livre sur l’art de mettre sa peur en image

Trop souvent l’écueil, dans la littérature jeunesse, consiste à mettre en image, de façon un peu naïve et parfois trop convenue, les peurs des enfants. Ici, les mots de Maya sont simples. Le travail typographique est génial, puisque la calligraphie des phrases se fond totalement dans l’œuvre picturale de Basquiat. Ces phrases invitent à dompter les angoisses des enfants. La peur des ténèbres, des fantômes, des chiens qui aboient, des flammes de dragon sur les édredons, des monstres en tous genres, de la violence à la récré… Des mots qui trouvent écho avec l’intensité des images formées par les démons que Basquiat passe son temps à combattre. Voilà ce qu’est ce livre. Une complémentarité dans la lutte. La lutte à épouser la vie en surpassant ses peurs. C’est ce à quoi le livre incite tout·e petit·e lecteur et lectrice à mener. Gageons que les parents également y trouveront une résonance à leurs propres frayeurs d’adultes.

Aucun détail n’est laissé au hasard, jusqu’à la guilde qui a traduit les mots percutants de Maya Angelou. Ils sont assemblés par le trio des poétesses parmi les plus emblématiques de la scène francophone. Les sœurs de plume et de lutte, Joëlle Sambi, dont on pense tant de bien de son rugueux Caillasses, Lisette Lombé et Julie Lombe, dont les textes sont à chaque fois aussi percutants que la douceur d’un uppercut. Tout ceci confère donc quelque chose d’évident à la lecture. On le lit à voix haute comme on scanderait un texte lors d’une scène ouverte. De parent conteur, on se met à se rêver parent slameur, parent rapeur ou parent désenvouteur de peurs.

Toutes ces images, tous ces mots vivront donc longtemps à travers le temps. En partie grâce à ce livre. Et tou·tes ses petits lecteurs, ses petites lectrices, que l’on imagine rempli·es de témérité, libéré·es et, à coup sûr, emerveillé·es.