Société
La santé mentale fragilisée des familles monoparentales est une conséquence directe des multiples difficultés auxquelles elles doivent faire face. Entre épuisement, solitude et précarité, certaines mères craquent en silence.
Comme de nombreuses mamans solos, Fausat et Fatou peinent parfois à garder la force de croire en demain. Toutes deux portent toute la charge du foyer, c’est-à-dire le soin des enfants, la responsabilité financière et administrative, les émotions de chacun·e, les rendez-vous médicaux, le ménage… C’est beaucoup pour une unique paire d’épaules. C’est même trop.
« Seule, où puis-je aller ? Pour discuter avec qui ? »
Saint-Gilles, une rue étroite à quelques pas de la gare du Midi. Fausat, 28 ans, habite le premier étage d’un immeuble en rénovation. D’origine nigérienne, la jeune femme est arrivée en Belgique en juillet 2022, pendant sa première grossesse, pour se rapprocher du père de ses enfants. Ici, l’homme a une autre famille, une autre maison. Fausat vit seule avec ses deux filles : la grande d’un an et demi et la petite de 5 mois. Le quotidien, elle le passe entre les murs de son logement ; la barrière de la langue aggrave son isolement.
« Je dois utiliser mon téléphone pour traduire mes propos, mais, parfois, je n’ai plus de data internet, alors je suis bloquée. C’est terrible de ne pas arriver à se faire comprendre. Je n’ai presque pas de contacts sociaux. Seule, où puis-je me promener ? Et puis, pour discuter avec qui ? Dans mon pays, on sociabilise plus facilement, on fait la fête, les gens se parlent. Ici, c’est maison-travail. J’essaye de m’adapter et, pour l’instant, le mieux que j’ai trouvé, c’est de rester chez moi. »
Un jour, c’en est trop
Schaerbeek, aux environs de la place Meiser. C’est au rez-de-chaussée d’un grand immeuble que Fatou, 37 ans, habite avec ses trois enfants : son fils de 4 ans et ses jumelles de 15 mois. Originaire de Guinée-Conakry, voilà plus de vingt ans qu’elle vit à Bruxelles.
« La relation a toujours été compliquée avec le père de mes enfants, je les élève seule depuis leur naissance. Au début, j’ai cru que j’allais pouvoir tout gérer : mon travail de comptable à temps plein, les petit·es, l’école, la crèche, les courses, les rendez-vous médicaux… Prise par les tâches du quotidien, je ne voyais pas que je m’usais tous les jours un peu plus. »
Cette pression est ancrée dans l’injonction sociale faite aux mères d’être des superwomen. À force, le corps, le cœur, tout finit par craquer. Fatou témoigne : « Physiquement et psychologiquement, je n’en pouvais plus. J’en ai parlé à ma médecin, qui m’a diagnostiqué une dépression et m’a mise en arrêt de travail ».
Précarité sociale, psychologique et économique
Le quotidien de Fausat et Fatou est synonyme de combat. Et puisque chaque démarche entraîne son lot d’efforts et de violences, elles deviennent expertes en déjouement de l’adversité. « Avant, au Nigéria, j’étais indépendante financièrement, j’avais un tissu social solide. Ici, ce n’est pas juste une histoire de solitude ou d’argent… Franchement, tout est compliqué. Quand je suis arrivée, ça a été une galère administrative pas possible pour obtenir mes papiers, pour accéder au CPAS, pour tout. C’est extrêmement fatigant et humiliant de se retrouver dans cette position de demande, d’assistée ».
Du côté de Fatou, la réalité administrative diffère, mais le son de cloche résonne tout aussi douloureusement. « Vivre seulement avec les indemnités de la mutuelle, c’est précaire. Les charges augmentent, le prix de la nourriture également, sans oublier les soins médicaux des enfants. Je ne m’en sors pas. Je me sens abandonnée, mise à l’écart.... Et puis, il y a la paperasse liée à mon incapacité de travail et les convocations chez le médecin-conseil ; je ne suis jamais en paix ».
Besoin de liens
Fausat soupire : « Parfois, je me sens vraiment down. J’ai envie de crier, mais je garde tout pour moi. Quand je veux penser à autre chose, je regarde des vidéos ou les réseaux sociaux. Ça me fait du bien et me permet de m’échapper ». Pour Fatou, la vie se révèle tout aussi pesante. « J’ai besoin de sortir, mais c’est très difficile, j’ai le pied lourd. Je me sens épuisée de l’intérieur ».
Quand on n’en peut plus, qu’on est seule avec ses enfants, à qui se confier ? Vers qui se tourner ? Manithe Chantrain est psychologue à la Maison des parents solos, à Forest. Au quotidien, avec l’équipe pluridisciplinaire de la structure, elle observe les problématiques des mères isolées.
« Beaucoup sont dépassées par la charge mentale liée aux soins de leurs enfants, aux obstacles administratifs qu’elles traversent, à leurs difficultés sociales et économiques. Comment investir le lien avec l’extérieur quand on n’en peut plus ? La société individualiste dans laquelle nous vivons n’aide pas à créer du collectif autour d’elles, dès lors, à force, les mères se retrouvent seulement en contact avec des professionnel·les. »
La force du collectif et de la solidarité
Outre la nécessité de renforcer et valoriser la solidarité interpersonnelle, une autre piste est de miser toujours plus sur l’approche communautaire qui permet l'installation de mécanismes d’échanges pour lutter contre les inégalités socio-économiques. « Chez nous, on le voit, les activités parents avec enfants permettent la consolidation de liens. Le prétexte d’une activité fait que les mères ne sont pas obligées de parler d’elles, et dès lors quelque chose peut émerger. Aussi, ça leur permet de voir d’autres mamans dans des situations similaires, d’entendre comment elles se sont débrouillées, d’échanger sur les expériences », commente Manithe Chantrain.
Bien qu’actuellement dépassées, Fausat et Fatou gardent espoir. « Quand je vois un peu de soleil, ça me met de la joie au cœur. Je viens de me remettre au sport. Je n’avais plus pratiqué d’activité physique depuis que j’étais tombée enceinte de mon fils. Ça me fait du bien. Mon but, à terme, c’est de retravailler et de trouver un meilleur logement, car, là, nous dormons tous les quatre dans la même chambre. Malgré toutes les difficultés, je ne changerais ma vie de mère pour rien au monde », souffle Fatou. Fausat sourit en parlant de ses projets : « Au Nigéria, je travaillais comme styliste. J’aimerais reprendre la couture, retrouver les tissus, les machines. Créer à nouveau, ce serait génial ! ».
EN SAVOIR +
Santé mentale, quelles solutions ?
Des pistes existent pour améliorer le bien-être des familles monoparentales :
- Simplifier les démarches administratives, notamment en automatisant certains droits.
- Renforcer les lieux de soutien psychologique gratuits, avec des subsides durables.
- Former les professionnel·les pour offrir un accompagnement empathique et flexible.
- Des services de garde pour permettre aux mères de souffler en dehors des heures de crèche ou d’école.
Des initiatives comme Parentsolo.brussels ou famillemonoparentale.wallonie.be visent à regrouper les informations utiles au même endroit.
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