Vie pratique
Ah, le bel outil qu’est le téléphone ! Dans certaines familles, il sonne à longueur de temps. On s’appelle, on se rappelle à qui mieux mieux. Dans d’autres tribus, c’est le dimanche soir, entre 19h30 et 19h45. Quinze minutes, pas plus, mais qui suffisent à tout le monde. Et puis, il y a les cas particuliers, comme le mien…
Presque trois semaines sans nouvelles. Rien, pas un signe de vie. Je ne sais même pas si je dois m’inquiéter ou en rire. Je prends quand même mon téléphone et compose ce numéro que je pourrais taper les yeux fermés. « Bonjour, ça fait à peu près 25 fois que je tombe sur ton répondeur et que je laisse des messages. Je veux juste savoir si ça va, c’est quand même pas compliqué de prendre deux minutes pour me rappeler, hein ! »
Une réponse tombe enfin… trois jours plus tard. Trois mots lâchés via un SMS : « Tout va bien ». Je vais devoir me contenter de cela. Youpi !
Ah, j’oubliais les présentations. Le Je, c’est moi : 37 ans, marié, deux enfants. Et mon interlocuteur fantôme, un de mes deux enfants, déjà ado ? Non, non, vous faites fausse route. Celui qui ne me donne pas de nouvelle est en fait… un joyeux sexagénaire, pensionné et visiblement fort occupé. Eh oui, mon père ! Et pour couronner le tout, ma mère, elle, n’a simplement pas de GSM. Quant à leur ligne de téléphone fixe… ils viennent de déménager à la campagne et il ne leur est pas venu à l’idée d’en faire installer une !
Grands-parents trop occupés
Pour tout dire, le manège dure depuis trois ans déjà. Du jour où mes parents ont pris leur pension, il est devenu quasiment impossible de les joindre. Entre le téléphone en dérangement ou simplement coupé, les escapades aux quatre coins de l’Europe et leurs diverses activités diurnes ou nocturnes, ils sont en permanence occupés.
« Cela correspond parfaitement à la nouvelle génération des grands-parents, explique Nicolas Trifaut, sociologue de la famille, ils sont encore très actifs, très ancrés et participatifs dans la vie de la société. En cela, ils sont très différents des grands-parents que nous, trentenaires, quadragénaires, avons connus, qui, à des âges similaires, étaient déjà presque des vieillards, car marqués par une vie bien plus dure. »
C’est très bien que ces pensionnés soient actifs et maintiennent une vie sociale riche. Mais cela ne répond pas à la question de la « non-information » perpétuelle, de ces coups de téléphone qui restent trois fois sur quatre sans réponse.
Après une prise de rendez-vous par e-mail, une confirmation par SMS et un rappel une nouvelle fois par e-mail, je peux poursuivre mes investigations journalistiques auprès de ma mère. Je lui demande donc de répondre à une seule question : pourquoi ?
« Ce n’est pas une volonté de notre part, mais on n’a simplement pas le temps. Et ce temps, c’est quelque chose de précieux pour nous aujourd’hui. Les trente dernières années sont passées à une vitesse folle entre l’éducation des trois enfants et notre vie professionnelle. Aujourd’hui, on a cette liberté de faire ce que l’on veut, quasiment sans aucune pression ou obligation, alors on en profite. Et puis, je considère qu’avec des enfants qui ont tous plus de 30 ans, qui ne vivent plus dans la maison familiale depuis bien longtemps, il n’y a pas besoin de tenir tout le monde informé de nos moindres faits et gestes. À la rigueur, c’est presque un juste retour des choses, de ces années où c’était moi qui ne pouvait pas joindre mes enfants, morte de trouille à l’idée qu’il leur soit arrivé quelque chose. » (Rires).
Pas de nouvelles… pas de nouvelles !
Pour Nicolas Trifaut, la réponse maternelle est tout à fait conforme à la réalité. « Ce type de parents/grands-parents considère généralement qu’il n’a pas ou plus à mettre sa propre vie de côté au profit de celle de ses enfants et, par extension, de celle de leurs petits-enfants. Il n’y a alors aucune culpabilité à vivre sa propre vie à fond et, par exemple, à répondre par la négative aux sollicitations de la famille. Par contre, ce sont des grands-parents qui savent mettre temporairement de côté leur rythme de vie et leurs loisirs habituels pour se consacrer vraiment à leurs petits-enfants quand ils les gardent ».
La sociologie ne m’ayant pas apporté de véritable réponse, allons voir du côté de la psychologie. Aux trois professionnels contactés, j’explique la situation, en soulignant que oui, j’aime mes parents et qu’ils m’aiment aussi, et que non, nos relations ne sont pas catastrophiques, loin de là même. En retour, je reçois trois réponses similaires : « C’est un cas de figure que je ne connais pas bien, ce doit quand même être un problème de communication ». De communication téléphonique, ça, c’est sûr !
Me voilà peu avancé, puisque personne ne semble capable de me donner une piste de réflexion quant au comportement de mes parents. Peut-être que, finalement, tout cela ne mérite pas que je m’interroge sur ce sujet. Le fin mot de l’histoire ? Mes parents profitent de leur existence, sont heureux et en bonne santé. Dois-je en demander plus ? Assurément, non. Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, dit le proverbe. Et tant pis pour mes petites angoisses de grand enfant.
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