Société
Nous rencontrons Saloua El Youssoufi dans le jardin de la Ligue des familles, près de la Caravane zéro déchet. Ce projet a retenu l’attention de cette jeune maman que la question des déchets au quotidien mobilise depuis des années.
Une mobilisation personnelle qui remonte à longtemps, nous confie d’emblée Saloua El Youssoufi d’une voix posée. « J’ai l’impression que j’étais impliquée et soucieuse de mon impact sur l’environnement bien avant ce phénomène de mode autour du zéro déchet. Mes parents nous ont inculqué des valeurs : ne pas gaspiller, ne pas consommer à outrance… J’ai toujours été sensible à la surconsommation. J’avais envie de faire ma part pour un monde meilleur. Je me souviens qu’en promenade, mon papa ramassait les déchets en rue pour les mettre dans une poubelle. Maintenant je fais ça avec mes enfants ».
Être des consomm’acteurs, des consomm’actrices
Laborantine de formation, Saloua El Youssoufi habite à Molenbeek depuis douze ans, près du site Tour & Taxis. Avec Leo not happy, une initiative citoyenne lancée au printemps 2016, qui dénonce la quantité phénoménale de mégots abandonnés, elle se lance dans une action plus collective pour ramasser ce détritus et nettoyer les rues et le canal.
« Ce surplus de déchets m’a toujours choquée, explique-t-elle, j’y vois un manque de respect pour l’humain et pour la planère. Hier, en passant dans ma rue, j’ai vu un sac rempli de chaussures, alors qu’on pourrait les donner ou les déposer dans les containers d’Oxfam ou des Petits Riens. Souvent, un déchet en appelle un autre, ce qui amène des dépotoirs clandestins. »
Mais la jeune femme va plus loin. Comme beaucoup, elle pense que le meilleur déchet, c’est celui que l’on ne génère pas, que l’on ne devra pas éliminer. Elle prône donc une consommation raisonnée et croit dans le pouvoir du consommateur, de la consommatrice pour changer les choses.
« Quand on va dans un supermarché, tout incite à surconsommer. On a vu pendant la crise du covid et maintenant avec la guerre en Ukraine cette crainte de manquer d’un produit, alors que l’on pourrait respecter davantage le local, les saisonnalités. En hiver, on a des pommes et des poires. Je suis convaincue que si ces fruits existent en cette période, c’est parce que notre corps en a besoin à ce moment-là. Pourquoi acheter des fraises en hiver ? Tout cela amène d’autres surconsommations en énergies, en pesticides, en emballages plastique. Pourquoi ne pas se concentrer sur l’essentiel ? »
Challenge Zéro Déchet
Peu avant le confinement, en 2019, Saloua El Youssoufi s’inscrit au premier challenge Zéro Déchet organisé par Bruxelles-Environnement. L’objectif ? Diminuer le poids de ses déchets ménagers afin d’économiser les ressources naturelles, dont l’extraction, le transport et la transformation entraînent l’émission de gaz à effet de serre. Réduire ses déchets aide aussi à lutter contre le réchauffement climatique.
« Ce surplus de déchets m’a toujours choquée, j’y vois un manque de respect pour l’humain et pour la planère »
« On échangeait des infos, des astuces, on nous donnait des ateliers, par exemple pour réaliser quelques produits ménagers, se souvient Saloua El Youssoufi. Les recettes les plus simples sont parfois les plus efficaces. Souvent du vinaigre et de l’eau suffisent. Pour le dentifrice, par exemple, il y a plein de recettes alors qu’un savon de Marseille ou un bâton de siwak font l’affaire. »
Siwak ? Devant notre étonnement, la jeune femme plonge dans son sac et sort un bâton anodin. « C’est oriental et ancestral, explique-t-elle. On a la brosse et le dentifrice qui va avec. Des études ont montré que le siwak est antibactérien et antifongique, offre une hygiène dentaire optimale et permet d’éviter les caries ».
Les organisateurs et organisatrices du challenge proposent aussi des visites de quartiers pour découvrir des potagers urbains, des composts collectifs… « J’avais déjà l’habitude d’amener mon seau d’épluchures et de déchets dans le compost d’un jardin partagé près de chez moi. Des proches ne comprenaient pas : ils trouvaient ça contraignant, poursuit Saloua El Youssoufi. Le challenge était aussi sympa d’un point de vue humain. Quand on a des baisses de régime, cela permet de se rebooster. Ce mouvement m’a également permis de mieux m’affirmer, d’être mieux comprise par mon entourage. Aujourd’hui, les gens sont plus respectueux de mes choix. Par exemple, je n’osais pas aller chez mon boucher avec mes contenants. Après le challenge, je me suis sentie plus légitime pour lui expliquer le sens de ma démarche, les économies qu’il pouvait faire sur les emballages. Aujourd’hui, c’est lui qui me demande mes contenants quand j’entre dans sa boucherie ! ».
Des barrières psychologiques
Si le mouvement zéro déchet prend de l’ampleur, se généralise dans certains commerces, apparaît dans de nombreuses publications, il a parfois été nécessaire de franchir certaines barrières psychologiques. Ce qui est encore le cas aujourd’hui auprès de certaines personnes.
« Au début, on m’appelait tout le temps ‘l’écolo’, se souvient Saloua El Youssoufi avec un petit sourire, alors que je ne le faisais pas dans cet esprit-là. Parfois, je sentais que certaines personnes étaient froissées, que je les culpabilisais avec mes conseils. Mais, à un moment, il faut assumer et c’est ce que je fais aujourd’hui, ce qui est plus facile, car on parle beaucoup plus du zéro déchet. On associe souvent ce type de démarches à une catégorie de bobos (ndlr : bourgeois bohèmes), ce que je trouve triste, car beaucoup d’autres personnes sont soucieuses de l’environnement. On le présente d’une telle manière que toute une catégorie de la population ne se sent pas concernée, ne veut pas être assimilée ou trouve cela trop cher. »
Saloua El Youssoufi conteste l’idée selon laquelle ces démarches sont réservées à un public privilégié. « C’est tout un apprentissage, une réflexion sur ce qui est essentiel. Il y a plein de choses que je n’achète plus. Cela crée un équilibre dans les dépenses, mais on ne l’explique pas assez. Au challenge Zéro Déchet, j’étais la seule Marocaine sur une centaine de familles participantes. J’ai l’impression que la communauté maghrébine se sent moins concernée, je ne sais pas pourquoi. Mais cela évolue, se réjouit Saloua El Youssoufi. De plus en plus de gens sont intéressés, car on fait attention à notre santé, à une alimentation saine. Je fais mes achats au Be-Here, un marché bio qui s’est installé en 2019 à Laeken et j’y vois de plus en plus de gens de la communauté. La démarche est de plus en plus visible. J’habite Molenbeek depuis douze ans, avant, il n’y avait rien, il fallait se déplacer en ville ou à Ixelles où je travaille depuis vingt ans ».
Actrices du changement
Depuis ce challenge, la jeune femme a franchi une étape supplémentaire et s’est engagée comme bénévole pour l’association Zero Waste Belgium. Elle a tenu à deux reprises leur stand au salon Zéro Déchet, sur des marchés, en a ramené des livres et d’autres astuces comme des filtres en coton pour remplacer ceux en papier, des tissus enduits de cire en lieu et place de l’aluminium. Elle prône également le savon de Marseille ou d’Alep. Dans la foulée, elle s’est rendue dans un CPAS pour y animer un atelier. Saloua El Youssoufi, maman d’un garçon de 14 ans et de deux filles de 11 ans et 7 ans, sensibilise aussi ses enfants depuis leur plus jeune âge. Avec un succès indéniable.
« Ils ont grandi dans cette mentalité. Mon adolescent n’a pas de Nike, de vêtements de marque, de jeux vidéo. Il n’a pas l’air frustré. Ils sont même devenus plus militants que moi, dit la jeune mère en rigolant. Mon mari est plus difficile à convaincre. Pour lui, ce n’est pas automatique. Hier, c’est même notre fils qui lui a rappelé que les pastèques ne sont pas de saison en cette période. »
L’attitude de son mari semble correspondre à une tendance générale. Au challenge Zéro Déchet, la grande majorité des participants étaient des participantes. Une explication vraisemblable est que la démarche concerne essentiellement des activités domestiques : le ménage, la cuisine, la santé, des tâches dont la charge repose encore physiquement et mentalement sur les épaules féminines.
« Je pense que les femmes sont toujours plus impliquées. Par exemple, dans tous les ateliers de zéro déchet d’aromathérapie et d’herboristerie auxquels je participe, il y a surtout des femmes. On se sent plus concernées et on a envie d’être actrices du changement », constate Saloua El Youssoufi avec un geste volontaire, les bras en avant.
« Comme mes enfants disent, on est des colibris », conclut-elle en référence à l’une de ses nombreuses lectures, celle de Pierre Rabhi, agriculteur, essayiste et fondateur du mouvement Colibris, qui a signé plusieurs livres dont La Part du colibri (éditions de l'Aube, rééd. poche 2017 illustrée par Pascal Lemaître).
L'ACTU
La caravane zéro déchet
Abonnée au Ligueur depuis la naissance de son aîné, Saloua El Youssoufi connaît bien l’association et a répondu présente quand elle a vu passer une invitation à se joindre à des groupes de discussion pour amener des idées et des actions zéro déchet au niveau des écoles et des crèches dans le but de toucher les familles.
De là est née la « Caravane zéro déchet » de la Ligue des familles. Elle se rend chez vous, dans votre quartier, l’école de vos enfants, votre lieu de travail, etc. Outil collaboratif et participatif pour sensibiliser les familles d’aujourd’hui aux enjeux climatiques, elle sert de point de départ à des animations aux thèmes divers : gaspillage alimentaire, cycle de vie du déchet, mode de vie plus simple, économies, stéréotypes et peurs sur le zéro déchet, etc.
Plus d'infos : Daniel Cluyse (d.cluyse@liguedesfamilles.be - 0478/399 444)
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