Loisirs et culture
Au Royal Rugby Namur, on pratique le rugby adapté et le rugby inclusif. Deux disciplines qui visent à rendre ce sport d’équipe plus accessible, y compris à des jeunes ayant une déficience physique ou intellectuelle. Reportage… sur le terrain.
« Ce terrain de rugby a la plus belle vue au monde », lance Emmanuel Davin en nous montrant la citadelle, au loin. C’est ici, sur les hauteurs de Namur, que s’entraine deux vendredis par mois l’équipe de MIXAR dont il est le manager. MIXAR ? « Mixed ability rugby, décode-t-il. C’est une forme de rugby ouverte à tous et toutes, où on ne classifie pas les personnes. Hommes, femmes, jeunes, moins jeunes, avec ou sans handicap… Peu importe. On brise toutes les barrières de ce qu’on appelle la différence ».
« Je voulais faire un sport d’équipe »
Parmi la petite dizaine de joueurs et joueuses présent·es sur le terrain ce soir, le plus jeune a les cheveux blonds et un maillot rouge. C’est Guillaume, 12 ans. Victime d’un AVC quand il était bébé, il a des difficultés motrices sur le côté droit du corps. « Je voulais faire un sport d’équipe, raconte-t-il, mais c’était très difficile d’en trouver un où je pouvais m’intégrer ». L’ado a vu son estime de soi grimper depuis qu’il a débuté les entrainements, il y a un an. Sa maman, Nathalie, témoigne : « Ici, il est toujours comme un autre. C’est ce qu’il cherchait : pouvoir faire partie d’une équipe sans être ‘le différent’ ».
Mère et fils soulignent la bienveillance qui règne sur le terrain. « Il n’y a pas de méchanceté », résume Guillaume. Et Nathalie de confirmer : « Il faut voir les joueurs et joueuses s’écarter pour laisser la place à celles et ceux qui ont des difficultés. La première fois que j’ai assisté à un match, c’est bien simple, j’ai pleuré pendant une heure et demie ».
Guillaume a également gagné en persévérance, ajoute-t-elle, alors qu’il la rejoint de temps en temps sur le bord pour souffler. « En équipe, on le laisse prendre des pauses, mais, ensuite, il retourne jouer. Sinon, il a tendance à baisser les bras plus facilement… ».
Bouger et se concentrer
De retour sur le gazon, Guillaume et un autre membre de l’équipe se saisissent tour à tour par les jambes pour s’entrainer au plaquage, dans une version plus douce de cette technique de rugby qui consiste à mettre l’adversaire au sol. Plus motivants que les séances de kiné qui rythment son quotidien, les entrainements lui permettent aussi de se dépenser, explique Nathalie : « Comme son problème est moteur, il bouge moins et prend du poids. Faire du sport l’aide aussi par rapport à ça ».
Même écho très positif du côté de Marc. Debout depuis 2 h du matin pour le boulot, il a tenu à accompagner son fils Maverick, atteint d’une déficience intellectuelle légère. « J’adore le voir jouer. Il ne raterait ses entrainements pour rien au monde. Il nous les rappelle plusieurs jours à l’avance ». Costaud, le jeune homme de 17 ans apprend notamment à maitriser sa force, mais aussi à se concentrer. Son papa le constate quand il le voit jouer aux jeux vidéo avec ses amis : il comprend mieux ce qu’il doit faire. Il faut dire que certains enchainements, basés sur des codes couleur repris sur les plots au sol et sur les faces du ballon, sont à la fois ludiques et assez complexes.
Comme Sean et Christopher, deux autres jeunes membres de l’équipe, Maverick joue également au rugby un mercredi par mois avec une dizaine de jeunes de l’Institut François d’Assise, à Bouge, qu’ils fréquentent. Nous avons assisté à leur entrainement deux jours auparavant. Il s’agissait alors de « rugby adapté » plutôt que de MIXAR, puisque tous les jeunes joueurs et joueuses présentaient une déficience intellectuelle légère à modérée ou encore un trouble autistique ou du comportement.
Mais la philosophie est la même, explique Frédéric Blanc, un des entraineurs : « Les règles du rugby ne changent pas, on s’adapte simplement aux personnes qu’on a en face de soi ». Sean, par exemple, est un fonceur qui n’hésite pas à crier des instructions aux autres (« Toi, là-bas ! Ici ! À plat ! »). Mais quand il passe le ballon à Romain, trisomique, il le fait avec beaucoup de douceur.
Un sport de contact
En pratique, ces adaptations concernent principalement la gestion du contact. « Il y a de petites attentions à avoir, selon le type de pathologie. Je pense à la trisomie 21. Ces personnes ont une fragilité au niveau de la nuque qui fait qu’elles ne peuvent pas faire de roulade au sol ».
Pour d’autres, comme Sheron, le contact physique peut susciter des tensions au début. « Le rugby est un sport de contact qui peut être rude, reconnait l’entraineur. Les bleus et les bosses, ça arrive. Mais ça se fait dans un cadre. On ne peut pas faire n’importe quoi ». La discipline, tout comme le respect des règles et de la personne, font partie des valeurs du rugby et du club, souligne-t-il. « Au fur et à mesure, on apprend à gérer tout ça. Pour certaines personnes, ce cadre ne fonctionne pas. Il faut pouvoir l’accepter. Mais quand les jeunes y arrivent, on peut dire qu’on a réussi notre pari ».
Sheron, qui vient de fêter ses 17 ans, semble en tout cas avoir bien accroché au fil du temps. « Est-ce que je peux jouer dans l’équipe du vendredi ? », demande-t-elle à Frédéric à la fin de l’entrainement. L’idée est, en effet, de créer des passerelles entre le groupe de l’Institut et l’équipe inclusive de MIXAR. Certains, comme Maverick, jouent déjà des deux côtés. « Parce qu’ils ont grandi, et qu’ils se sentent capables de venir jouer avec des personnes valides. Et là, on voit vraiment une évolution sociale. Avant, certains ne parlaient pas du tout. Maintenant, ils discutent, ils font des blagues ».
« La performance, c’est le bien-être et l’intégration »
« La performance recherchée, c’est le bien-être de la personne et son intégration dans l’équipe et la vie sociale du club », confirme Emmanuel Davin, l’un des initiateurs du projet au Royal Rugby Namur. Inspiré par le développement du MIXAR en Flandre et dans les pays anglo-saxons, le club s’est lancé dans l’aventure il y a trois ans. « On a été les pionniers en Belgique francophone, se souvient-il. Le staff a d’abord pris le temps de s’informer et de se former, notamment auprès de la Ligue Handisport et de la FéMA (voir encadré), afin d’accueillir tout le monde dans de bonnes conditions de sécurité ».
« Les règles du rugby ne changent pas, on s’adapte simplement aux personnes qu’on a en face de soi », Frédéric Blanc, entraîneur
Le défi, ensuite, a été de trouver des personnes valides prêtes à rejoindre la nouvelle équipe inclusive. « Vous savez, dans les pays francophones, on a tendance à vouloir cacher la personne déficiente, à l’envoyer vers des sports adaptés, constate-t-il. Ce n’est pas un rejet, c’est plutôt de la peur de la différence ». Il a donc fallu qu’une première personne fasse le pas et en parle autour d’elle pour que les barrières tombent.
Cet été, Guillaume, Maverick et le reste de l’équipe ont participé à leur premier tournoi de MIXAR, en Flandre. À l’avenir, ils y croiseront sans doute d’autres francophones, car de nouvelles équipes voient le jour petit à petit, à Bruxelles et en Wallonie.
EN SAVOIR +
- Plus d’infos sur l’équipe namuroise de MIXAR, baptisée « Melting Drop ».
- En Belgique francophone, les clubs de rugby de Boitsfort et de Frameries ont également créé des équipes MIXAR et sont à la recherche de joueurs et joueuses de tous niveaux, avec ou sans handicap. En Flandre, il y en a déjà à Hasselt, Dendermonde et Schilde.
- Il existe aussi du rugby handisport, spécifiquement adapté à un type de déficience : le rugby en chaise roulante (à La Hulpe) ou le céci-rugby (à Ottignies).
Pour explorer l’offre de handisport, de sport adapté ou de sport inclusif dans votre région, vous pouvez vous tourner vers la Ligue Handisport Francophone ou vers la FéMA, la fédération multisports adaptés.
À ÉCOUTER
Un podcast pour tout savoir du rugby
Avec ses règles étranges et son ballon qui ne tourne pas rond, le rugby est depuis toujours « un sport pour les gens qui ne rentrent pas dans le moule », comme le dit Emmanuel Davin du Royal Rugby Namur. Pour tout savoir sur l’origine de ce cousin rebelle du football, nous vous conseillons d’écouter Qui a inventé le rugby ? (+/- 5 minutes), un des nombreux épisodes du podcast « Qui a inventé ? » du magazine Images Doc (Bayard Jeunesse). Conçu pour les 8-12 ans, il se prête très bien à tous les âges.
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