Développement de l'enfant
« Au retour de la maternité avec Chloé, c’était le nirvana, je planais. Puis, les jours ont passé. Je suis complètement absorbée par ma petite. Elle est adorable mais, par moments, cela devient trop pesant. Je sens parfois une énorme colère monter en moi parce que cette petite puce me prend toute mon énergie, toute ma disponibilité, tout mon temps. J’ai besoin d’un espace à moi. J’ai peur de ma propre colère car je n’imaginais pas ressentir quelque chose comme ça à l’égard d’un petit bébé qui, finalement, n’y peut rien. Je m’attendais à tout sauf à cela ! », confie Julie. Ce que vit cette maman est-il si particulier ? Aucun parent n’évite de tels mouvements d’émotions très contrastées…
Votre bébé vous dévisage, vous le câlinez, vous lui parlez et, waouh, il vous sourit en retour. Il ne sourit plus « aux anges », comme il le faisait au début en réaction à ses états de bien-être intérieurs. À 2 mois, ses sourires viennent en réponse à ce qui se passe à l’extérieur de lui. On parle de « sourire social », car c’est un organisateur de la relation (en jargon psy). Vous chavirez. Ses sourires, « c’est du pur bonheur », selon vos mots. Comme quand il se nourrit avec délice de lait et de tout le reste ou qu’il s’endort tendrement bercé dans vos bras.
Mais votre bébé hurle aussi en continu ou interrompt sans cesse vos nuits. Cela crée de la tension jusqu’à vous rendre dingue parfois. Savoir qu’il n’y a pas d’intentionnalité chez lui ne change rien. Vous vous sentez tantôt la plus douce des mamans, tantôt la plus épouvantable… lorsque vous avez juste envie de ne plus l’entendre ou le voir. Vous adorez être en symbiose avec lui, mais c’est épuisant d’être collée (enchaînée ?) à lui non-stop.
Vous balancez entre des émotions opposées
Votre tendre petit monstre passe brutalement du bonheur à la détresse, et vice versa. Vos états d’âme de maman fluctuent au rythme de ses états à lui. Vous tentez de calmer son mal-être ou de maintenir son bien-être. Lorsqu’il est en souffrance et que vous vous retrouvez impuissante à l’aider, vous pouvez vous sentir agressée par cela. Tellement agressée que de la colère naît en vous face à votre tout-petit. Cela surprend parce qu’un bébé, pour tout le monde, c’est du bon, du doux. Cela fait peur : « Quel monstre je suis de ressentir de l’agressivité envers mon bébé ! » « De façon exacerbée, le bébé fait vivre à son parent l’expérience d’être constamment ballotté entre des émotions opposées, explique Reine Vander Linden, psychologue clinicienne. Il peut à la fois être émerveillé et attendri face à son bébé et être agressif et rancunier à son égard. Accepter d’éprouver quasi en même temps des émotions contradictoires ne va pas de soi. C’est cela qui rend la "gestion" d’un bébé si difficile. Si vous n’avez jamais fait l’expérience de vous dire "Je suis fait de blanc et de noir" et que vous rêvez de n’apporter que du bon à votre enfant, vous serez évidemment affolé en découvrant ce ressenti obscur que vous ne soupçonniez pas en vous… » Toute maman d’un tout-petit est prise dans une spirale de pôles opposés, rassure la psychologue.
Des éléments activent cette spirale dans un sens (heureux) ou l’autre (plus difficile). Votre environnement joue. Plus on vous enveloppe d’attention et de sollicitude, moins vous vous sentez seule : cela est précieux. Et puis, il y a le tempérament du bébé. « Je n’ai pas encore eu l’occasion de perdre patience car mon loulou n’est pas assez difficile pour cela », sourit Caroline. Sûr que certains bébés sont plus faciles que d’autres. Si le vôtre est ce qu’on appelle un bébé aux besoins intenses, c’est-à-dire hyper-réactif aux stimulations et ayant du mal à se réguler par lui-même, vous savez déjà qu’il pompe l’énergie de ses parents.
Cette spirale faite d’émotions contradictoires s’emballe parfois de plus en plus, jusqu’à produire une sensation de débordement, de panique, une « sensation dépressive »
Quand la spirale s’emballe…
Au début, boostée par les hormones, vous étiez dans l’euphorie. Vous tâtonniez avec votre bébé et c’était normal : tout était nouveau. Vous teniez. La donne a changé. « Les écarts entre les émotions éprouvées, dus à la réalité vécue avec le bébé et à l’urgence de répondre à ses besoins (impossible de se mettre en off !), peuvent épuiser les réserves physiques et psychiques de la maman », observe Reine Vander Linden. Cette spirale faite d’émotions contradictoires s’emballe parfois de plus en plus, jusqu’à produire une sensation de débordement, de panique, une « sensation dépressive ». Différentes raisons possibles à ça. Votre fatigue devient trop grande. Vous vous occupez d’un bébé très difficile. Vous n’en pouvez plus de ne plus avoir une minute à vous. Intransigeante avec vous-même, vous vous voyez mauvaise mère (« Si mon petit n’est pas satisfait, c’est que je m’y prends mal »). Vous êtes dans une solitude immense. Vous avez honte d’éprouver de la colère envers votre bébé et cela ne fait qu’accroître la tension qu’il y a en vous. Vous êtes très sensible à la pression sociale qui veut faire de vous une mère parfaite. « Si la spirale n’est pas désamorcée (parce que la maman dort mieux, parce qu’il y a plus de sollicitude à son égard, parce que le bébé devient plus facile, par exemple), elle continuera à s’alimenter. Et la sensation dépressive mènera à un réel tableau dépressif. » C’est ce qu’on appelle la dépression postnatale ou du post-partum.
Que faire alors ? « Si vous, la maman, êtes emportée dans cette spirale qui s’emballe, nommez-la auprès de proches en qui vous avez confiance, parlez-en à votre gynécologue ou au pédiatre de votre bébé. Surtout, dites votre difficulté, extériorisez-la. Il n’y a pas de honte à éprouver de la colère envers son enfant, insiste Reine Vander Linden. Et vous, le papa, si vous voyez votre femme dans une tonalité inhabituelle, questionnez-la pour débusquer cette spirale folle. » Le soutien d’un entourage attentif et bienveillant est essentiel. « Quand j’avançais sur une pente glissante, ce qui m’a sauvée, cela a été d’accepter de demander de l’aide, confie Mélanie. Ne pas savoir tout faire toute seule ne veut pas dire qu’on est une mauvaise mère. »
LA FORMULE
Être une mère « suffisamment bonne »
Belle formule du psychanalyste Donald W. Winnicott : une mère a tout en elle pour être « suffisamment bonne ». Pour son bébé, elle ne répond ni trop vite, ni trop lentement à ses besoins, elle est fiable (pas imprévisible), ajustée (elle ne rit pas quand il pleure !) et assure une certaine continuité dans ses façons d’être. Bien sûr, elle ne se comporte pas à l’identique d’une fois à l’autre, mais le bébé se débrouille avec la moyenne qu’il compose.
LES PARENTS EN PARLENT…
« Ma grande chance, c’est mon bébé »
« Je suis crevée et je fantasme de faire une grasse matinée ou de dormir douze heures d’affilée. Mais jamais je ne me suis dit : "Je n’en peux plus d’entendre mon bébé pleurer." Ma grande chance, c’est Manon. Elle est très facile depuis le début. Elle est rarement ronchonneuse. Elle ne rouspète que quand elle a besoin de quelque chose. Par exemple, si elle est mal installée, elle rouspète et je la comprends. En fait, elle m’aide à la comprendre. Elle me fait comprendre les choses : ce qu’elle veut comme ce qui l’ennuie. »
Janet, maman de Manon
Inévitable, la fatigue !
« Avec un premier enfant, tout est découverte, on n’a pas d’échelle pour mesurer. Ma femme et moi n’avons pas saisi tout de suite que notre petit Adam était un bébé aux besoins intenses. Dès qu’on le dépose, il hurle. Il faut qu’il soit dans nos bras. On accumule la fatigue, le stress, les énervements. Ma femme est épuisée parce qu’elle se charge des nuits. Et les nuits avec notre fils ne sont pas simples. On a essayé de les assumer ensemble, mais ça n’a pas marché. De mon côté, il y a la fatigue liée à mon travail et la fatigue d’aider à la maison. Au début, j’avais à peine franchi le pas de la porte qu’elle me tendait Adam pour que je m’en occupe et qu’elle puisse souffler. Mais moi aussi, j’avais besoin de souffler. Le problème, c’est que nos fatigues ne sont pas comparables. Mais on a, tous les deux, besoin de repos. Le soir, on est juste lessivés de notre journée. On se met devant la télé et on s’anesthésie comme cela. »
Nathan, papa d’Adam
Des angoisses non-stop
« J’étais dans un état d’angoisse permanent. Je manquais de sommeil. J’ai fini par être hospitalisée avec mon enfant dans une unité psychiatrique mère-bébé : je ne me sentais plus capable de m’occuper de lui toute seule. Ce n’est que très progressivement que j’ai retrouvé de l’apaisement. Il m’a fallu du temps pour me sentir réparée de ma dépression. »
Céline, maman d’Elliot
ZOOM
Ces bébés aux besoins intenses
Chaque bébé a son tempérament. Avoir les clés de votre enfant vous permet de vous ajuster à lui et d’adapter son environnement. Alors, observez sa manière de réagir aux stimulations (bruits, lumières, caresses…) et de s’en accommoder ensuite, de se calmer par lui-même, de trouver le sommeil.
« Les bébés aux besoins intenses, par exemple, sont hyper-sensibles aux stimulations, explique la psychologue Reine Vander Linden. Ils sont dans une espèce de recherche de ce qu’il y a dans leur environnement. Le problème de ces bébés, qui dorment plus difficilement que la plupart des enfants, est qu’ils captent très fort ce qui se passe autour d’eux et donnent, dès lors, l’impression d’avoir besoin de stimulations. On les voit comme des bébés curieux. Et on les soumet à trop d’excitations, alors que, justement, on devrait les en protéger. Lorsqu’ils sont bien excités, ils ont du mal à retrouver seuls un apaisement et il faut nécessairement l’intervention d’un adulte. Cela demande un travail considérable du côté des parents. Ce travail n’est pas facile parce que, quand on essaie de calmer un bébé, on peut paradoxalement le stimuler davantage. Il y a des bébés qui ne supportent pas le bercement ou les caresses et qui, bercés ou caressés pour être apaisés, sont encore plus irrités. Si vous avez un bébé aux besoins intenses, c’est important de comprendre comment il fonctionne pour ne pas vous sentir tout le temps en échec comme parent. »
EN BREF
Bon à se rappeler dans les moments difficiles
- Aucun parent n’échappe à la fatigue, au stress, à l’énervement… Aucun n’échappe à des mouvements d’émotions (très) contrastées, qui mènent de la tendresse à l’agressivité.
- Plus on vous donne de l’attention, plus on est bienveillant avec vous, moins vous avez un sentiment de solitude. Les proches et moins proches en qui vous avez confiance sont précieux : votre conjoint, une amie qui a son expérience en la matière, un des grands-parents de votre bébé, son pédiatre, le gynécologue… Alors, n’hésitez pas à parler de ce que vous vivez et ressentez, il n’y a pas de honte à éprouver de l’agressivité envers son petit.
- Certains bébés sont plus difficiles que d’autres, il faut le savoir, c’est comme cela. Comprendre quel est le tempérament de votre enfant vous aide à vous ajuster à lui et à adapter son environnement. C’est particulièrement utile pour que vous ne vous sentiez pas sans cesse en échec !
ET ENCORE
La peur de faire du mal à son bébé
Les jeunes parents se reconnaîtront : combien d’entre eux ne se voient-ils pas faire tomber leur bébé en descendant les escaliers avec lui, le laisser glisser quand ils lui donnent le bain ou le faire chuter de la table à langer ! C’est qu’ils ont, à l’égard de ce petit être fragile et dépendant, une responsabilité qu’ils n’ont jamais eue auparavant. Normal, dès lors, d’être dans un état d’alerte permanent et d’anticiper les catastrophes. Cette hypervigilance est précieuse.
Mais, parfois, peurs et angoisses s’emballent dans une spirale infernale… Les pensées effroyables restent. Violentes. Obsédantes. Incontrôlables. Elles peuvent tourner en phobies d’impulsion qui, elles-mêmes, peuvent indiquer ou annoncer une dépression postnatale. Comment comprendre cet emballement, qui se vit plus chez les mères que chez les pères ?
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