Développement de l'enfant
« On a plein de fous rires avec Lucas, raconte Fanny, sa maman. Par exemple, quand on le chatouille ou qu’on joue avec lui à la "petite bête qui monte, qui monte". Au début, il découvrait les chatouilles : l’effet de surprise était entier. Maintenant, il rigole avant même que la chatouille n’arrive : il anticipe ! L’autre jour, on roulait sur une route toute cabossée : chaque fois qu’on passait sur une bosse et qu’on était secoués, son papa criait "boum" et Lucas éclatait de rire. J’ai remarqué que ce sont souvent les choses répétitives qui le font rire. Il y a aussi le jeu du "coucou"… qui a un peu évolué : depuis deux semaines, Lucas se cache de lui-même derrière sa petite couverture puis tire dessus pour réapparaître. »
Et la maman de Lucas de poursuivre, intarissable : « Il y a ses éclats de rire et il y a ses sourires : c’est différent. Il sourit, par exemple, chaque fois qu’il voit son singe en peluche. Lucas aime les bisous et les câlins. Je lui donne plein de petits bisous dans le cou : des fois, cela ne lui fait rien et j’arrête, des fois, cela déclenche ses fous rires et on continue de plus belle. Lucas a un caractère très indépendant. Il n’a pas besoin qu’on le regarde. Il fait sa petite vie tout seul. Il ne fait pas le clown pour attirer l’attention sur lui. Il rit de bon cœur, et nous avec lui : c’est du pur plaisir, du plaisir partagé. »
Les chatouilles, le « coucou bouh ! », la « petite bête qui monte »… Bien sûr, vos jeux colorés d’éclats de rire ne datent pas d’aujourd’hui. Votre bébé est bon public. Vous aussi. L’initiative est tantôt de votre côté, tantôt du sien. Le « matériel » utilisé ? Trois fois rien : vos doigts, une petite couverture, un drôle de bruit, un truc bizarre mis sur la tête, et c’est parti ! Dans ces échanges, le plaisir de l’un prépare, anticipe le plaisir de l’autre, il l’anime, le fait rebondir. Tout cela témoigne d’une vie intérieure relativement élaborée chez votre bébé…
Votre bébé et vous, complices
« L’humour n’existe pas en tant que tel chez le bébé de 7 mois, prévient d’emblée Luc Roegiers, pédopsychiatre aux Cliniques universitaires UCLouvain-Saint-Luc (Bruxelles). Reste qu’il est agréable d’entretenir la confusion… Il y a une réelle complicité entre le bébé et son parent autour d’une prise de plaisir. Le bébé lit le plaisir dans le regard de sa mère ou de son père qui joue avec lui à la chatouille, au coucou ou au caché-trouvé, et lui-même associe du plaisir à ces jeux qu’il trouve marrants. Mais l’humour nécessite en soi une maîtrise d’un autre registre : pouvoir légèrement se décaler du réel et accéder au "faire semblant", ce qui viendra plus tard. »
« Le bébé déjà, dans le couple qu’il forme avec sa maman ou son papa, doit pouvoir trouver des moments de jubilation, de nouveauté, de découverte »
Alors, qu’est-ce qui se joue maintenant ? « Vers 9-10 mois, on dit que le bébé est dans l’intersubjectivité, explique Luc Roegiers, mais je pense qu’il y accède plus tôt, à partir de 7-8 mois déjà. Le bébé capte que l’autre, son parent, a un vécu émotionnel et qu’il est doué d’intentionnalité et il capte que cet autre a compris son propre état intérieur : "Puisque, moi, je suis capable de percevoir chez mon parent ses émotions et ses intentions, lui aussi, en retour, peut comprendre mon état émotionnel et mes intentions." C’est une boucle intersubjective : "Je sais que tu sais que je sais" et "J’éprouve que tu éprouves que j’éprouve". Tout cela témoigne d’une très grande finesse. Avec l’accès du bébé à l’intersubjectivité, celui-ci et son parent peuvent mettre en résonance leurs états intérieurs respectifs. Le pédopsychiatre Daniel Stern a parlé d’"accordage affectif". C’est une grande jubilation quand on prend conscience que l’autre a compris notre état émotionnel. C’est un vécu de complicité. Il n’y a pas de règles du jeu qui ont été énoncées, mais le bébé et le parent prennent du plaisir à jouer à deux parce que "Je sais que tu sais que je sais" et "J’éprouve que tu éprouves que j’éprouve". »
Vive les surprises !
Qui dit chatouilles dit surprises ! Si, depuis toujours, les habitudes et les rituels (autour des repas, des soins, du sommeil…) installent un rythme dans la petite vie de votre bébé, vous savez aussi que la nouveauté, le changement, l’inattendu lui sont indispensables. « Cela renvoie aux macro-rythmes et micro-rythmes que le pédopsychiatre Daniel Marcelli a décrits. Le bébé vit une série de répétitions sécurisantes et, à certains moments, il va se passer quelque chose de totalement différent et d’excitant, et qui, dans un cadre non sécurisé, pourrait lui faire peur. Mais à partir du moment où le bébé est entouré de sécurité, il va en tirer du plaisir, commente Luc Roegiers. C’est le "coucou bouh !" maintenant et cela sera les sensations fortes éprouvées dans les parcs d’attractions plus tard. Ces moments excitants de changement sont très enthousiasmants car, sans eux, l’existence serait bien embêtante… Dans les couples en crise, on se dit : "On s’ennuie, tout est prévisible", et il faut redécouvrir les choses. Le bébé déjà, dans le couple qu’il forme avec sa maman ou son papa, doit pouvoir trouver des moments de jubilation, de nouveauté, de découverte. »
Éclater de rire, ce n’est pas sourire. « C’est vraiment se laisser aller dans le rire, cela secoue tout le corps. C’est une expérience, pour le bébé, de "se sentir" éclater de rire. On se dit : c’est une sensation vraiment chouette de pouvoir rigoler. POUVOIR rigoler… on ne le fait pas sur commande », insiste encore le pédopsychiatre.
Rire avec maman, rire avec papa
Bonjour les échanges de mimiques ! Un simple « air » chez vous déclenche le rire chez votre petit. Bonjour les imitations entre lui et vous ! À peine âgé de quelques jours, il vous tirait la langue parce que vous lui aviez tiré la langue. Désormais, avec l’accès à l’intersubjectivité, les jeux d’imitation se déploient : « En imitant telle attitude de maman, je lui envoie un clin d’œil sur son éprouvé. Ou maman fait quelque chose de drôle, je fais la même chose qu’elle et on rit à deux… »
« La maman, c’est plutôt les jeux de papote. Moi, c’est plutôt les jeux de chatouilles, les jeux de cache-cache, raconte Guillaume. Chacun y va avec sa personnalité. J’ai un véritable plaisir à faire des bêtises avec mon bébé. Je mets un truc sur ma tête et on joue avec ça longtemps. » L’enfant fait la différence entre la palette des possibles avec maman et la palette des possibles avec papa. « Mais il y a aussi ce qui se passe à deux en présence d’une troisième personne : "Si je fais quelque chose avec l’un, il va se passer quelque chose avec l’autre." Le bébé peut, par exemple, se rendre compte que, parce qu’il joue avec sa maman, cela va beaucoup amuser son papa ou cela va un peu l’énerver », illustre Luc Roegiers.
Si, les tout premiers mois de la vie, un bébé ne sait pas du tout se protéger contre un trop-plein de stimulations, celui de 7 mois qui est entraîné dans des interactions ludiques peut exprimer qu’il a besoin d’une petite pause « en détournant la tête, en repoussant les doigts qui font la petite bête qui monte »…
Alors, qu’est-ce qui se passe dans la tête de votre bébé quand vous jouez et riez avec lui ? Vous ne pouvez peut-être pas vous empêcher d’interpréter… à votre façon, et tant mieux, car cela renforce votre envie d’interactions. Une grande sœur, un grand frère se surpasse pour faire rire le bébé ? Vous êtes (presque) en dehors du coup. Vous épiez la scène en souriant. La surprise est… pour vous.
ZOOM
Pas d'écran pour les bébés
Pourquoi parler des écrans ici ? Parce que si, à 7 mois, les bébés sont capables de signaler qu’ils ont besoin d’une pause dans les jeux relationnels avec leurs parents – en se montrant distraits… –, « ils ont, par contre, du mal à se détourner de ce qui les attire insidieusement, comme un écran de télé », insiste le pédopsychiatre Luc Roegiers.
La télé et les autres écrans n’ont aucun avantage pour les bébés (et ce, y compris les programmes qui leur sont soi-disant adaptés). Ainsi, ils les empêchent de jouer, de bouger, d’explorer, d’interagir avec leurs proches, toutes choses qui font grandir. Bref, ils les rendent passifs. Et les signaux qu’ils leur envoient sont excessifs : trop lumineux, trop rapides, trop bruyants, trop vifs et pas synchronisés avec ce qu’ils ressentent (si une image leur fait éprouver quelque chose, la suivante apparaît déjà et n’est plus nécessairement en concordance avec leur éprouvé)… D’où, pour leur petit cerveau, des stimulations non seulement inappropriées, mais aussi toxiques car surexcitantes. Alors, si la télé ou d’autres écrans sont allumés en présence de votre bébé, veillez à baisser le son et à ne pas exposer son visage à l’explosion de stimulations. Pas d’écran avant 3 ans, s’accordent les spécialistes. Un argumentaire détaillé sur www.yapaka.be.
L’AVIS DE L’EXPERT
La chatouille de l’expérience
Luc Roegiers, pédopsychiatre aux Cliniques universitaires UCLouvain-Saint-Luc (Bruxelles)
Une facette très agréable de l’intersubjectivité permet l’éclosion d’un plaisir pour le bébé et pour le parent, qui amène un plaisir partagé, un vécu de complicité. Il y a cette jubilation de vivre, de se sentir vivre avec l’autre. L’intersubjectivité produit non seulement la chatouille de la peau, mais aussi la chatouille de l’expérience.
Le bébé fait des tas de choses utiles, qui ont une finalité. Même parmi les jeux, beaucoup ont une finalité. Mais le « faire rire » est nécessairement quelque chose d’inutile. Il y a quelque chose, dans ce plaisir partagé, qui n’a aucune espèce de finalité. Un parent fait un truc absurde, qui ne sert à rien – comme mettre un objet sur sa tête – et cela fait rire son bébé. On a là une expérience émotionnellement partagée.
LES PARENTS EN PARLENT…
« On fait les fous avec elles ! »
« C’est un véritable rituel familial : nos jumelles prennent leur biberon du soir dans notre lit. Et leur papa et moi, on fait les fous avec elles. Il y a beaucoup de cris, elles adorent. C’est vraiment du n’importe quoi, on se laisse aller. On passe un chouette moment à nous quatre. »
Hélène, maman de Lucie et d’Alice
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