Développement de l'enfant

Petit·e ado, sors de ta coquille

En tant qu’ado, interagir avec les siens, copains, copines, familles, clan élargi, n’est pas inné. Parfois même, c’est mission impossible. Comment renforcer le lien ? Geneviève Smal, créatrice de jeux et coach en prise de parole, s’y est attaquée. Elle a essayé plein de façons de faire. De là est né un jeu, Skinooly. Outil étonnant pour aller vers l’autre. On ne pouvait pas le passer sous silence.

À travers notre sélection de jeux et jouets 2022, nous vous avons présenté Skinooly (Si-trouille). Comme nous vous l’avons décrit, ce jeu encourage à prendre la parole, à dévoiler un peu de soi par le biais de plein de questions très différentes  que l’on se pose entre joueurs et joueuses. L’objectif est de proposer aux parents et à leurs ados de s’encourager à être curieux, curieuses les un·es des autres. Une façon de resserrer les liens. Nous avons assisté à des tables de jeux en direct et avons vu la magie opérer.

Des conversations vides de sens

Pour les besoins de notre sélection jeux-jouets, on fait tester Skinooly à une première famille qui d’emblée le déteste : « Ce n’est pas un jeu. Aucun intérêt, il n’y a rien de ludique ». Deux autres en sont ressorties visiblement très émues, comme remuées. Âgée de 12 ans, la fille aînée de Sophie y voit la possibilité de briser la glace avec ses nouveaux amis et nouvelles amies.
« Je viens de rentrer en secondaire et je n’arrive pas à rentrer en contact avec les personnes de mon âge. Parce que je suis différente d’elles peut-être ? En tout cas, je vais me servir de ce jeu comme un outil pour essayer d’approcher les ados de mon âge, pour faire leur connaissance ou en dire plus sur moi. Je suis sûre que ça peut marcher. »
Est-ce que ce jeu-outil peut être une piste pour permettre aux ados de révéler un peu de soi aux autres ? Si oui, pourquoi, sur quels ressorts repose-t-il ? On rencontre Geneviève Smal, sa créatrice, qui revient sur ses débuts.
« Je l’ai créé très égoïstement d’abord pour ma famille. Je ne supportais pas l’idée de vivre en permanence avec des individus sous mon toit – mes enfants, mon compagnon – sans pouvoir entrer en contact avec eux. On les voit s’ouvrir à leurs ami·es avec qui ils parlent pendant des heures. Mais on ne sait rien d’eux. On se voit, mais on ne se connaît pas tellement. Il y a tant d’histoires qu’on ignore. »

Prendre le temps de la curiosité avec son ado, c’est prendre le temps de l’ouverture

Forte de ce constat, Geneviève Smal essaie, multiplie les approches, se plante, recommence. Puis, un jour, alors que tout le petit clan est coincé à l’aéroport, elle a une idée pour éviter une fois de plus les conversations vides de sens. Elle écrit une question et, à chaque fois, au moins deux personnes doivent y répondre. Elle commence fort : « De quoi as-tu le plus honte ? ».
Ça marche. Elle veut aller plus loin et rendre le principe intergénérationnel. Pas étonnant, constate-t-elle, que les ados se replient dans leur chambre, on n’aborde pas les questions les plus intéressantes. Celles qui permettent d’alimenter une vraie discussion. De se raconter des histoires, nos histoires, celles qui fondent la famille. Qu’est-ce que nos grands-parents faisaient comme bêtises quand ils étaient petits ? On vivait comment sans smartphone, sans Netflix ?
« La curiosité ? On n’a plus le temps, déplore la créatrice de jeux. Plus exactement, on ne s’en donne plus le temps. Pourquoi ne pas aller plus loin qu’un simple ‘Ça va ?’. Simplement en demandant par exemple à nos ados : ‘Comment tu te sens ? Et aujourd’hui, comment tu t’es senti·e ? ». Tiens, voyons ce qu’en pensent les intéressé·es ?

Plus curieux, plus curieuses qu’on ne le pense

La jeune fille tant marquée par Skinooly dont nous vous avons parlé plus haut s’appelle Maëlle. Sa maman, Sophie, nous relate la suite de l’histoire. Maëlle ne voulait pas essayer autre chose. Comme elle nous l’a confié, elle compte s’en servir comme outil pour aller vers l’autre. Pourquoi ce besoin ? Sophie déroule.
« Maëlle a été harcelée durant plusieurs mois, parce que différente, parce que plus sensible et peut-être plus mûre que la plupart des enfants de son âge. Son école ne l’a pas appuyée. Le directeur l’a éconduite d’un simple : ‘Il n’y a pas de harcèlement chez nous’. Conséquence de quoi, Maëlle n’a plus confiance en personne. »
De là naissent des difficultés pour s’adresser aux autres élèves. Elle devient dure, s’enferme, se recroqueville dans sa coquille. Pourtant, elle adore aider, c’est une benjamine secouriste. Sa passion, c’est l’autre. Elle n’arrive pas à trouver les mots. Ce principe de questions pour se dévoiler et rencontrer l’autre, ça a été une « révélation », dit-elle à sa famille. À tel point qu’elle emporte le jeu chez sa grand-mère pour avoir une conversation avec elle. « Toutes ces questions que l’on pose, et qu’on nous pose, c’est une façon pour elle de faire sortir des choses, de se raconter », observe Sophie.
Loin de prétendre détenir une recette universelle, Geneviève Smal encourage tout de même ce genre de démarche pour sortir ses ados - ou qu’ils/elles se sortent eux-mêmes - de leur isolement. Il est important de leur rappeler qu’aller vers l’autre, en être curieux, avec ou sans jeu, avec un simple principe de questions, ça ne peut faire de mal à personne. « J’ai fait jouer des ados entre eux justement, âgés de 14 ans. Ils sont beaucoup plus friands d’histoires, beaucoup plus curieux que tout ce que l’on veut bien imaginer ». Justement, comment ça se passe quand c’est entre l’ado et le parent que l’échange ne se fait pas ?

Ce n’est jamais perdu

Autour des tables de jeux, avec Skinooly toujours, mais cette fois à Louvain-la-Neuve, on retrouve la famille de Marcus*, 15 ans. Sa maman Léa* nous avait prévenus : « Pas sûr que l’on vienne, Marcus refuse toute interaction avec nous. Essayons peut-être en jouant ». À la dernière minute, l’ado accepte de suivre ses parents. On le sent contraint et forcé. On leur met ce jeu entre les pattes et on surveille les réactions du petit clan d’un œil attentif. Banco. Le fait de se poser des questions, de parler de son premier sms, de ses plus grosses bêtises fonctionne.
« C’est pas un jeu, mais c’est cool », nous dit Marcus que l’on recontacte quelques jours plus tard. Il y a rejoué, nous a dit Léa, et ils ont passé une très bonne soirée à se raconter des histoires et à rigoler. « On n’a pas vécu de moments comme ça depuis avant le confinement », savoure la maman. Pourquoi le fossé s’est-il creusé ? On pose la question au principal intéressé.
« J’sais pas. On ne se comprend pas, ça dérape tout de suite. Tout ce à quoi je m’intéresse, mes parents trouvent ça trop naze. Ma musique, c’est de la soupe. Mes séries, c’est débile. Mes potes, ils sont louches. Du coup, ouais, j’ai l’impression qu’on arrive plus trop à se parler. »
Et lui, est-ce qu’il s’intéresse à ce que font ses parents ? Est-ce qu’il se montre de bonne volonté ? « Bah… (long silence). J’ai l’impression qu’ils font semblant d’être gentils avec moi quand on se parle. Il y a un truc faux. Du coup, ça sonne toujours fake ».
Et le fait de passer des moments comme ça autour d’un jeu ou d’un film ? Des moments de qualité en somme, est-ce qu’il apprécie ? « Oui, parce que là, on sent que c’est plus naturel. Ça se fait plus chill, sans forcer, sans mentir ». Ce sont ces moments que Geneviève Smal qualifie de co-construction. Selon cette maman qui ne recule devant rien pour recréer du lien, il est primordial de ne pas abandonner son ado à son renfermement.
« Il ou elle passe dans la cuisine, se sert une assiette qu’il ou elle va aller manger un peu plus loin pour regarder une série au casque sur sa tablette. On peut proposer : ‘On mange ensemble ? Non ? Pas aujourd’hui ? O.K., alors mardi, on fait à manger ensemble, on se prépare un apéro, on fait un jeu, ça te va ?’. Vous allez instituer des moments comme ça. On planifie, on se donne des missions : ‘Tiens, c’est toi qui choisis le jeu. La semaine prochaine, c’est toi qui cuisines’. Ça finit par fonctionner. Ça marche même avec des ados avec qui on n’a jamais institué ce type de dynamique. Que chaque parent se le répète, ce n’est jamais perdu ».
* prénoms modifiés

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