Loisirs et culture

Une maman, c’est aussi comme Aurore Petit

Portrait d'Aurore Petit, illustratrice, autour des thèmes de la naissance et des enfants

Une maman c’est comme une maison, Bébé ventre, La petite sœur est un diplodocus. Dans ces trois albums jeunesse parus en 2019, 2021 et 2022 (chez Les fourmis rouges), l’autrice-illustratrice française Aurore Petit raconte la grossesse, la naissance, la fratrie qui se forme. Ces titres nous ont mis le cœur en fête. Rencontre avec celle qui n’oublie pas les parents quand elle s’adresse aux enfants et qui, s’inspirant directement de sa vie, vise au plus juste. Ou quand l’intime rejoint l’universel…

L’entretien se passe au téléphone. Qu’importe ! Nous imaginons sans peine Aurore Petit à l’autre bout du fil, dans son univers familier, et familial, à Nantes (France). C’est que pas mal de choses d’elle se nichent dans les trois albums cités. Et aussi – un peu, beaucoup ? – dans Dolorès Wilson. Cinq aventures d’une super-héroïne (Les fourmis rouges, 2022), conçu avec Mathis, son conjoint. D’ailleurs, pour illustrer cet article, il y avait l’embarras du choix avec ses innombrables autoportraits !

Autobiographique

Coup de cœur à l’origine du présent portrait : Une maman c’est comme une maison – plus de 18 000 exemplaires vendus à ce jour. Le pitch ? De la naissance d’un enfant à ses premiers pas – et à son envol –, on assiste aussi à la naissance d’une maman. Cette maman, elle se révèle maison, mais aussi kangourou, fontaine, miroir, île, docteur, ogresse, tableau… et tant d’autres choses encore.
« C’est un livre sur la maternité et la séparation des corps », résume Aurore Petit. Elle précise : « Un livre de femme, écrit par une femme pour les femmes. Un livre autobiographique, qui parle de moi et de mon expérience ». Pas étonnant que « des adultes l’offrent à leur mère de 70 ans » ! D’autant que c’est un bel objet, avec sa jaquette qui se déplie en affiche. Ses livres, Aurore Petit les assimile à des « objets artistiques ». Elle est exigeante quant à leur façonnage (maquette, typographie, couleurs…).

« Quand mon fils est né, elle était très forte, cette envie d’arrêter le temps »

Deux volets ont déjà suivi. Bébé ventre, d’abord. Où les moments forts de la grossesse sont détaillés par le bébé à naître en personne, appelé « bébé ventre » par son futur grand frère. Ne vous fiez pas au « je » de la narration : il renvoie aux points de vue des différents membres de la famille où ce bébé est attendu, le petit chat compris. « Ainsi, lorsque le bébé dit ‘Pour le moment, personne (ou presque) ne se doute que j’existe’, c’est le point de vue du chat qui est donné : on sait que les animaux sentent une femme enceinte. Et lorsqu’il dit ‘Je suis un grain de sable dans un océan-maison’, c’est le point de vue de la maman ».
Volet suivant : La petite sœur est un diplodocus. La voilà, la petite sœur ! Très vite, malgré un élan spontané vers elle, son grand frère n’est pas content : c’est qu’elle prend trop de place et ne fait rien comme lui. D’où sa grosse colère, son envie (concrétisée) de tout casser dans sa chambre, son drôle de rêve (lui dans son pyjama de tyrannosaure, elle devenue diplodocus). Et leur « rencontre-exploration », au final.

Une expérience banale et exceptionnelle

Des livres jeunesse sur la grossesse, la naissance, l’arrivée d’un petit frère ou d’une petite sœur, il en existe plein, dont de nombreux documentaires ou livres-outils, qui aident l’enfant à grandir. « Je n’étais pas dans cette optique, explique Aurore Petit. Devenir parent est à la fois la plus banale et la plus exceptionnelle des expériences. Cela m’a paru une évidence d’aborder ce thème à ma manière ».
Celle qui dit avoir été surprise par le succès d’Une maman c’est comme une maison poursuit : « Jusqu’à cet album, mes livres étaient confidentiels. On me renvoyait l’idée que mon travail était singulier, pas grand public. Quand j’ai fait Une maman c’est comme une maison, j’étais dans la même démarche que pour mes livres précédents. Sauf que l’histoire était beaucoup plus proche de moi ».
L’album ainsi que les deux suivants s’adressent aux 3 ans et plus. Mais pas que, pressentons-nous. « J’ai à cœur de faire des livres pour les enfants et aussi pour les parents, nous confirme la créatrice. J’ai cette double exigence. Je veux faire des livres accessibles aux enfants, mais je ne perds jamais de vue que ce sont des adultes qui vont les lire avec eux et que c’est une adulte qui les fait. J’aime laisser dans mes albums des clins d’œil destinés aux parents ».
Un exemple ? Dans Une maman c’est comme une maison, l’image associée à la phrase « Une maman, c’est comme une fontaine » montre un bébé qui tète le sein de sa mère, pendant que le père donne à manger à la mère. « C’est une scène qu’on a vécue, mon conjoint et moi, et qui nous a bien fait rire ». La cocasserie de la situation échappera probablement aux jeunes enfants, pas aux adultes…

Glaner des scènes et tricher un peu

Aurore Petit se raconte. Elle met en scène sa famille. Elle se représente, elle et les siens. Il y a Aurore, la maman, Jean-Marc (Mathis), le papa, Armand, le premier enfant (5 ans et demi aujourd’hui), Astrid, la petite sœur (2 ans et demi), le chat Polo (malheureusement, mort lors de la création de La petite sœur est un diplodocus).
Avant d’avoir des enfants, Aurore Petit notait déjà les moments importants pour elle dans des carnets, « comme on tient un journal ». Enceinte puis maman, elle collectionnait les scènes. « Comme je dessine, j’ai assez spontanément traduit ces scènes en dessins et je me suis dit : ‘Il faut que j’en fasse un livre’. Tout est venu de façon très évidente pour Une maman c’est comme une maison ».
Observer, saisir des scènes… « Après, il y a tout un travail de recomposition, de narration, d’écriture, pour créer un rythme et obtenir quelque chose de fluide. Par exemple, dans La petite sœur est un diplodocus, l’histoire se passe en quarante-huit heures, alors que les scènes glanées se sont produites dans un laps de temps plus long. Et, bien entendu, le rêve est inventé ».
Côté mots, « il y a peu de texte, et il est aussi important que l’image. Donc, il faut qu’il soit soigné, aussi bien dans l’écriture que dans la présentation ». Côté images, Aurore Petit pratique la ligne claire et les couleurs vives. « J’aime que mon dessin soit précis. Quand je montre, je montre ! J’aime qu’il aille à l’essentiel ». Elle a le souci du détail. Pour atteindre une authenticité, « pour donner du crédit à l’histoire ».
« Je m’inspire de mon quotidien. Je glane des objets que j’aime bien, auxquels les enfants sont attachés, comme Sophie la girafe. Je fais des clins d’œil aussi. Dans Bébé ventre, à la maternité, la maman porte un t-shirt noir avec des gouttes de lait blanches. En fait, c’est un t-shirt assez connu d’une marque assez connue. Une private joke destinée aux mères qui allaitent. Après, je triche : tout ne ressemble pas exactement à mon univers. »

Arrêter le temps

À écouter Aurore Petit, nous supposons que, pour elle, créer de tels albums est une manière de garder une trace. « Complètement », réagit-elle. Nous nous demandons si ce n’est pas aussi une façon d’arrêter le temps. « En effet, il y a de ça. Quand mon fils est né, elle était très forte, cette envie d’arrêter le temps. J’avais conscience que je vivais des moments exceptionnels et qu’à peine vécus, ils étaient déjà partis. En discutant avec d’autres parents, je me suis rendu compte que c’était un sentiment partagé ».
Du coup, faire des livres où elle raconte la naissance de sa famille lui permet de « mieux vivre le fait que les enfants grandissent ». Elle dit encore : « Dès qu’il y a des enfants, le temps prend une autre dimension. Parce qu’eux sont totalement dans le présent, sans projection dans l’avenir. Peut-être qu’on devient adulte à partir du moment où on réalise que le temps s’en va ».
Aurore Petit dédicace ses livres aux membres de sa famille. Une maman c’est comme une maison, elle le dédie notamment à sa mère. « Elle m’a dit qu’elle se reconnaissait dans l’histoire, alors qu’elle a été maman quarante ans plus tôt : c’était fort ». Voilà une affaire de transmission de femme à femme ? « Je pense, oui. Parce que, quand on a un enfant pour la première fois, la relation avec ses propres parents change. Et puis, quand j’ai eu des enfants, j’ai mieux compris ma mère sur plein d’aspects. Entre autres, sur cette question de séparation qui est plus difficile à vivre côté parent que côté enfant. Pour un enfant, c’est naturel de s’en aller. Pour un parent, peut-être moins ».

Authenticité

Beaucoup de gens demandent avec enthousiasme à Aurore Petit : « À quand Un papa c’est comme… ? ». « Il n’y en aura pas, répond celle qui est attachée au genre autobiographique. Je ne pense pas qu’un homme vive comme moi la question de fusion-défusion. Je ne sais pas ce qu’il vit, en fait ».
Autre commentaire reçu. « On me reproche parfois que mes albums donnent une vision stéréotypée de la famille – hétéronormée, blanche… C’est vrai, toutes les familles ne sont pas comme la mienne, et heureusement. Mais, si je veux respecter une espèce d’authenticité d’auteur, je parle de ce que je vis, je reste au plus près de ma réalité. C’est important, pour moi, que mes enfants puissent se reconnaître dans mes albums ».
Aurore Petit prolonge la réflexion : « Dans mes livres, je veille à ce que les petites filles et les petits garçons ne soient pas stigmatisés. Sans être démonstrative. Dans Une maman c’est comme une maison, par exemple, une image montre un petit garçon jouant avec une voiture sur sa maman. C’est quelque chose qui s’est passé dans notre vie familiale et que j’avais envie de mettre dans l’album. Cela ne signifie pas que seuls les petits garçons jouent aux voitures. Je ne veux pas m’obliger à mettre une petite fille jouant avec une voiture parce que les petites filles aussi jouent aux voitures. Et je ne veux pas m’interdire de montrer un petit garçon jouant avec une voiture parce que cela correspond à un cliché ».
Aurore Petit travaille-t-elle déjà sur un nouveau titre ? Sur ses comptes Facebook et Instagram, nous découvrons des croquis de ses enfants, leurs bons mots. Sans trop en dévoiler, elle annonce : « Là, j’ai la matière pour le prochain album, il parlera de la petite sœur qui affirme savoir tout faire toute seule ».

EN SAVOIR +

Bio express

Née en 1981, Aurore Petit est diplômée de l’École des Arts décoratifs de Strasbourg en 2006. Elle a eu comme profs Claude Lapointe et Guillaume Dégé – les connaisseurs et connaisseuses apprécieront. « Ils étaient complètement différents. Claude Lapointe, illustrateur de l’ancienne école, insistait sur la narration, la création d’images très lisibles. Guillaume Dégé, artiste d’art contemporain, avait une approche plus expérimentale. Entre ces deux regards, j’avais trouvé ma place ». Dès ses débuts professionnels, Aurore Petit répond à des commandes d’illustrations (pour la presse) et crée ses albums (publiés chez divers éditeurs). Si elle s’épanouit actuellement en littérature jeunesse, rien ne dit qu’elle n’évoluera pas un jour « vers des livres plus pour adultes ».

À LIRE

Une super-héroïne actuelle

Coup de projo sur Dolorès Wilson. Cinq aventures d’une super-héroïne (Les fourmis rouges, 2022), signé par Mathis pour les textes – à la construction quasi cinématographique – et Aurore Petit pour les images en bleu, jaune et rouge – proches des vieux comics américains. Le livre figure dans la présélection du prix Bernard Versele 2024, dans la catégorie « 4 chouettes » (dès 9 ans).
Dolorès Wilson est « un personnage que j’aurais voulu avoir auprès de moi quand j’étais petite… et que j’aurais aimé être », confie Aurore Petit. « Une fille, ni femme, ni mère, sans situation familiale identifiée, très indépendante, qui n’est pas dans l’ombre d’un homme, qui vit seule avec son chien Doug : créer cette super-héroïne, c’était pour moi un engagement féministe ».
Dolorès Wilson fait chaque jour un nouveau métier et accomplit des missions périlleuses. Au vu des détails abondants (décors, objets…), quelque chose semble la rattacher au passé, mais on ne sait pas trop de quelle époque elle est. Avec elle, on ignore si on est dans le réel ou l’irréel. À la fantaisie du personnage correspond la loufoquerie de ses aventures, « complètement décalées ».

Dolorès Wilson, livre jeunesse Aurore Petit

LE FIL ROUGE : Aurore Petit en trois idées